Les Prussiens, les cloches et Saint Aré

De Wiki58

Decize pendant la guerre franco-prussienne

Ems, Sedan, la République.

  • La guerre éclate entre la France et la Prusse lorsque le prince de Hohenzollern se porte candidat au trône vacant d'Espagne. Napoléon III ne peut tolérer cette reconstitution de l'Empire de Charles Quint. Ses protestations véhémentes provoquent l'incident de la dépêche d'Ems(1).
  • Endormie par la propagande, c'est « d'un cœur léger » que la France s'engage à châtier la Prusse(2). L'armée n'est pas prête, le commandement est partagé entre des options contradictoires. Et c'est le désastre de Sedan le premier septembre. Le 4 septembre, les Parisiens proclament la République.
  • À Decize, le conseil municipal se réunit en séance extraordinaire le 19 septembre et décide sa propre dissolution la semaine suivante (en application du décret du 12 septembre de l'Assemblée Nationale). L'ancien maire Jean-Charles Decray est néanmoins élu président du bureau chargé d'organiser le scrutin. Il faut attendre le 4 février suivant pour qu'une municipalité provisoire soit mise en place ; elle est présidée par M. Tissier-Moissonnier, assisté par MM. Taillère et Rochard. Les élections de mai 1871 renouvellent profondément le conseil municipal : seuls sept membres de l'ancien conseil sont réélus (Decray, et Émile Boigues sont les plus éminents) ; face à eux, les républicains sont en force.
  • Les premières décisions du nouveau gouvernement sont accueillies favorablement, par exemple le projet d'instruction publique gratuite. La municipalité « assure son concours au gouvernement légal qui établira la République sur des bases solides. » Un message est adressé au général Garibaldi, pour le remercier des services qu'il rend au pays. Mais les bonnes paroles ne suffisent pas. L'ennemi entoure Paris et menace de descendre vers la Loire.

Un sacrifice patriotique, longtemps promis et jamais consenti...

  • L'armée a besoin de canons. Comme à l'époque de la Grande Révolution, les communes fondent leurs cloches, pour participer à l'effort d'équipement de l'artillerie. Le conseil municipal de Decize s'engage dans cette voie, mais sans trop d'enthousiasme. Le 3 décembre 1870, il a été proposé de fondre les trois cloches de l'église : tollé chez les conseillers, peu désireux de s'aliéner le curé Deplaye et le conseil de fabrique de la paroisse. Deux jours plus tard, on songe à un sacrifice plus modeste : la cloche fêlée ferait peut-être l'affaire - à condition que la municipalité en achète une neuve à la paroisse...
  • Faute d'avoir offert à la patrie le bronze de ses cloches, la ville de Decize organise une collecte, dont le produit pourrait payer un canon neuf. Aucune suite concrète n'est donnée à cette proposition. De tergiversations en atermoiement, les Decizois se sont épargné l'effort de guerre. Les Parisiens assiégés doivent se contenter d'adresses patriotiques qui cessent subitement en avril 1871, lorsque la presse locale raconte par le menu les horreurs de la Commune.

Ils approchent...

  • Les Prussiens amorcent un mouvement tournant vers les armées de la Loire. Dès le 6 janvier 1871, l'état de guerre a été décrété dans les départements de la Nièvre et de l'Yonne. Les Prussiens arrivent à Myennes et menacent Cosne ; ils occupent Auxerre, dévastent Avallon. Quelques uhlans ont été aperçus dans le Morvan. La menace d'invasion se précise et les plus âgés se souviennent des Wurtembergeois.
  • Le préfet organise un second bataillon de gardes nationaux à Nevers ; 2000 carabines et 100000 cartouches sont distribuées à ces gardes nationaux et aux francs-tireurs volontaires qui montent affronter l'ennemi. M. Ponceau, chef de bataillon du canton de Brinon-sur-Beuvron (un village qui s'appelait auparavant Brinon-les-Allemands !), lance un projet pour préserver la Nièvre de l'invasion : il demande aux ateliers de Guérigny et de Fourchambault de construire rapidement des mitrailleuses ; ces machines seront distribuées aux gardes nationaux de chaque canton.
  • La ville de Decize est heureusement située à l'autre extrémité du département. La garde nationale patrouille dans les rues. Le corps de garde, situé au pied de la tour Guy Coquille, a été renforcé. Les gardes reçoivent un équipement dérisoire : quatre clairons et deux tuniques (97 francs et 46 francs). Cela sera-t-il suffisant pour repousser les Prussiens ?
  • En attendant l'ennemi, les patriotes s'illustrent par un zèle intempestif. M. Praslon, entrepreneur de commerce, s'en plaint dans une lettre que publie Le Journal de la Nièvre : « Dans toutes les localités, la garde nationale fait son devoir en établissant des postes de surveillance sur les routes et les endroits les plus passagers, seulement il faut savoir comment ces postes sont tenus. [...] Voici ce qui m'est arrivé le 6 janvier à 8 heures du matin. Je me rendais tranquillement de Nevers à Decize, voyageant comme Jean-Jacques Rousseau, faute de ne pouvoir trouver une voiture. [...] Un homme muni d'un vieux fusil rongé de rouille et de crasse me crie du plus loin qu'il m'aperçoit : halte là !!! Passez au poste !!! Ne voulant pas faire le récalcitrant et étant porteur d'un laissez-passer délivré par M. le maire de Decize, je me laisse conduire dans un lieu enfumé qui ressemble plutôt à un taudis de contrebandier qu'à un corps de garde et je demande le chef de poste. Mais monsieur était allé à l'auberge voisine boire sa goutte et, bon gré mal gré, il me fallut attendre qu'il eût fini son absorption avant de me faire connaître, et encore avais-je tort de le déranger : il était en affaire(3)
  • Le curé Deplaye, qui s'était montré si jaloux des cloches de son église, a recours à une intercession religieuse. Il place la ville sous la protection de son saint patron, Saint Aré. Ce dernier, qui s'est montré si prodigue en miracles lorsqu'il était sur le siège épiscopal de Nevers, saura bien arrêter les uhlans(4) !
  • Et les Prussiens s'arrêtent.
  • L'armistice provisoire signé le 28 janvier 1871 n'est pas immédiatement accepté. Un mobile du Morvand explique dans Le Journal de la Nièvre que le Morvan se prête bien à la guerre de guérilla et qu'il ne faut pas cesser le combat. Le général Louis du Temple, qui commande les troupes stationnées dans la Nièvre, lance un dernier mot d'ordre de résistance : « Réunissez-vous, groupez-vous ; quelques jours sont encore devant nous ; rassemblez des pioches, des pelles, et si, le 24 (février) à midi, les hostilités recommencent, coupez tous les chemins en avant de mon armée. Placez des herses dans tous les passages, multipliez les obstacles, dites-vous bien que c'est la ruine complète qui marche vers vous et que tous les sacrifices doivent être faits(5). »
  • Puis la paix est signée entre Bismarck et Thiers. Le général du Temple remercie ses soldats, les mobiles nivernais sont licenciés et les francs-tireurs sont priés de restituer leurs armes et munitions - ce qu'ils ne font qu'à contre cœur. Les conditions de paix sont suffisamment draconiennes pour épargner aux Prussiens une occupation - forcément impopulaire - de la France. L'Alsace et la Moselle, l'indemnité de 5 milliards de francs-or, l'humiliation de l'armée et de la capitale leur suffisent.

Et Saint Aré est remercié.

  • Le saint protecteur de Decize mérite aussi de recevoir son dû. L'abbé Deplaye, en invoquant son intercession, avait fait la promesse de lui bâtir une chapelle. Entre Saint-Maurice et les Feuillats existe une petite source qui coule vers le canal latéral tout proche.
  • Le terrain qui l'entoure, un are et 50 centiares, est cédé à la paroisse par son propriétaire, M. Gandoulf(6). En février 1876, le conseil municipal donne un avis favorable pour la construction d'une chapelle(7). Le curé a recueilli environ 9200 francs par souscription. La chapelle est inaugurée l'année suivante. Un pèlerinage y est organisé le 16 août (fête du saint).

Un étrange phénomène céleste.

  • Cette guerre perdue va entraîner pendant près d'un demi-siècle un profond sentiment d'humiliation, qui se transformera en haine contre les Boches. À cette défaite s'ajoute la coupure de la société française en plusieurs clans ennemis : républicains contre monarchistes puis, pendant la Commune, Versaillais contre Rouges. L'irrationnel surgit de toutes ces craintes, et le moindre phénomène météorologique est interprété comme un miracle :
« Hier soir [17 mars 1871], à onze heures, un phénomène céleste s'est produit sur la ville de Nevers. Un globe lumineux est apparu tout-à-coup dans la direction nord-ouest, à une hauteur qui semblait être peu considérable. Il est resté quelques instants immobile, puis il a augmenté de volume et s'est élancé dans la direction de l'ouest en traçant derrière lui une longue traînée de feu dont l'éclat projetait une vive lueur. Pendant une demi-heure environ les quelques promeneurs attardés dans la rue ont pu contempler avec étonnement cet étrange rideau rouge, sombre image sans doute de tant de sang versé sur les champs de bataille(8). »

(1) Bismarck fait attendre l'ambassadeur Benedetti dans la petite ville d'eau de Bad Ems, puis il lui fait savoir que Guillaume premier n'a plus rien à lui communiquer. Cet incident entraîne la déclaration de guerre.
(2) L’expression d’un cœur léger a été employée par le ministre Émile Ollivier dans son discours au Corps Législatif, pour présenter et faire voter les crédits de guerre, le 19 juillet 1870.
(3) Le Journal de la Nièvre, 12 janvier 1871.
(4) D’après la légende, saint Aré ressuscite son compagnon saint Ours, qui s’était noyé dans la Nièvre ; il a fait jaillir une source pour désaltérer ses compagnons qui se promenaient avec lui près de la Loire (à l’emplacement où l’on a bâti la chapelle). Enfin, il a remonté la Loire à contre-courant, dans la barque où son corps avait été placé après sa mort.
(5) Le Journal de la Nièvre, 21 février 1871.
(6) En 1909, après la suppression de la fabrique paroissiale, un conflit s’élève entre la municipalité, les héritiers Gandoulf et le curé, à propos de ce terrain.
(7) D'autres saints sont remerciés, d'autres chapelles sont restaurées. À Frasnay, entre La Machine et Rouy, les habitants réparent la petite chapelle Notre-Dame, pour remercier la Vierge d'avoir épargné l'occupation ennemie. Cf. Le Journal de la Nièvre, 13 mai 1871. À Paris, le clergé fera bâtir le Sacré-Cœur « en expiation des crimes de la Commune », ou pour manifester sa puissance recouvrée.
(8) Le Journal de la Nièvre, 18 mars 1871.


Texte de Pierre VOLUT http://histoiresdedecize.pagesperso-orange.fr/index.htm
mis en page par --Mnoel 13 septembre 2014 à 10:01 (CEST)