Immigration de 1800 à 1975

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Aspects de l’immigration (graphiques tirés des recensements quinquennaux 1851-1911)

Les étrangers en Bourgogne
Les étrangers dans la Nièvre

La Nièvre est faiblement captive sur la croissance de l'immigration. Tous les départements connaissent un reflux des étrangers à partir des années 1880, lié à la crise économique. La Saône-et-Loire est touchée plus précocement et plus fortement du fait de la concentration des étrangers au Creusot.

Département très peu industrialisé et urbanisé au XIXe siècle, la Nièvre attire faiblement les ouvriers étrangers. On note toutefois un accroissement des migrants italiens à partir de 1876 ainsi que des migrants belges à partir de 1880, la venue de ces derniers étant en partie liée à l’installation de l’usine de carbonisation du bois de Prémery.


L’essor de l’immigration de la Nièvre 1800-1914

L’ancienneté des migrations et leur spatialisation

La présence de travailleurs non nationaux en Bourgogne ne remonte pas précisément au XIXe siècle même si c’est durant cette époque qu’elle commence à se renforcer. Ce sont par exemple des Italiens, « gentilshommes verriers » et ouvriers d’Altare, province de Savone en Ligurie, et des Lorrains qui développent à partir du XVIe siècle la faïencerie à Nevers ou au début du XVIIe siècle la verrerie à Longchamp (Côte-d’Or).

A partir de la Restauration (1814-1830), les migrations de non nationaux croissent progressivement en Bourgogne tout en restant globalement peu élevées par rapport à d’autres régions de France, du fait de la faiblesse des zones urbaines et industrielles. Cet essor s’effectue alors que des départements ruraux comme la Côte-d’Or, la Nièvre et l’Yonne connaissent une crise démographique.

Dans la Nièvre, la présence étrangère est particulièrement faible avec 600 étrangers en 1896 et 330 en 1911. Ce département dispose de quelques industries (charbon, sidérurgie, verrerie…) mais celles-ci dans leur grande majorité ne s’appuient pas sur la main-d’œuvre étrangère, comme l’observe un rapport du commissaire de police de Nevers de 1893 : « Quant aux ouvriers des usines de Fourchambault et de leurs annexes la Pique, et Imphy, de même que ceux qui travaillent dans les mines de charbon de La Machine et à la verrerie de Saint Léger des Vignes [...] ils sont tous français ».

Diversité des métiers et mobilité

L’immigration est loin d’être homogène avec un certain nombre d’artisans urbains, des terrassiers, des mineurs, des travailleurs des carrières, des ouvriers du bâtiment (plâtriers, peintres, maçons…), des travailleurs d’usine également, notamment dans la sidérurgie, sans compter les petits métiers ambulants (poêliers-fumistes, figuristes, joueurs d’orgue....). Évoquons encore les quelques artistes et enseignants présents dans les villes sans oublier des dizaines de rentiers, hommes et femmes, qui s’installent dans les villes et les villages de Bourgogne, en provenance de toute l’Europe.

Nombre d’étrangers mais aussi de travailleurs français – pensons aux compagnons – sont particulièrement mobiles. Cette mobilité traverse tout le siècle et touche quasiment l’ensemble du monde ouvrier, artisans, travailleurs de l’industrie, ouvriers agricoles. Les ouvriers étrangers voyagent seuls, en couple, en famille ou en groupes, suivant des itinéraires plus ou moins étendus qui les font passer en Bourgogne, rejoindre d’autres régions de France et passer même parfois dans d’autres pays d’Europe, tels ces métallurgistes gallois de Cyfartha qui après avoir travaillé à Fourchambault au début des années 1820 se dirigent vers Châtillon en Côte-d’Or puis partent en Rhénanie vers 1825 pour construire une forge.

Les formes du recrutement

Il existe une grande diversité de modalités de recrutement au XIXe siècle. Certaines entreprises recrutent directement à l’étranger en passant éventuellement par des intermédiaires puisés dans les réseaux familial ou d’interconnaissance. A l’usine métallurgique de Fourchambault, l’industriel Georges Dufaud fait appel sous la Restauration à son gendre, fils d’un grand métallurgiste du pays de Galles, pour l’introduire dans le monde sidérurgique anglais et l’aider à recruter ses ouvriers puddleurs. Il fait également intervenir à Paris son associé Louis Boigues, lui demandant par exemple de « traiter » avec les ouvriers anglais à Paris en matière de salaire et de logement, avant qu’ils ne se rendent à Fourchambault.

Parfois une tentative de recrutement donne lieu à une procédure complexe qui passe par une multitude d’intermédiaires tant patronaux qu’ouvriers. Ainsi en 1913, les Houillères de Decize-La Machine, contrôlées par Schneider depuis 1865, devant faire face à de nombreux départs d’ouvriers français, font appel à la mine de fer de Droitaumont dans la bassin de Briey (actuelle Meurthe et Moselle), exploitée également par Schneider, pour tenter de recruter des ouvriers italiens. Celle-ci transmet les demandes de Decize à un colonel demeurant à Nancy, lequel propose un ouvrier italien âgé de 54 ans, chef d’une famille de 6 enfants, qui a déjà travaillé en France et qui peut recruter des compatriotes. L’opération est un échec : les ouvriers italiens arrivent effectivement à La Machine mais ils partent tous à peine leur contrat achevé.

Les principaux courants migratoires : une immigration essentiellement de voisinage

Les Allemands et Autrichiens
Les Italiens
Les Suisses
Les Belges
Les Britaniques
Les Polonais
Les Espagnols
Les autres migrants

1914-1918 : organiser l’immigration pour une économie de guerre

Une embauche d’étrangers encore limitée

Si les zones de provenance de l’immigration s’étendent, l’embauche n’est ni générale ni massive, y compris au sein des entreprises travaillant pour l’armée. En juillet 1916 par exemple, les établissements privés de la Nièvre opérant pour la défense nationale n’occupent encore que 39 Belges, 2 Italiens et 19 Espagnols.
Dans la Nièvre, une enquête établie en mars 1916 montre que la plupart des entreprises métallurgiques n’emploient que peu ou pas d’étrangers. A la fin de l’année, la situation n’a guère changé : seules deux en occupent en nombre relativement important, mais nettement moindre qu’au Creusot : d’abord, la Société anonyme Fourchambault (anciennement Magnard) qui compte en décembre 1800 salariés dont une centaine de femmes et d’enfants ; parmi eux 121 prisonniers de guerre et 270 étrangers dont 150 Marocains, 105 Grecs, 6 Espagnols, 2 Belges. Ensuite, les aciéries d’Imphy qui fabriquent obus en acier, tôles à blindage, éléments de canon… et qui ont vu après la mobilisation leurs effectifs fondre de 800 à 380 ouvriers. En décembre 1916, leur personnel s’élève à 1450 personnes dont 110 femmes et 30 enfants. Elles occupent 25 prisonniers de guerre et une centaine de travailleurs étrangers dont 73 Grecs, 9 Portugais, 4 Belges, 2 Italiens.
En revanche, les autres usines comme Pécard frères, le fabricant de machines agricoles Meslé, La Pique à Nevers ou la manufacture de boulonnerie, ferronnerie et matériel pour chemins de fer Bouchacourt à Fourchambault n’emploient que quelques étrangers, des Belges le plus souvent. Il en est de même des forges nationales de La Chaussade à Guérigny qui occupent toutefois plus de 300 prisonniers de guerre en 1916.

En Bourgogne, la main-d’œuvre étrangère est en outre fortement utilisée par les entreprises que l’État major américain sollicite pour édifier, dans la Nièvre et en Côte-d’Or notamment, les baraquements accueillant ses dizaines de milliers de soldats et le personnel médical de ses hôpitaux. La Nièvre compte ainsi, en octobre 1918, environ 10.000 Espagnols employés au sein des entreprises travaillant pour le compte de l’armée américaine.

Les carrières de pierre ne peuvent elles non plus se passer de main-d’œuvre étrangère. On pourrait citer l’exemple des carrières de Fléty dans la Nièvre où une centaine d’Espagnols environ, originaires d’Alfar-del-Pi, Benemontell, Finestrat dans la province d’Alicante viennent travailler pendant le conflit. Certains arrivent directement d’Espagne en passant par Cerbère où ils ont reçu leur carte d’identité, d’autres parcourent déjà le sud de la France, séjournant par exemple à Gallargues (Gard).

Citons enfin l’arrivée de nouveaux immigrés dans les campagnes pour faire face aux départs sur le front. Les agriculteurs utilisent d’abord des étrangers qui n’ont pas fui la France, tel ce Galicien se disant insoumis de l’armée autrichienne, arrivé en France en 1909 qui travaille dans différentes communes de la Nièvre comme domestique de ferme puis comme garçon meunier. Mais ce réservoir humain étant nettement insuffisant, elles font appel aux déplacés, parmi lesquels figurent des Belges, Suisses ou Italiens, ainsi qu’aux travailleurs coloniaux et aux prisonniers de guerre internés dans la région. Dans la Nièvre, le SMOA répartit, au cours de l’été 1917, 150 travailleurs militaires tunisiens dans les fermes des environs de Nevers pour œuvrer à la récolte des foins et des moissons. 70 environ restent après la moisson et sont employés pendant toute l’année 1918 aux différents travaux agricoles. En 1918, les agriculteurs nivernais peuvent profiter en outre de 680 prisonniers de guerre attribués au département ; ils sont répartis par groupes de 3, 4 ou 5 dans les exploitations qui en font la demande.

Dans le domaine forestier, des militaires russes sont également utilisés en Bourgogne après avoir été retirés du front, à la suite des offensives d’avril 1917.
Suite à la mutinerie sanglante qui éclate en septembre au sein des 8000 soldats russes du camp, une cinquantaine est envoyée vers la fin de 1917 dans les forêts proches du bourg de Saint Amand en Puisaye, travaillant pour le compte d’un propriétaire, négociant en bois. Encore présents en 1919, ils sont selon le commissaire spécial de Nevers grassement payés et font grand tapage dans les environs, affichant de surcroît une attitude « socialiste révolutionnaire et bolchevique ».

Les conditions de vie des migrants

Le logement : les premiers cantonnements
A La Machine, les Kabyles et Marocains arrivés le 14 juillet 1915 sont logés selon la mairie dans trois « grands logements installés par la mine pour les recevoir ». « Nous leur fournissons gratuitement : le logement, la literie, les ustensiles de cuisine, le chauffage et l’éclairage » écrit la direction au préfet en novembre 1915. Ces bâtiments sont peut-être les « Casernes neuves », bâties selon David Peyceré à la veille de la guerre pour les Polonais.

Les baraquements ne sont toutefois pas la seule forme de logement. A Nevers en septembre 1917, les 90 kabyles qui travaillent pour le service des subsistances sont hébergés dans un immeuble réquisitionné par l’autorité militaire où est assuré, selon la mairie, « le couchage dans de bonnes conditions ». Des Espagnols et Italiens occupés aux travaux de construction des ateliers du chemin de fer PLM habitent en garni chez différents logeurs de la ville. Dans les environs, la dizaine d’ouvriers agricoles kabyles est logée directement par le fermier qui les occupe, là encore convenablement selon le maire. Selon une autre correspondance d’octobre 1917 les travailleurs tunisiens employés par groupes de 6 dans les fermes nivernaises sont logés de façon correcte avec « un lit, une paillasse, des couvertures ». Les ouvriers espagnols, italiens belges et suisses travaillant pour les usines de Guérigny habitent quant à eux dans des hôtels et cafés ou bien chez des particuliers de la commune ou des hameaux voisins ou encore dans des baraquements « suffisamment spacieux et aménagés » de cités ouvrières. A La Machine, la cinquantaine de Chinois arrivés en 1917 disposent de trois dortoirs dans un « local qui servait précédemment d’école pour filles [et] remis à neuf ». Les Belges de cette commune semblent habiter dans de meilleures conditions. Les premières familles arrivées en 1915 occupent ainsi des logements avec « installation de lumière électrique et fourniture de lits, literie, articles de ménage et de cuisine ». D’autres familles belges venues postérieurement sont logées dans des maisons ouvrières appartenant à la mine.

Il est vrai que pour beaucoup d’ouvriers, français ou étrangers, qui logent dans les villes usinières ou à proximité, la situation n’est guère enviable. Les campagnes des environs des usines sont surpeuplées par la masse de nouveaux travailleurs. Ces derniers vivent dans des conditions d’hygiène déplorable et sont l’objet d’abus de la part des propriétaires ou des locataires (souvent des familles d’ouvriers locaux qui sous-louent une partie de leurs logements à des prix exorbitants).

Les relations sociales : une tendance à l’isolement

Le contexte de guerre n’est pas propice au renforcement des relations entre les immigrés et la population française. En matière conjugale par exemple, une statistique des autorités de la Nièvre fait apparaître la rareté des mariages mixtes sauf avec les Belges (2 en 1914 et 1915, 5 en 1916, 2 en 1917). Il est vrai que la nuptialité s’atténue globalement y compris chez les couples français en période de guerre. Remarquons en outre que si l’on se penche sur la ville d’Imphy où sont dirigés beaucoup de travailleurs étrangers à partir de 1916, on remarque que 3 mariages ont lieu en 1917 avec des époux grecs et un autre avec un époux espagnol. En outre, l’optimisme de 1918 suscite une vague de mariages mixtes dans le département, laquelle concerne surtout, mais pas uniquement les Américains et les Belges ; parmi les époux figurent ainsi 16 Américains, 10 Belges, 4 Espagnols, 3 Italiens, 3 Suisses, 2 Grecs, un Arabe et un Turc.

Si ces nouveaux travailleurs sont acceptés, il n’en règne pas moins un relatif climat de défiance dans le monde ouvrier y compris dans les rangs syndicalistes. En janvier 1917, le ministre de l’armement doit intervenir auprès des chefs d’entreprise, à la suite de plaintes d’ouvriers grecs, pour que les ouvriers français s’abstiennent « de toute provocation à l’égard des étrangers ».
A Imphy, le lendemain d’une rixe survenue en novembre 1917 entre deux ouvriers grecs et deux ouvriers français mobilisés, 61 Grecs sur 77 refusent de reprendre le travail et demeurent dans leur cantonnement. D’autres communes comme Fourchambault ne semblent pas épargnées par les protestations anti-étrangères.
Les violences éclatent aussi entre les groupes d’ouvriers étrangers. A Fourchambault, une rixe a lieu entre 150 « Kabyles » et 40 Grecs en décembre 1917. Mais les plus graves affrontements semblent opposer Chinois et Portugais. Les tensions gagnent La Machine et, en décembre, Imphy :120 Portugais refusent de reprendre le travail tant que les Chinois continuent à y être occupés. 80 reviennent par la suite sur leur choix. Il est vrai que des affrontements extrêmement violents peuvent aussi opposer les ouvriers français. Ainsi à Montceau-les-Mines les vives tensions entre mineurs locaux et mineurs du Nord dégénèrent en août 1917 en de violentes bagarres qui font un mort et plusieurs blessés.

Résistance et mouvements sociaux des travailleurs étrangers

Aux aciéries d’Imphy, en septembre 1916, des ouvriers « turco-grecs » se mettent en grève pour obtenir de la direction de l’entreprise un relèvement des tarifs. Le commissaire note que le moindre incident est pour eux « prétexte à chômage », comme en témoigne l’arrêt de travail de 16 d’entre eux à cause de la pluie. A La Machine, le 19 octobre 1917, ce sont les Chinois qui se mettent en grève pour protester contre la qualité insuffisante du pain.

Le 8 juillet 1918, un petit groupe de Portugais envoyés à Cercy la Tour dans la Nièvre, munis d’un contrat de six mois, pour travailler comme manœuvres à l’entrepôt du génie quittent les lieux, quelques jours après leur arrivée, pour tenter de se faire embaucher aux aciéries d’Imphy. Ramenés à Cercy, ils refusent de travailler sous prétexte qu’on ne leur accorde pas l’indemnité de vie chère. La résistance passe aussi par les attitudes au travail : à La Machine, les manœuvres chinois selon un pointage de novembre 1917 font preuve de mauvaise volonté : ils « ronchonnnent » ou refusent de travailler si le chantier où ils sont envoyés leur déplaît. D’où les faibles rendements observés, ce qui n’empêche pas la direction de les garder.


D’une guerre à l’autre 1918-1945

Les étranger en Bourgognes
La population étrangère augmente fortement en Bourgogne entre les deux guerres et ce dans tous les départements. Ce nouveau flux est nettement plus important que celui des années 1876-1890. Le reflux consécutif à la crise économique des années 1930 et aux mesures de protection du travail national touche surtout l la Nièvre qui connaissent de grosses concentrations de main-d’œuvre étrangère dans l’industrie.
Naturalisés en Bourgogne
Les naturalisations en Bourgogne sont en croissance quasi continuelle et ne sont pas affectées par les mouvements de baisse de l’immigration. Elles sont particulièrement nombreuses durant les périodes de crise économique, politique et sociale, où elles représentent une forme de sécurisation pour les étrangers qui restent en France.
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Les chinois entre deux guerres
Les chinois font leur apparition en Bourgogne durant la guerre 1914-1918 où ils viennent renforcer la main-d’oeuvre industrielle. Ils travaillent dans plusieurs entreprises (poudreries…) mais se concentrent surtout aux établissements Schneider au Creusot où ils sont plusieurs milliers à la fin du conflit. La grande majorité quitte la Bourgogne entre 1921 et 1926 mais quelques uns y travaillent encore en 1936.
Africains du nord entre deux guerres
Plusieurs entreprises de Bourgogne mais aussi des agriculteurs emploient de la main-d’œuvre nord-africaine pendant la première guerre mondiale. Durant le début des années 1920, le flux nord-africains se maintient vers la Bourgogne, des ouvriers étant encore embauchés, notamment dans la métallurgie (Schneider au Creusot, SMMA à Montbard…) et les mines (La Machine, Blanzy, Epinac). Les entreprises réduisent toutefois fortement ce recrutement au cours des années 1920.

Une demande accrue de travailleurs immigrés

En Bourgogne, comme dans toute la France, les pertes humaines de la première guerre mondiale accentuent les difficultés de recrutement dans l’industrie et l’agriculture, d’autant plus que nombre de déplacés qui travaillaient dans la région rejoignent leur domicile ou décident de se diriger vers Paris, sans compter les prisonniers de guerre qui repartent progressivement. Ces fortes tensions sur le marché du travail sont dues également à la phase d’expansion que connaît globalement l’industrie entre la crise économique de 1920 et celle qui démarre 1927, notamment dans le secteur de la métallurgie, même si certaines entreprises font face à des difficultés dans la reconversion de leur production durant l’immédiate après guerre. Cet essor se heurte à la faiblesse des bassins d’emploi, aggravée par le fait que de nombreuses entreprises sont implantées sur de modestes communes rurales. A tous ces handicaps, s’ajoutent la dénatalité ainsi que l’attractivité de la région parisienne au nord et de la région lyonnaise au sud qui favorise l’exode. La Nièvre qui frôlait les 300.000 habitants en 1911 n’en compte plus que 249.000 en 1936.
D’où une amplification du recours à la main-d’œuvre étrangère dans les industries des villes et des campagnes ainsi que dans l’agriculture. Mais à la différence du siècle précédent et même de la première guerre mondiale, les entreprises bourguignonnes qui occupent les étrangers sont cette fois nettement plus nombreuses et les embauches souvent massives avec des taux qui peuvent atteindre 20% sur plusieurs sites voire dépasser 50% ce qui était auparavant exceptionnel en Bourgogne. La commune minière de La Machine avoisine également les 20% d’étrangers au début des années 1930.

Les entreprises trouvent plusieurs avantages à embaucher des travailleurs immigrés. Ceux-ci acceptent les tâches les plus pénibles et les plus dangereuses que nombre d’ouvriers français évitent ou font éviter à leurs enfants. Il en est ainsi à La Machine où le travail dans les galeries très profondes s’effectue en pleine chaleur, avec une faible aération.

Les secteurs d’emploi

C’est peut-être dans les mines que l’évolution du recrutement est la plus remarquable. A partir de l’entre deux guerres, les mines de Saône-et-Loire et de la Nièvre se tournent massivement vers la main-d’œuvre étrangère, ce qui marque un changement profond par rapport à la première guerre mondiale. Il s’agit de compenser la baisse des effectifs provoquée entre autres par les décès aux combats, de faire face à l’impératif productif dans un contexte de baisse du rendement ouvrier accrue par la journée de huit heures adoptée au parlement le 23 avril 1919.

A La Machine, les houillères voient dans le recrutement étranger une manière de solutionner les handicaps de l’entreprise, isolement, salaires faibles, conditions de travail difficiles, relations hiérarchiques très autoritaires… En 1930, l’entreprise compte environ un millier d’étrangers qui constituent la moitié des effectifs, la grande majorité travaillant au fond.

La métallurgie demeure toujours un important secteur d’embauche de la main-d’œuvre étrangère, avec désormais de très nombreuses entreprises concernées. Citons l’usine de limes et boulons Dubouche frères à Cosne sur Loire

L’exploitation des nombreuses carrières ne peut elle non plus se passer de la main d’œuvre étrangère, laquelle n’est plus seulement italienne ou suisse comme au XIXe siècle. En 1935, le pourcentage d’étrangers atteint 50% aux carrières de Surpaillis à Saint Benoît d’Azy, 40 % à Champroux et 25% à Tronsanges.

Les bûcherons étrangers semblent encore plus nombreux qu’au tournant du siècle, étant donné la grave pénurie de main-d’œuvre de cette profession, accrue selon les entrepreneurs par le refus de mobilité de la main-d’œuvre française. Dès 1920, on voit par exemple un petit groupe de Belges employés à Chateauneuf Val de Bargis travaillant à l’exploitation du bois des Garennes. En 1929, dans la région de Glux en Glenne dans le Morvan nivernais, un entrepreneur de bois et charbons explique que la main-d’œuvre bûcheronne fait défaut, qu’il n’existe à Glux que de rares petits propriétaires ou cultivateurs travaillant au bois pendant quelques mois d’hiver et s’occupant dès le retour des beaux jours, aux travaux des champs. Le commissaire spécial de Nevers ajoute que la région de Lavault et Planchez, où les coupes sont « laborieuses » et les salaires insuffisants, est désertée par les bûcherons des régions plus basses de la Nièvre. Aussi, les bûcherons étrangers, belges, slaves, portugais et surtout espagnols et italiens, sillonnent-ils les forêts. En 1929, on en rencontre à Gâcogne, à Bussy la Pesle (coupe de La Boichotte) où ils provoquent l’ire des bûcherons occasionnels locaux pour leur salaire trop faible, à Vignol, à Planchez… Les étrangers sont également occupés, de façon toute aussi intermittente, dans les nombreuses scieries, travaillant comme scieurs, affûteurs, charretiers, empileurs, manœuvres. En 1927, les scieries de Parenche et d’Azy le vif (Trois Fonds, La Métairie, le Chêne Paté) en embauchent plusieurs, étant donné les « prétentions exagérées des ouvriers locaux » de même que les scieries et parqueteries mécaniques Vincent Rian à Clamecy (Scieries et parqueteries mécaniques de Saint-Roch).

Certaines verreries occupent également des étrangers comme celle de Saint Léger des Vignes dans la Nièvre laquelle en compte une trentaine sur 400 à 450 ouvriers vers 1925.

A Nevers, la fabrique de soie artificielle la Borvisk Française occupe en 1929, année où l’entreprise est régulièrement secouée par des grèves, 61 étrangers sur environ 550 salariés, dont 39 femmes et 25 hommes. Ce véritable melting-pot mêle Espagnols et Polonais (les plus nombreux), Portugais, Grecs mais aussi un Chinois, un Tchécoslovaque, un américain, un Britannique, un Belge et un Suisse.

Il convient enfin d’évoquer l’agriculture. Confrontée à une grave pénurie de main-d’œuvre, elle emploie par milliers des ouvriers étrangers durant l’entre deux guerres avec toutefois de grandes disparités. En 1926, par exemple le secteur « forêt et agriculture » n’emploie que 630 dans la Nièvre contre environ 2.500 dans l’Yonne et dans la Côte-d’Or.

Les ouvriers et ouvrières agricoles arrivent en Bourgogne généralement munis de contrats d’un an ; ils exercent différentes tâches : travailleur « à toutes mains », vacher, piocheur de betteraves (binage, arrachage), vendangeurs… Les salaires sont variables mais généralement inférieurs à ceux de l’industrie. Le salaire minimum semble passer à 500 francs à partir de 1936 mais des syndicats constatent que des salaires mensuels de 300 francs sont toujours offerts à des ouvriers étrangers.

L'après guerre : flux et reflux

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Tous les départements de Bourgogne connaissent durant l’après guerre, et surtout pendant les années 1970, une nouvelle vague d’immigration, plus forte encore que celle des années 1920. La Saône-et-Loire industrielle reste le département le plus captif, malgré un affaissement de l’immigration). 1975 marque le début d’un long mouvement de baisse de la population étrangère en Bourgogne, lié notamment à la crise économique qui démarre vers le milieu des années 1970, aux mutations industrielles, aux mesures de restriction de l’immigration des autorités et aux naturalisations.
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Outre la réduction des flux, l’accroissement des étrangers devenus français par acquisition, qui s’accroît fortement après 1981 dans trois départements sur quatre, est une des explications de la baisse de la population étrangère en Bourgogne.
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Les Portugais représentent comme en Côte-d’Or, en Saône-et-Loire et dans l’Yonne le principal flux durant l’après guerre, les Espagnols occupant la seconde place durant les années 1950 et 1960. La population marocaine connaît après 1968 une forte croissance jusqu’en 1990 ; elle forme depuis la fin des années 1970 la seconde composante étrangère du département. Comme dans l’Yonne, les Turcs constituent la troisième composante étrangère en 1999.


La Nièvre attire toujours peu d’étrangers. Leur progression y est en outre moins forte que dans les autres départements : ils passent de 6.214 en 1946 à un pic de 7.500 en 1975, avec là encore un affaissement entre 1946 et 1968261. De 1968 à 1973 inclus, le nombre de travailleurs étrangers introduits ou régularisés par l’ONI n’est que de 1.830, ce qui représente 7,5% du total de la région Bourgogne262. Nevers compte de loin la plus forte population étrangère du département laquelle passe de 930 en 1968 à 1.500 en 1975 et franchit le seuil de 2.500 en 1990 ; les autres étrangers se regroupent dans quelques villes anciennement industrialisées comme Fourchambault, qui en compte près d’un millier en 1975 mais seulement 650 en 1982 ainsi que La Machine qui en accueille 290 en 1975 et plus que 185 en 1982.

La Nièvre est touchée dès le milieu des années 1970 du fait du déclin de leurs grands pôles industriels. Entre 1975 et 1999, la population étrangère passe de 7.485 à 5.000 personnes.
Au niveau des communes, la plupart des villes anciennement industrialisées voient leur population étrangère diminuer fortement à partir de 1975 (Fourchambault, La Machine)ou de 1982 (Montceau-les-Mines).
Dans les grandes villes mêlant secondaire et tertiaire comme Nevers, la baisse de le la population étrangère n’intervient également qu’à partir de 1990.

Conclusion

Cette étude a mis en relief la permanence, l’ampleur et la diversité des migrations ouvrières, les grandes phases de flux liées à l’appel de l’industrie et des campagnes et les grands mouvements de baisse, liés aux crises politiques, économiques et sociales : années 1846-1850, tournant du XIXe siècle, années 1930 et période postérieure à 1980. Elle a montré comment l’industrie et l’agriculture n’ont eu de cesse de faire appel à des migrants de diverses origines. Or force est de constater l’écart entre cette réalité historique et l’image d’enracinement dans un terroir donnée de la région et de ses habitants par nombre de publications locales. Même si plusieurs travaux universitaires sur l’histoire des étrangers ont été menés depuis quelques années, notamment à l’Université de Bourgogne, si des études d’histoire locale commencent à évoquer ici le travail, là le logement des étrangers, si sur internet plusieurs enfants d’immigrés, devenus chefs d’entreprise ou élus, retracent le parcours de leurs parents italiens, polonais ou portugais…, la connaissance sur l’histoire des étrangers dans la région reste encore profondément alvéolaire.
Ces migrations ont donné lieu à un vaste mouvement d’intégration qui s’est effectué dans les villes et les campagnes et que symbolisent des parcours exemplaires d’enfants de modestes familles immigrées de Bourgogne, devenus ensuite patron de grande entreprise industrielles ou personnalité politique. N’omettons pas toutefois que cette intégration s’est bâtie sur des larmes et du sang, sur des formes de relégation et de discrimination dans le travail, l’habitat ou l’école qui n’ont pas encore disparu de nos jours.

Source : Informations et graphiques tirés de Histoire et mémoire des immigrations en région Bourgogne 2005/2008 - Pierre-Jacques Derainne