Les réseaux s'organisent

De Wiki58

Les partis et organisations de gauche réagissent les premiers contre le nouveau régime qui les a mis au ban de la nation.

Les réseaux communistes

  • Le parti communiste, clandestin depuis 1939 et divisé par le pacte germano-soviétique, est animé dans le Nivernais par René Chatout, Marcel Barbot (Marcel Barbot, ancien secrétaire régional du P.C.F., a été fait prisonnier par les Allemands en mai 1940. Au cours du mois de décembre suivant, il est détenu dans un camp près de Melun. René Chatout est mort en déportation), Camille Baynac et Louis Fouchère. Les communistes se montrent d'autant plus combatifs qu'ils sont traqués à la fois par la police française et par les occupants. Leurs premières actions sont des distributions de tracts et de journaux. À Decize et à Saint-Léger-des-Vignes, Roger Beauger et Lucienne Michaud sont chargés d’organiser cette activité. La police et la gendarmerie saisissent régulièrement des feuilles de la presse clandestine communiste : L'Humanité, Le Franc-Tireur, La Vie Ouvrière, La Terre Nivernaise, Le Foyer Nivernais (A.D.N., cote 137 W 150. Pierre Demongeot, Les F.T.P. du groupement Nièvre-Cher-Allier, pp. 34-35).
  • Les Allemands s'attaquent rapidement à ces activistes, dont les noyaux se trouvent aux ateliers de Vauzelles et dans les usines de Fourchambault et d'Imphy. La police française qui, depuis la fin de 1939, tient à jour des listes de suspects communistes - et d'exilés espagnols - fournit aux occupants des renseignements efficaces. En décembre 1940, 34 perquisitions ont lieu simultanément dans le département : 15 militants ou sympathisants communistes sont arrêtés. Les premiers réseaux communistes semblent décapités. Pourtant, ils ne tardent pas à se réorganiser, comme le constatera deux ans et demi plus tard le préfet Milliat : "Les menées communistes, si elles sont momentanément ralenties du fait de l'arrestation de ses chefs locaux, sont prêtes à renaître (Rapport rédigé le 24 mai 1943, A.D.N., cote 137 W 132)."
  • Des manifestations éclatent dans le camp n° 585 établi à Beaumont-Sardolles. Ce camp regroupe des chômeurs, à qui l'on fournit nourriture et logement en échange d'un travail manuel peu intéressant : les chantiers ressemblent aux ateliers nationaux du XIXe siècle. Certains agitateurs font grève et chantent l'Internationale "en levant le poing". Le meneur est identifié : c'est un Parisien nommé Marius André. Il prend la fuite et la police ne le retrouvera pas à son domicile familial. Quatorze ouvriers sont inculpés, dont deux sont originaires de Sougy-sur-Loire, Charles Michot, 25 ans, et Louis Baudin, 19 ans. Une Section Spéciale de la Cour d'Appel de Bourges juge ces hommes, à qui sont ajoutés, pour faire bonne mesure, cinq ouvriers de Fourchambault, coupables d'avoir distribué des tracts communistes. Marius André est condamné par contumace à cinq ans de travaux forcés, d'autres inculpés reçoivent des peines d'un à trois de prison, les deux habitants de Sougy sont relaxés, faute de preuves (Paris-Centre, 21 juin 1941).
  • Les actes de sabotage se multiplient. Dès septembre 1940, le préfet signale des coupures de câbles électriques ou téléphoniques (Maurice Valtat, La Nièvre à l’heure allemande, dossier documentaire, Direction des Services d’Archives de la Nièvre, 1987). L'année suivante, les Allemands parviennent à démanteler un groupe d'activistes communistes de Vauzelles et La Charité. Cinq d'entre eux sont arrêtés ; en réponse à un attentat qui s'est produit à Dijon, ils sont fusillés les 13 janvier (Louis Fouchère, premier fusillé du département) et 23 janvier 1942 (Edmond Bouy, Julien Giraud, Louis Michot et Armand Morizet). Leur exécution n'est pas publiée par la presse, mais elle est rapidement connue dans leurs villes d'origine et elle produit un fort ressentiment contre l'occupant et contre la police française.
  • Dans tout le département, le Sicherheitsdienst et la Feldgendarmerie traquent ceux qu'ils appellent terroristes. Un peu partout, des hommes sont arrêtés : un agriculteur de Saint-Ouen, Alphonse Lourdin, pour détention d'armes ; un prêtre hollandais, Martinus Eurelings, interprète à la Kommandantur de Corbigny, coupable d'aider des proscrits à passer en zone libre ; le jeune William Gray, surpris en train de lacérer les pneus de voitures allemandes ; à Saint-Ouen deux ouvriers, Marcel Plaut (alias Emile Durand), Georges Beaubois (alias Philippe Augustin), et les communistes d'Imphy Marcel Darcheville et François Fallet.
  • En août 1942, Antoine Bordet, venu de l'Allier, est exécuté : il détenait plusieurs fusils et une mitrailleuse avec des munitions. Le jeune Descharnes, 16 ans, est condamné à trois ans de prison : on a trouvé sur lui un revolver d'un modèle très ancien...
  • À Paris, un autre militant communiste nivernais, Camille Baynac, est fusillé le 11 août 1942. Son nom sera donné à un important maquis F.T.P. de la Nièvre.
  • Les centres ouvriers d'Imphy, Fourchambault et Vauzelles fournissent les résistants qui se retrouvent en 1943 dans les maquis F.T.P. En avril 1944, un inspecteur des renseignements généraux évalue le nombre de militants communistes dans le département à 196 adultes et 18 jeunes, répartis en neuf sections locales et une section d'entreprise. Les maquis F.T.P. regroupent alors environ 130 personnes (comme les autres maquis, ils recruteront surtout à partir de juillet 44). Leurs chefs sont Roland Champenier et le marquis rouge Denys de Champeaux (Roland Champenier est l'une des plus fortes personnalités de la Résistance nivernaise. Venu de Vierzon à Marseilles-les-Aubigny, il commence à lutter contre les Allemands dès l'été 1940. Il n'a pas dix-sept ans. Avec des amis, il passe des réfugiés d'une rive à l'autre de la Loire puis en zone libre. En 1943, il dirige l'interzone F.T.P. Cher-Nièvre. Après la Libération de la Nièvre, il combat dans l'armée de De Lattre. Il est blessé d'un éclat d'obus près de Belfort, le 9 novembre 1944. Il meurt peu après à l'hôpital militaire américain de Lure. Le marquis Denys de Champeaux (1891-1973), châtelain de Toury-Lurcy, engagé volontaire dans la cavalerie en 1911, a fait la Première Guerre mondiale dans cette arme, puis dans l'aviation. De nouveau mobilisé en 1939, il commande un groupe de reconnaissance ; il est fait prisonnier puis libéré en tant qu'ancien combattant de 1914-18. Cet officier de 53 ans se met spontanément sous les ordres de son cadet, à qui il apporte l'expérience du combat. Après la guerre, il est nommé attaché culturel en Yougoslavie. Cf. Notice généalogique transmise par M. Eric de Soultrait, et Jacques Canaud et Jean-François Bazin, La Bourgogne dans la Seconde Guerre Mondiale, op. cit., p. 91.)
  • Les résistants appartiennent à toutes les familles politiques. Si les militants communistes et socialistes s'organisent les premiers, c'est parce qu'ils disposent de relais dans les grandes entreprises, à la S.N.C.F., aux P.T.T. Des anciens cadres de l'armée et de la gendarmerie, des médecins, des prêtres, des hommes et femmes aux options politiques souvent très conservatrices s'engagent aussi dans le combat. Ils tissent des réseaux de renseignements, en liaison avec l'Organisation de la Résistance dans l'Armée, avec les réseaux Pat O'Leary et Buckmaster. Ils cachent des parachutistes, ils transmettent des messages, ils fournissent des renseignements précieux aux Alliés et aux maquis.
  • Il est difficile d'appréhender tous les actes de Résistance. Depuis les familles qui ont quelque temps abrité des juifs fugitifs, les simples observateurs et boîtes aux lettres des réseaux de renseignements, ceux qui ont fabriqué des faux bons de réquisition ou dérobé des carnets de rationnement dans les mairies, les agriculteurs qui ont caché des armes dans leurs granges et fourni de la nourriture aux maquisards, les employés des postes qui ont branché des lignes téléphoniques clandestines, ceux qui ont intercepté des lettres de dénonciation, les entrepreneurs qui ont embauché des clandestins, des centaines de Nivernais anonymes ont, un jour ou l'autre, rendu des services à la Résistance.

Des réseaux autour de Decize et dans le sud du département

  • Seuls sont restés dans les mémoires les Résistants qui ont participé à des actions collectives spectaculaires ou de longue durée, et qui en ont parlé après la guerre. Roger Jaillot évoque dans une brochure l'action de l'abbé Jean Parent, vicaire à Decize avant 1939 et après mai 1943. Jean Parent avait déjà participé à plusieurs mouvements de Résistance à Lyon et dans le Limousin. Dès son retour à Decize, utilisant le presbytère pour envoyer ou recevoir des messages radio, il a servi d'agent de liaison avec le maquis Louis, établi au camp des Fraichots, près de Luzy. Louis Buteau, Marcel Delorme, Roger Vallet, Claire Pontot ont participé avec lui à ce réseau (Roger Jaillot, Jean Parent, vicaire de Decize, 1989. Et Pierre Ducroc, Saint-Pierre-le-Moûtier, 1992). Pendant l’été 1944, l’abbé Parent oriente plusieurs jeunes Decizois vers les maquis du Morvan.

L'abbé Camille Bornet, "beaucoup plus dangereux qu'un terroriste ordinaire"

  • Un autre prêtre, ancien vicaire de Decize, s'illustre dans le maquis. Nommé curé de Glux-en-Glenne en 1930, il est mobilisé en 1939 avec le grade de capitaine de réserve. Prisonnier en 1940, il est libéré en 1942, en tant qu'ancien officier de la Première Guerre mondiale. L'abbé Bornet aide les maquisards qui sont de plus en plus nombreux autour de son village. Il est arrêté le 29 mai 1944 avec Emile Blanchot. Il est emprisonné le 31 mai à Nevers, où la Gestapo le soumet à un premier interrogatoire. Au cours de cette détention, il réussit à faire passer le message suivant : "Suis victime dénonciation grave et mensongère, aggravée par déposition fausse. Que volonté de Dieu soit faite. Suis courageux dans souffrances et privations. Ecrivez à maman. Dites-lui ma tendresse." Son frère intervient et le chef de la Gestapo de Nevers lui avoue : "Votre frère était l’ennemi numéro un. Beaucoup plus dangereux qu'un terroriste ordinaire. Il avait une grande influence morale. Il s'est rendu dans un camp de maquis pour porter la communion ; il a de ce fait donné un réconfort moral à un grand nombre de ces bandits." Transféré le 6 juin à Chalon-sur-Saône, où sévit l'officier allemand Krüger, l'abbé Bornet est torturé, son corps est déposé trois jours plus tard à la morgue de la prison, sans aucune indication (Cf. La Semaine Religieuse de Nevers, 30 juin 1945 ; et Le Journal du Centre, 9 juin 1995).



Texte et images proposés par Pierre Volut et mis en page par Michel Mirault le 27 décembre 2016