Le camp américain de Mesves-Bulcy

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La ferme des Asserts
  • Le camp reste dans les mémoires sous le nom de camp de Mesves mais il était presque entièrement implanté sur la commune de Bulcy. La ferme des Asserts en était le centre. Sur 200 hectares réquisionnés, seuls 180 hectares seront utilisés.
  • Ce sont ces deux petits villages (816 habitants pour Mesves et 323 pour Bulcy au recensement de 1913) qui verront se construire, en quelques mois, une ville champignon de plus de 30000 âmes d’origines très diverses. Américains, Français, Grecs, Espagnols, Belges…, noirs, principalement Américains, Annamites, composent la population du camp.
    Le 3 août 1914, l’Allemagne déclare la guerre à la France. Le gouvernement des États-Unis reste neutre. Au printemps 1915 plusieurs bateaux américains sont coulés par les sous-marins allemands. Malgré le torpillage du paquebot britannique Lusitania qui entraîne la mort de plus de 1000 personnes dont 124 Américains, le gouvernement des États-Unis refuse d’engager son pays dans la guerre. En février 1917, l’Amérique rompt ses relations diplomatiques avec l’Allemagne et lui déclare finalement la guerre le 6 avril 1917.
  • Le facteur déterminant de l’implantation en Nivernais de l’armée américaine est l’importance stratégique de ses voies de chemin de fer, notamment celle du Bourbonnais. Autour de la gare de Cosne, un centre de triage et de manutention qui sert également de stockage des médicaments et du matériel médical destiné aux camps hôpitaux est installé. Autour de celle de Nevers, un centre régulateur des troupes combattantes et un très important établissement de subsistances occupe la caserne Pittié, le hall du champ de foire et les bâtiments de la rue Mademoiselle Bourgeois, actuellement occupés par l’Institut Supérieur de l’Automobile et des Transports (ISAT). À Vauzelles, l’installation des ateliers de réparation du matériel roulant des chemins de fer de l’armée américaine occupe le personnel complet d’un régiment du génie des chemins de fer. À Clamecy, Saint-Amand-en-Puisaye, Saincaise, Château-Chinon notamment, des établissements secondaires sont créés, permettant ainsi d’éviter une trop grande concentration de militaires au même endroit.
  • Le camp de Mesves-Bulcy fait partie de l’un des huit centres hospitaliers en secteur intermédiaire. Ce sera celui qui atteindra la plus grande dimension. Le 16 novembre 1918 il dépasse le nombre de 20100 patients en malades, blessés ou convalescents. Au 31 mars 1919 ce seront plus de 38700 patients qui seront passés dans l’établissement de Mesves.
    Des moyens considérables sont déployés pour la construction du camp. Elle est confiée à l’entreprise « Th. Comte et Boggio Frères ». C’est une entreprise générale de constructions militaires qui a son siège à Paris et dont la filiale mère se trouve à Nice. La construction est sous la direction d’un officier A.E.F. (American Expeditionary Forces) ; le contrat est signé le 31 janvier 1918. Des milliers de travailleurs civils sont recrutés dans les villages alentour ou proviennent de pays non engagés dans la guerre. On peut y voir des Indochinois, l’Indochine étant alors une colonie française. L’entreprise chargée de la construction viendra avec son propre personnel et avec du personnel recruté dans la région de Nice et alentours.
  • Au préalable, un officier du Corps Expéditionnaire Américain arrive de Tours (c’est dans cette ville que l’armée américaine a choisi d’établir son État-Major) à Nevers le 1er janvier 1918 avec des ordres précis. Il a rendez-vous avec Oreste Boggio le directeur général de l’entreprise. Une reconnaissance aérienne des lieux a déjà été faite. Les deux hommes se rendent en automobile jusqu’à la gare de Mesves-Bulcy. L’officier a devant lui un vaste plateau couvert de 15 cm de neige qui s’étend sur une surface presque plane. Sans hésiter, il annonce que c’est à cet endroit que le camp-hôpital américain numéro 1 sera construit. Il n’a aucunement besoin de l’autorisation des autorités locales qu’elles soient civiles ou militaires, ni d’un ordre de réquisition. Il tient son pouvoir absolu du Gouvernement américain. Plus tard, la fonte de la neige laissera apparaître un terrain ensemencé de blé. Le préjudice causé au sol est donc évident mais, concernant les indemnités pour les dégâts occasionnés, on verra plus tard…
Différentes vues du camp
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  • Chaque hôpital de base doit comporter 55 bâtiments de dimensions différentes dans lesquels se répartissent l’administration, le logement des malades, celui des infirmières, des officiers et du personnel médical, des salles de bains, une salle de distraction avec cinéma muet et phonogramme, des services de radiologie et d’opération, la morgue, les entrepôts, les lattrines, différents magasins ainsi qu’une salle de désinfection.
    La première réalisation consiste en un branchement principal sur la voie ferrée. Les trains de marchandises ainsi que le trains hôpitaux américains entrent directement dans le camp. Grâce à un aiguillage et aidés par des chevaux, ils peuvent être dirigés wagon par wagon jusque derrière la ferme des Asserts. Des pierres concassées provenant des carrières de la Montain maintiennent les traverses de la voie ferrée et en assurent la stabilité. Elles sont posées par des travailleurs indochinois. Quant aux rails, ils sont posés par des cheminots noirs dont c’est la spécialité. En séparant les tâches, le Gouvernement américain tente d’éviter les rivalités entre communautés.
    L’alimentation en eau provient, dans un premier temps, d’un puits creusé au milieu du camp ; celui-ci s’avère rapidement insuffisant. Décision est prise d’utiliser l’eau du Mazou, parfaite pour la fabrication du béton mais, selon les autorités américaines, très contaminée pour la consommation humaine. Une désinfection par le chlore est donc nécessaire. Quatre réservoirs princiaux en pin d’Amérique du Nord sont construits et placés en hauteur derrière la ferme des Asserts. Une pompe, mise en mouvement par une locomobile à vapeur, est installée près du Mazou. Puis, une pompe plus puissante entraînée par un moteur électrique est installée à Mouron directement dans le lit de la Loire. Le traitement par le chlore est assuré dès le départ et l’eau circule dans une canalisation en fonte. Celle-ci, enterrée, part du château de Mouron, suit la route jusqu’au pont de la Garenne à Bulcy et rejoint, à travers bois et champs, les réservoirs placés aux Asserts.
  • Les travaux progressent lentement. Le 15 juin 1918, seulement 11 bâtiments sont terminés. Le retard dans la construction provient des difficultés dans la réception des matériaux et de leur transport. Le pays étant en guerre depuis plus de trois ans, son activité industrielle est concentrée sur les fabrications de guerre. Malgré les rappels quasi quotidiens du bureau parisien de l’entreprise, celui-ci n’arrive pas à obtenir les marchandises nécessaires à la construction du camp. Il faudra attendre la grande offensive allemande de printemps pour que l’activité soit de circonstance.
    Les patients commencent à arriver alors que les bâtiments ne sont pas achevés. Certains d’entre eux sont accueillis dans des bâtiments qui ne comportent que le plancher, les murs et le toit. Il n’y a pas de fenêtres, pas de portes, pas de plomberie, pas d’éclairage, pas de chauffage.
    Le 1er décembre 1918, la première moitié du camp est quasiment terminée en totalité. Dans la seconde moitié, 5 unités occupées et prêtes pour un contingent complet de patients sont partiellement terminées. La construction des 5 unités restantes sera stoppée par la signature de l’armistice.
    Les lattrines fonctionnent avec des seaux. Cinq destructeurs et un destructeur central restent en opération jusqu’en janvier 1919. Par la suite, chaque hôpital sera équipé d’une fosse septique en briques. L’élimination des déchets est confiée par contrat à des civils. Plus tard, un incinérateur d’hôpital sera construit dans chaque unité. L’utilisation constante des appareils de désinfection assure toutes les désinfections. Le système électrique se compose de deux générateurs de 25 kW et d’une centrale hydraulique de 50 kVA. L’installation d’un système d’alimentation permanent fournit un courant de 110 volts dans tous les bâtiments du camp et de 220 volts dans les bâtiments de radiographie et d’opération.
La salle de repos
  • L’administration est ainsi assurée :
- Quartier général : l’officier commandant du camp établit son quartier général dans un ensemble de bâtiments situé à droite, juste avant d’entrer dans la cour de la ferme des Asserts,
- Officier sanitaire : chaque unité a son officier sanitaire. Il dépend du commandant de cette unité mais il coopère avec l’officier sanitaire du camp,
- Intendance : le personnel est composé de 500 militaires américains aidés de 600 employés civils. Ce bureau est composé de 9 divisions : personnel, finances, propriété, entretien, boulangerie, boucherie, blanchisserie, section de secours, bureau central des achats,
- Dépôt des approvisionnements médicaux : la majeure partie des approvisionnements arrive par wagons en provenance des stations de stockage à un rythme de 10 à 15 wagons par jour,
- Service des transports ferroviaires : en plus de nombreux employés de bureau, lui sont attachés un ingénieur, un chauffeur, un conducteur et deux hommes qui font fonctionner l’aiguillage du camp. Pendant toute son existance, ce service fera manœuvrer 3500 wagons et s’occupera de 86 trains hôpital entre le 1er août 1918 et le 1er janvier 1919,
- Service des transports motorisés : ce service est composé de 127 camions, ambulances et autres véhicules,
- Service des admissions et évacuations : dès l’arrivée d’un train en gare de Mesves-Bulcy, l’officier du camp chargé des admissions et évacuations est avisé par le bureau des transports ferroviaires. Des messages indiquant le nombre et le type de cas sont adressés immédiatement aux hôpitaux du camp qui vont recevoir les patients. Ce sont donc 86 trains qui sont arrivés au camp, ce qui représente un peu moins de 32000 patients. 72 de ces trains proviennent des hôpitaux d’évacuation du front et arrivent sous un délai moyen de 28 heures. En plus de ces patients, arrivent en grand nombre des patients convalescents en provenance de camps surchargés,
- Police militaire : une compagnie est formée à partir de patients convalescents. En plus, un détachement de 70 hommes assure la circulation sous la direction du maréchal incendie. Ce dernier est également employé à des opérations de maintien de l’ordre et de prévention des incendies.
  • Organisation des service médicaux :
- Ophtalmologie et oto-rhino-laryngologie : chaque hôpital a dans ses services un spécialiste qui prend soin des cas relevés à l’intérieur de son unité,
- Chirurgie maxillo-faciale : un consultant, qui a autorité sur tout le camp, décide si le personnel de l’hôpital où les cas sont traités est capable de prendre soin d’eux. Il ordonne le transfert de tous les cas qui nécessitent des soins particuliers dans une unité spécialisée dans ce domaine,
- Service orthopédique : deux hôpitaux sont sélectionnés pour recevoir des cas orthopédiques mais, plus tard, il sera nécessaire d’y ajouter des quartiers d’autres hôpitaux car les admissions pour fractures ou problèmes d’articulation sont de plus en plus nombreux au fur et à mesure de l’engagement américain sur le terrain,
- Service des laboratoires : il est ainsi défini :
- pathologie spéciale (grosse ou microscopique),
- bactériologie spéciale (reconnaissance des types de pneumococcus typhoïde ou dysentrie),
- sérologie (vitesse de sédimentation et réactions de fixation supplémentaires),
- bureau de santé générale du camp (analyse de l’eau et moyens de transport),
- préparation d’ordonnances, achats et réquisitions d’approvisionnements.
- Camp de convalescence : dans le camp de Mesves-Bulcy, 131 tentes sont mises en place avec 16 patients dans chacune d’elles installés sur des lits de camp. En novembre 1918 le camp atteint plus de 2800 patients,
- La Croix Rouge américaine : dix salles de distraction sont ouvertes, équipées d’estrades, de mobilier et de cantines. En plus de ces salles, une très vaste salle est ouverte au camp de convalescence. Des distractions quotidiennes sont assurées au moyen de six projecteurs cinématographiques et de productions théâtrales variées,
- Y.M.C.A. (Young Men’s Christian Association) : apporte diverses distractions et des équipements pour pratiquer le football, le base-ball et le basket.
  • James Fairbank Smith, sous-lieutenant, arrive en France en avril 1918 avec le 61e régiment d’infanterie. Nommé lieutenant le 10 juin 1918, il part exercer son commandement dans le secteur des Vosges et de Saint-Dié. Il participe aux combats qui amèneront les Allemands à signer l’armistice le 11 novembre 1918. Deux jours plus tard, James Fairbank Smith est évacué d’urgence suite à une crise d’appendicite vers le camp-hôpital de Mesves-Bulcy. Il entretiendra une profonde amitié avec les habitants de Bulcy pendant un demi-siècle et leur rendra visite à chacun de ses passages en Europe. La commune de Bulcy le fera citoyen français d’honneur de la commune. Il sera promu capitaine en 1921 et quittera l’armée en 1928.
Mur de pierres conduisant à la ferme des Asserts
  • Vers la fin du 19e siècle le domaine des Asserts appartient à la famille Houard qui possède une scierie et réside à Allogny dans le département du Cher. Il est donné en métayage et le métayer n’hésite pas à ouvrir un débit de boissons sur place, profitant ainsi de la présence des Américains et du passage de nombreux ouvriers français ou étrangers qui, à l’occasion, ne dédaignent pas de « boire un coup ». Les terres de la ferme situées au cœur du dispositif américain sont rendues inutilisables pour l’agriculture du fait, notamment, des plates-formes en béton qui y sont implantées.
    À la fin des hostilités en 1919, la famille Houard signale que la moitié des 60 hectares du domaine est recouverte de béton et préfère les vendre plutôt que de les rendre à nouveau cultivables. Paulin Lebon, un habitant de Raveau achète la ferme et entreprend, avec son fils François, de rendre les terres à leur vocation d’origine, la culture. Tous les deux ont passé beaucoup de temps à démolir les baraques que des centaines d’ouvriers ont construites quelques années auparavant. Ils débitent en petits morceaux les parties bétonnées qui sont acheminées à La Charité-sur-Loire dans un tombereau à cheval. Elles seront achetées par des entrepreneur locaux qui les utiliseront comme matériaux de construction. Paulin et François édifient, à l’aide de dalles en béton, le mur qui longe le chemin qui mène jusque dans la cour des Asserts. Il reste un témoin visible de la présence américaine.
  • Fin 1939, la partie du camp la plus proche de la gare de Mesves-Bulcy est réquisitionnée pour y abriter des éléments blindés de l’armée française. 50 engins du 46e BCC (Bataillon de Chars de Combat) stationneront là de novembre 1939 à mai 1940. Une bonne partie des troupes sera logée chez les habitants des deux communes, notamment à Bulcy où trois foyers du soldat seront construits. Lors de l’offensive lancée par Hitler le 10 mai 1940, le 46e BCC est toujours stationné à Bulcy. Il sera embarqué en urgence le 15 mai 1940 dans les gares de Mesves et de La Charité-sur-Loire et les blindés dirigés vers les zones de combat.
  • L’armée américaine réquisitionne un terrain proche du cimetière actuel de Mesves afin d’y enterrer les morts du camp-hôpital. 758 militaires américains y reposeront jusqu’en 1921. Le cimetière est consacré le 28 avril 1919. Ce jour-là Herbert Hoover, futur Président des États-Unis, défile dans les rues de Mesves.
  • Le camp-hôpital cesse ses activités en avril 1919 et est évacué dans le courant du mois de mai suivant. L’armée américaine fait le choix de l’abandonner complètement. Un entrepreneur local passe un marché avec l’autorité américaine afin d’acheter l’ensemble du dispositif, hors foncier. Il démonte pour le compte de la France, les toits en carton goudronné, les charpentes et les huisseries en bois et les dirige en urgence vers les centaines de villages de l’Est détruits par les violents combats de 1914-1918.
    De nombreuses briques seront récupérées pour la construction mais la majorité servira à combler les chemins environnants. Les 825 plates-formes en béton seront utilisées par les entrepreneurs locaux pendant une quarantaine d’années. Elles serviront à bâtir des murs entiers.
    Les engins de terrassement de trois remembrements successifs mettront par centaines de tonnes les dernières dalles en tas. Parfois, au gré des travaux agricoles, des ferrailles et autres matériaux apparaissent à la surface du sol...
Vue actuelle de l'emplacement du camp
  • Aujourd’hui il ne reste rien de ce camp ; la terre agricole a repris sa destination initiale. Seules d’anciennes plate-formes en béton dissimulées sous des broussailles le rappelle à un œil très averti. Une stèle commémorative a été édifiée à l'entrée du camp et inaugurée le 2 juillet 2017.

Sources : Les annales des pays nivernais n°132 ; De Massava la gallo-romaine à The American Memorial of 1918 de Louis Quenault.
Images : Francis Cahuzac, site du cnrs, site delcampe

Martine NOËL (discussion) 18 novembre 2020 à 11:03 (CET)