Alixand Anne Charlotte

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ANNE-CHARLOTTE ALIXAND



Sommaire

Introduction : A la recherche d’Anne-Charlotte Alixand.

  • Avant d’entrer dans la vie d’Anne-Charlotte Alixand, il convient d’essayer de tracer son portrait. Aucun tableau, aucun dessin ne nous est parvenu, mais deux descriptions nous permettent d’imaginer ses traits. Le 15 janvier 1793, alors qu’elle est consignée en sa maison de Decize, sous la menace d’être emprisonnée, un certificat de résidence est établi par les autorités du district. Un bref signalement donne les principales caractéristiques physiques de la jeune femme (elle a alors 34 ans) : elle mesure cinq pieds et un pouce (environ 1,65 m), ses cheveux sont châtains gris, son nez bien fait, sa bouche moyenne, son menton rond ; elle a un visage ovale marqué de petite vérole.
  • Au début de l’Exposé Général… qu’elle rédige - ou fait rédiger - en 1802, Anne-Charlotte Alixand se décrit dans ces termes : « parée des grâces de la nature, elle se vit environnée d’adorateurs et sut montrer le courage et la délicatesse de ses sentimens… Mais la beauté est une fleur que le tems moissonne, et la dame Alixand fut frappée de cette maladie endémique qui résiste aux efforts de l’art et qui laisse après elle des traces désagréables et souvent des infirmités. »
  • Très belle en sa jeunesse, atteinte par la variole, prématurément vieillie par les soucis et les tracasseries, à près de quarante ans elle conservait encore un certain charme auquel auraient succombé plusieurs des hommes qui l’entouraient.

Monsieur le Duc et sa protégée.

Mon très-cher enfant, l'arbitre souveraine de ma vie...

  • Le petit Leblanc dépose le billet et le colis que son maître lui a confiés sur la table de la sœur tourière. C'est encore pour Mademoiselle du Mousseau. Depuis près de trois mois, il ne se passe pas un jour sans que M. le Duc ne vienne lui rendre visite, ou, quand il est empêché, qu'il lui envoie un ou deux billets, un cadeau, des tartes, un lapin, des champignons, des fraises, des glaces... Ses domestiques Leblanc et Collier sont connus de la sœur tourière.
  • Le couvent du Petit Calvaire est situé tout contre le Palais du Luxembourg, dans la rue Vaugirard, vis-à-vis la rue des Fossoyeurs(1). Pour les pensionnaires, comme pour les religieuses, la discipline n'est guère sévère ; d'ailleurs, le couvent est ouvert sur le quartier très animé qui l'entoure. Par les fenêtres, d'un côté on voit le grand jardin du Luxembourg où déambulent du matin au soir les promeneurs ; de l'autre, on distingue le chantier de la nouvelle église Saint-Sulpice.
  • Les demoiselles, toutes de bonnes familles, reçoivent une éducation complète : lecture, écriture, maintien, musique, chant et prières. Elles ont le droit de recevoir dans leurs chambres leurs professeurs, les membres de leurs familles, et parfois leurs correspondants parisiens. Elles ont des servantes particulières, dont les gages et la nourriture sont aux frais des familles. Mademoiselle du Mousseau parcourt rapidement le billet que lui a remis Pierrette, sa femme de chambre :
  • « Autrefois, les Romains inscrivoient sur leur calendrier les jours qu'ils regardoient comme malheureux et expliquoient les divers événemens qui les leur faisoient regarder comme tels. Pour moy, j'inscrirai le mercredi sur le mien, jour que je regarderay toujours comme funeste, puisque c'est un jour où je dois être privé du bonheur de voir mon très cher enfant. Les autres jours où je dois éprouver le même malheur seront notés de même, mais on y verra toujours la même raison, parce que c'est la seule qui puisse me causer un vray chagrin. Ouy, cher enfant, je me crois assez ferme pour supporter patiemment toutes les contrariétés que les hommes regardent comme des malheurs, mais je vous avoue que je ne le suis pas assez pour supporter votre absence, accoutumé au plaisir de vous voir. Je ne connois plus d'autre bonheur, quelque froidement que vous receviez les assurances de ma tendresse ; je ne connois plus d'autre plaisir que celuy de vous dire que je vous aime, et celuy de chercher à vous en donner des preuves. L'expérience vous fera connoître qu'on n'aime pas aussi parfaitement que je vous aime, et que je ne seray content que lorsque je vous en verray bien convaincue, et que vous rendrez justice à la tendresse de mes sentimens pour vous. Adieu, mon bel enfant, j'attends demain avec bien de l'impatience. Je seray sûrement à dix heures et demie bien précises chez vous, et je n'y seray jamais assez tôt au gré de mon impatience(2). »
  • La jeune fille ouvre une cassette, où elle dépose le billet. Le colis qui accompagne le billet renferme un nouveau présent : un éventail décoré de chinoiseries. Vraiment le vieux duc est incorrigible ! Après la harpe, la croix d'or et le perroquet, il ne sait plus quels cadeaux offrir à sa protégée... à son bel enfant...

Quand on est riche, duc et qu'on rampe à la cour(3)...

Le duc de La Vallière
  • Celui qui adresse de si jolis billets et tant de cadeaux à une pensionnaire de dix-huit ans pourrait être son père, et même son grand-père ; mais c'est aussi l'un des plus puissants personnages de la Cour de Louis XV. Louis-César de La Baume Le Blanc, second Duc de La Vallière, Pair de France, Grand Fauconnier de France, Directeur des Chasses Royales, Président du Tribunal de la Varenne du Louvre est en 1777 âgé de 68 ans.
  • Le Duc de La Vallière est l'héritier et petit-cousin de la célèbre maîtresse de Louis XIV. Mère de quatre bâtards royaux, mais délaissée et humiliée par ses rivales, en décembre 1673 Louise de La Vallière s'est enfermée au couvent des Carmélites du faubourg Saint-Jacques. L'immense fortune qu'elle avait obtenue du Roi-Soleil, au temps où il l'aimait, passe à sa fille Marie-Anne, mariée au prince de Conti, qui lègue ses biens à Charles-François de La Baume Le Blanc, le premier duc de La Vallière.
  • Louis-César, né le 9 octobre 1708, commence, comme tous les jeunes gens de son rang, une carrière militaire qui le conduit en Bohême, lors de la guerre de Succession d'Autriche. Le 19 février 1732, il épouse Anne-Julie-Françoise de Crussol, fille du Duc d'Uzès, « une femme belle et aimable, galante sans coquetterie, simple avec dignité, douce par humeur et polie par bonté, sans défaut dans l'esprit ni le caractère » selon Madame de Genlis. Le couple a une fille, née en 1740 : Adrienne-Emilie-Félicité, qui épouse Louis Gaucher, duc de Châtillon, en 1756.
  • Le Duc de La Vallière et sa femme mènent chacun de son côté une vie très libre. Madame de Genlis poursuit son portrait de la jolie duchesse : « Elle serait parfaite si elle avait autant d'éloignement pour le vice qu'elle paraît avoir de penchant pour la vertu(4). » Ce que cette observatrice sévère appelle le vice, c'est l'une des occupations habituelles et indispensables des Grands du XVIIIe siècle, la galanterie, le libertinage. Madame de La Vallière a publiquement plusieurs amants : le duc de Nivernais(5), le chanteur Géliote, le comte de Bissy(6)...
  • Le Duc n'est pas en reste ; il collectionne les bonnes aventures, et il alterne les danseuses de l'Opéra avec les dames de la Cour. En décembre 1748 il « s'est mis à entretenir la petite Duvigné, qui a à peine treize ans et qui n'est qu'une enfant(7) ». Chamfort raconte une autre passade de cet amateur d'adolescentes : Le duc de La Vallière, voyant à l'Opéra la petite Lacour sans diamants, s'approche d'elle et lui demande comment cela se fait. C'est, lui dit-elle, que les diamants sont la croix de Saint-Louis de notre état. Sur ce mot, il devint amoureux fou d'elle. Il a vécu avec elle longtemps. Elle le subjuguait par les mêmes moyens qui réussirent à madame Dubarry près de Louis XV. Elle lui ôtait son cordon bleu, le mettait à terre, et lui disait :
    Mets-toi à genoux là-dessus, vieille ducaille
    (8). »
  • Sa fortune, son rang, la protection de la Pompadour et celle du roi permettent au Duc les plus grandes fantaisies. Il vend son château de Choisy à Louis XV, il loue à Madame de Pompadour son autre château de Champs (une petite merveille qu'il a héritée de la princesse de Conti et qu'il a fait décorer par les plus grands artistes de son temps). Il vend Champs en 1763 à Gabriel Michel, l'un des directeurs de la Compagnie des Indes, et il fait aménager une nouvelle maison de campagne, le château de Montrouge. La Vallière obtient le gouvernement du Bourbonnais, qu'il revend à un enfant de seize ans, Monsieur de Peyre.
    A Paris, le Duc réside dans son bel hôtel de la rue du Bac ; il a profité d'une vaste opération immobilière, l'achat à très bas prix de terrains vagues dépendant de l'abbaye Saint-Germain. L'hôtel est rempli de meubles de style et de livres. Car, avec la chasse et le théâtre, la bibliophilie est devenue l'une des passions de Monsieur le Duc. En 1768, son bibliothécaire, l'abbé Rive, écrit : « Me voilà à la tête de la bibliothèque la plus curieuse de l'Europe(9) ». La plus curieuse bibliothèque car elle renferme à la fois des manuscrits érudits, des romans libertins et des chefs-d'œuvre ; mais aussi l'une des plus riches. Le marquis de Paulmy va lui acheter environ 40000 volumes, le libraire Debure dressera en 1784 un inventaire en trois tomes(10).
  • Le Duc écrit des récits dans le goût médiéval : Les Infortunés Amours de Comminge et Les Infortunés Amours de Gabrielle de Vergi et de Raoul de Coucy ; il dirige une importante Bibliothèque du Théâtre François (qui sera complétée plus tard par Paulmy)(11).
  • Le grand seigneur devient tout naturellement régisseur de théâtre pour Madame de Pompadour, lorsqu'elle fonde son Théâtre des Petits Cabinets en 1747. La Vallière, Nivernais, la Pompadour, Mesdames de Brancas, de Rochefort et de Marchais montent eux-mêmes sur les planches, pour le roi et quelques spectateurs privilégiés. Selon les témoins de ces représentations, La Vallière, Nivernais et Madame de Pompadour font preuve d'un réel talent ; le meilleur rôle de La Vallière aurait été le personnage de Tartuffe...
    Lorsqu'il écrit ses billets doux à sa charmante enfant, le Duc est plus proche d'Arnolphe, le barbon de l'Ecole des femmes... Mais qui est donc son Agnès ?

Anne-Charlotte Alixand, devenue Mademoiselle du Mousseau.

  • Elle est née à Decize le mardi 28 février 1758. Le curé Bonnet l'a simplement ondoyée ce jour-là. Le baptême n'a eu lieu que le premier août 1759 : il fallait attendre les parrains et marraines. Le parrain est le grand-père maternel, Maître Isaac-Charles Amiot, avocat en Parlement, originaire de Moulins-Engilbert ; la marraine est une tante, Dame Anne-Jacquette Amiot, épouse de Maître Germain Guillemain du Pavillon, seigneur d'Echoit, conseiller du Roy, correcteur à la Chambre des Comptes et Cours de Dole.
    Les parents de l'enfant sont Noble Pierre-Robert Alixand de Mousseaux et Jeanne-Marguerite Amiot. Si la famille Amiot vient de Moulins-Engilbert et de l'Autunois, les Alixand sont issus de Saint-Pierre-le-Moûtier et de Sancoins. La mention la plus lointaine d'un Alixand est une quittance établie le 9 juin 1508 à Saint-Pierre-le-Moûtier par François Alixand, marchand, en faveur de son fils Anthoine, lui assurant 150 livres en exécution du contrat de mariage d'Anthoine avec Jehanne Bergeron. On retrouve presque les mêmes alliances deux siècles plus tard, lorsque Philbert Alixand, contrôleur au grenier à sel de Sancoins épouse Gabrielle Bergeron : ce sont les parents de Pierre-Robert Alixand. Entre temps, les Alixand se sont hissés aux premiers rangs de la noblesse de robe nivernaise. Ils règnent sur le petit monde judiciaire du bailliage de Saint-Pierre-le-Moûtier et sur les fonctions administratives des petites villes environnantes.
    Pour se différencier des Alixand de Maux, des Alixand de Chantenay, des Alixand de Cuffier et des Alixand de Vasselange, Pierre-Robert se fait appeler Alixand de Montceaux (ou de Mouceaux ou du Mousseau). Le Montceau est un lieu-dit au sud de Decize, près de Villecourt(12). Les Alixand ont un blason d'azur au chevron d'argent accompagné de trois étoiles de même.
    A Decize, les Alixand ont reçu en héritage un ensemble d'immeubles et de terres appartenant auparavant à la famille Coppin, l'une des plus riches familles de la ville au XVIe et au début du XVIIe siècle(13). Cette petite fortune était échue à Claude Coppin, prêtre, prieur commendataire de Cossaye, chapelain de plusieurs chapelles à l'église Saint-Aré : l'ecclésiastique fait de sa sœur Louise Coppin sa légataire universelle ; or, elle est mariée avec Pierre Alixand, juge à Saint-Pierre-le-Moûtier. N'ayant pas d'enfant, le couple porte tout le legs sur la tête de Pierre-Robert, leur neveu.
    C'est ainsi que Pierre-Robert Alixand se trouve propriétaire en 1754 d'une maison avec jardin dans la grand'rue de Decize, des domaines de Villecourt, Mirebeau et Grandjean, de la locaterie de Saisy, de 22 oeuvrées de vignes. Il hérite en outre d'un office de lieutenant-criminel au bailliage, d'une maison à Saint-Pierre, du domaine des Logettes à Neuvy-en-Barrois et de plusieurs rentes. En 1755 il obtient la provision de l'office de président du grenier à sel de Decize, en 1758, il est échevin de Decize.
    Entre son mariage, le 11 juin 1754, et l'année 1780, Pierre-Robert Alixand et son épouse se livrent à une série d'échanges, de ventes et d'achats de propriétés. Ils se débarrassent de terres et de fermes à Saint-Pierre et à Moulins-Engilbert ; ils achètent une maison de maître à Garchizy et trois maisons à Nevers (l'une est située près de la Porte de Paris, les autres sur la Place Ducale). Pierre-Robert, licencié en droit(14) et promu rapporteur du point d'honneur au tribunal de Saint-Pierre-le-Moûtier, est devenu un notable nivernais et il montre sa réussite...
    Jeanne-Marguerite Amiot lui a donné cinq enfants, baptisés à Saint-Aré de Decize ; mais seuls Anne-Charlotte et son frère Jean-Geneviève-Philbert (né en 1761) sont vivants en 1777.

Rencontre aux eaux de Pougues.

L'établissement thermal de Pougues les Eaux
  • La maison de campagne de Pierre-Robert Alixand à Garchizy n'est qu'à une lieue de Pougues-les-Eaux. La petite station thermale avait été lancée par Henri III et le médecin Jean Pidoux : ses eaux étaient réputées pour guérir les coliques néphrétiques, les maladies du foie et plusieurs affections encore mystérieuses comme l'hydre féminine. Louis XIII, Louis XIV, le cardinal de Retz étaient venus prendre les eaux à Pougues. Une clientèle aristocratique venait régulièrement dans le petit bourg, comme en témoigne le curé Poncet, dans son registre paroissial(15).

  • Le prince de Conti vient à Pougues à partir de 1765. Après des années d'excès, de débauche et d'intrigues, il est « rongé par la goutte, la vérole et la neurasthénie(16) » ; il est accompagné par une suite de courtisans, le duc de Laval-Montmorency, le marquis de Castres, le duc de Villanova, et le duc de La Vallière « aussi suivi de sa cour ». Ces grands personnages embellissent le village, font planter des tilleuls et distribuent faveurs, largesses et aumônes aux notables, au curé et aux pauvres de la paroisse.
    Le Duc de La Vallière a-t-il rencontré Pierre-Robert Alixand à la source Saint-Léger ? Ou bien l'a-t-il invité dans une réception qu'il donnait à ses amis buveurs et courtisans chez son logeur M. Marault ? A-t-il eu besoin de ses talents de juriste pour réaliser une affaire commerciale ?
    Aucun témoignage n'a été conservé de leur rencontre(17). Les deux hommes se fréquentent ; Pierre-Robert Alixand, son épouse, leurs amis Jacques-Dominique Chaillot et l'abbé Septier de Rigny deviennent vite des clients du Duc de La Vallière ; ils correspondent avec son secrétaire, M. Privé. Le 22 février 1777, Pierre-Robert Alixand obtient un brevet de Conseiller du Roi en la Capitainerie des Chasses de la Varenne du Louvre, et c'est le Grand Fauconnier de France, Louis-César de La Baume Le Blanc, Duc de La Vallière et Pair de France qui lui décerne cet office. Il s'agit d'une charge honorifique : Pierre-Robert Alixand ne se rendra à Paris que très rarement, à l'occasion des sessions d'un tribunal qui juge les braconniers surpris dans les forêts royales(18).

L'établissement de Mademoiselle votre fille.

  • Le Duc reçoit la famille Alixand et il est reçu dans leur maison de Garchizy. C'est là qu'il remarque la jeune Anne-Charlotte et son frère. Quelle est la nature de la transaction passée entre les parents Alixand et le Duc ? Le Duc s'est chargé d' établir Mademoiselle du Mousseau : c'est sous ce nom qu'elle est inscrite au couvent du Petit Calvaire de la rue Vaugirard. Elle l'a donc suivi à Paris, afin de parfaire son éducation. Elle est « trop bien née pour habiter Nevers ». Mais le projet de mariage semble très embrouillé. Le Duc aurait-il alors songé à l'épouser lui-même ? Il le pouvait, puisqu'il était veuf. Mais son rang lui permettait-il une telle mésalliance ? La promesse d'établissement est avant tout le moyen de séduire Anne-Charlotte et ses parents.
    Dans les billets qu'il adresse à la jeune fille, le Duc ne cesse de déclarer qu'il l'aime plus que tout, qu'elle est « l'idole de [son] coeur, le seul objet de [son] culte, l'unique objet de [ses ] désirs... » Le vieux Don-Juan utilise toutes les astuces du langage de la séduction; il se fait humble devant cette petite provinciale de basse extraction, lui qui est arrivé au sommet de la hiérarchie courtisane. « Nulle divinité n'auroit jamais été servie avec plus de zèle et plus d'amour... » Il se montre amoureux fou ; le libertin cynique joue bien son rôle de Tartuffe. « Je ne pense et je ne m'occupe que de vous... Je ne vis véritablement que lorsque je suis avec vous. »
  • Il proteste à plusieurs reprises de la différence d'âge : « Je conviens avec vous que mon âge devroit naturellement modérer l'ardeur de mes sentimens, mais Médée rajeunit autrefois le bonhomme Eson, et vous êtes pour moi une nouvelle Médée ». Lors d'un séjour à Pougues, sans Anne-Charlotte, le Duc constate que de mauvaises langues commencent à jaser sur la protection qu'il assure à la jeune fille et à ses parents. Alors, il échafaude un projet plus précis : il se charge de lui trouver un prétendant honorable et sérieux.
    « J'ai déjà un parti en vue... Celui dont il s'agit est au service, ses pères & parens y ont tous été, il a plus de 25 ans et n'en a pas 35. Son bien est honnête et remplira vos vues ; de plus il a des héritages à attendre(19) ». Comment s'appelle-t-il ? Le Duc ne le présente que sous des dénominations mystérieuses : « le jeune homme... Mr XXX... Mr XX ».
    Ce parti n'agrée pas à la jeune fille. Il est de santé languissante. Le Duc revient à la charge : si Anne-Charlotte accepte, c'est lui qui logera le jeune couple dans « la plus jolie maison possible », il donnera un autre logement aux parents Alixand, tout à côté de leur fille qui, elle, ne sera privée d'aucun luxe : « J'ay pourvu que vous puissiez aller souvent aux spectacles. Vous aurez une voiture à vous et des chevaux à volonté ». Le généreux protecteur se réserve le plaisir de venir voir « son charmant enfant » de temps à autre...
    Le Duc de La Vallière prévoit même un éventuel décès prématuré du mari : « Quoique je soye bien persuadé que vous feriez une vraye perte en le perdant, [...] vous auriez des motifs de consolation, et vous resteriez veuve, fort jeune, fort jolie, et beaucoup plus à votre aise ». Pour rassurer Madame Alixand, le Duc assure que sa fille ne resterait pas démunie en cas de veuvage : « si son mari venoit à mourir, elle hériteroit de luy de plus de cent vingt mil livres et [...] c'est un avantage qu'il seroit difficile de trouver dans un autre mariage ».
    Anne-Charlotte refuse ce « mari doux, complaisant, honnête qui [l']eût laissée maîtresse absolue de [ses] volontés ». Un mari complaisant, « loin de ressentir le moindre mouvement de jalousie » ? Un homme de paille chargé de masquer la liaison entre la jeune femme et son vieux protecteur ? Le passé libertin du Duc de La Vallière revient...
    L'attitude des parents est équivoque. Le Duc a déjà beaucoup donné à Pierre-Robert Alixand ; il lui promet d'arrondir sa fortune si le mariage se conclut. Les parents ne se formalisent pas de cette protection ; Madame Alixand écrit à sa fille : « Il est incroyable combien cet homme [le Duc] vous aime : cela va à l'idolâtrie ». Le père écrit de son côté : « Monsieur le Duc arriva ici jeudi dernier... Il m'a témoigné avoir toujours les meilleures dispositions pour toi(20) ».
    En échange d'une charge au Parlement et de divers avantages sociaux, Pierre-Robert et Jeanne-Marguerite Alixand ont-ils cédé leur fille aux appétits d'un Grand ? L'ambition conduit plus loin qu'on ne croit.

Des nuages de froideur.

  • La pensionnaire du couvent du Petit Calvaire accepte de bonne grâce les cadeaux : des glaces, des tartelettes, du raisin, des lapins, des fleurs, une croix d'or choisie sur ordre du Duc par une dame de Saint-Arnould, une harpe, un perroquet(21), une boîte d'amandes poivrées (à consommer avec modération, une le matin et une le soir). Elle accompagne le duc dans les rues de Paris (il lui envoie son carrosse). Elle sait aussi le recevoir avec froideur, elle sait l'obliger à faire antichambre, elle refuse à plusieurs reprises de le recevoir. Le Duc s'en plaint plusieurs fois : « Vous m'avez causé bien du chagrin hier... » Il en arrive à l'exaspération : « Il faut pour me récompenser que vous me donniez ce que je vous ay demandé ».
    Le Duc perçoit les premiers refus comme des caprices ; il s'inquiète que son bel enfant ne lui accorde plus « cette confiance sans borne, cette amitié à toute épreuve ». Il souffre, puis se résigne. Cette correspondance s'arrête subitement. C'est dommage, car le Duc de La Vallière avait annoncé à Anne-Charlotte : « si je n'avois la crainte et de vous fatiguer et de vous ennuyer, je crois que je vous écrirois des volumes in-folio. »

Le beau langage du vieux séducteur.

  • Ce roman d'amour épistolaire à la mode du XVIIIe siècle comprend 60 billets et lettres de la main du Duc de La Vallière ; il est complété par onze lettres écrites par Monsieur ou Madame Alixand à leur fille, entre le 17 décembre 1776 et le 31 décembre 1777, et deux lettres de l'abbé Septier de Rigny à Anne-Charlotte(22).
    A travers les lignes des billets, tracées d'une écriture régulière par le vieux Duc, il est possible de reconstituer une partie de ce roman d'amour. Les visites du grand seigneur à sa protégée sont fréquentes : vingt billets annoncent des rendez-vous pour le lendemain, une quinzaine évoquent l'entrevue de la veille. Il semble raisonnable de déduire, d'après les indices temporels (hier, après-demain, mardi prochain...) que le Duc effectuait trois à quatre visites par semaine. Le mercredi, il était presque toujours retenu par les séances du tribunal des chasses. Un jour, il doit se plier aux exigences de Louis XV : « Il est nécessaire que j'aille le matin du côté de Choisy pour une chasse que le roy doit faire samedi ». Un autre jour, le mauvais temps l'empêche de sortir dans les rues de Paris. Quelquefois, le Duc souffre d'un rhume, d'une indisposition.
    Comment le Duc de La Vallière s'adresse-il à sa protégée ? Les expressions tendres ponctuent ses lettres, de la formule d'introduction aux dernières lignes. La plus usitée est mon très cher enfant, avec ses variantes mon bel enfant, mon charmant enfant, mon adorable enfant et la redondance cher et très cher enfant. 101 occurrences de ces expressions se trouvent dans les billets adressés par le Duc à Anne-Charlotte. Le Duc n'emploie le féminin qu'une seule fois : ma chère enfant. Une autre formule revient sous sa plume, moins chargée d'affectivité que d'admiration : ma belle reine (6 fois) et charmante reine (1 fois).
    Le langage qu'emploie le Duc de La Vallière est incontestablement celui de l'amour, avec la courtoisie et la discrétion qui siéent à un homme de sa qualité et de son âge. En-dehors des formules déjà mentionnées, qui pourraient être considérées comme de banales formules d'affection entre un grand-père et sa petite-fille, il y a dans les billets toute une gamme de formules beaucoup plus expressives. Le Duc dit à Anne-Charlotte : vous êtes l'arbitre souveraine de ma vie, l'idole de mon coeur, l'objet de tous mes voeux, ma divinité, l'unique objet de mes désirs, le seul objet de mon culte, ce que j'ai de plus cher au monde...
    L'étude lexicologique de ces billets révèle une Carte du Tendre à deux faces. D'un côté la passion débordante, les folles espérances : le verbe aimer est employé 30 fois, le verbe désirer 6 fois ; les noms qui reviennent le plus souvent sont bonheur (49 occurrences), tendresse (37), impatience (18), plaisir, satisfaction, désir, enchantement, espérance, tendre intérêt, empressement. Parallèlement, le Duc évoque ses sacrifices, chagrins, malheurs, son inquiétude, il est souvent triste, affligé, il s'alarme ; il avoue ses souffrances : j'ai été au désespoir, il m'en coûte, il est cruel...
    Le Duc de La Vallière s'efforce d'éviter tout scandale public. Il rassure Anne-Charlotte qui s'est émue d'être devenue l'objet des ragots des jeunes filles de son milieu d'origine. Le Duc la protège et se prépare à l'établir, que tout le monde en soit convaincu à Garchizy, Nevers, Pougues et Decize ! Ainsi cesseront les vains propos des envieux ! Pourtant, les Nivernais qui connaissaient bien la famille Alixand pourraient jaser en apprenant les clauses financières du mariage ; le Duc ne veut pas s'arrêter à de telles vétilles : « A l'égard du petit scrupule que votre mari parût tenir sa fortune de moy, [...] il est tout simple que désirant un mariage et m'en meslant, je mette le mari à portée de ne pas tenir sa fortune uniquement de sa femme. De plus, comment ai-je arrangé cette affaire ? Cela est tout simple, puisque mes sentimens pour vous dictoient les conditions ».
    D'après les lettres de ses parents, seuls documents datés, le séjour d'Anne-Charlotte au couvent du Calvaire semble avoir duré un peu plus d'un an : de l'automne 1776 à la fin de l'année suivante. En effet, Madame Alixand organise le déménagement de sa fille dans une lettre datée de Nevers le 31 décembre 1777. « Tenez-vous prête, ma fille, lui écrit-elle, afin qu'à mon arrivée rien ne retarde votre sortie du couvent. Je ne puis vous dire précisément quel jour vous me verrez mais cela ne tardera pas ». L'essentiel de la liaison entre le Duc et son bel enfant s'est déroulé en 1777.
    Cette année-là, troisième du règne de Louis XVI, La Fayette s'illustrait aux côtés des Insurgents américains, Necker parvenait pour la première fois aux Finances, le musicien Piccini s'installait à Paris où il allait entrer en compétition avec Gluck, les ingénieurs Perronet et Poncieux commençaient la construction d'une pompe à feu pour alimenter Paris en eau potable, un Arrêt du Conseil d'État prévoyait pour la première fois que les auteurs et leurs descendants perçoivent des droits sur les œuvres littéraires, et le chevalier ou chevalière d'Eon était présenté(e) à Versailles.

Un beau parti à prendre.

  • Le 16 novembre 1780, le Duc de La Vallière meurt. L'essentiel de son héritage revient à sa fille unique, Madame de Châtillon ; mais le Duc a légué une rente annuelle de 3000 livres à son « bel enfant », Anne-Charlotte Alixand(23). Celle-ci a reçu de ses parents, le 8 mars de la même année, l'autorisation d'émancipation. Le jour suivant, devant Maître Léonard Robinot, Noble Pierre-Robert Alixand de Mouceau, Seigneur de Villecourt et Dame Marguerite Amyot son épouse donnent à leur fille « par donation entre vifs pure, simple et irrévocable, tous leurs biens immeubles(24) ». En contre-partie, elle s'engage à leur verser une pension annuelle viagère. Un tuteur lui est choisi jusqu'à sa majorité (25 ans) : c'est Jacques-Dominique Chaillot, Seigneur de Pougues.
  • A vingt-deux ans, Anne-Charlotte Alixand est un beau parti à prendre...

Un mariage contrarié.

Je voulais éviter la honte de ce que tu portes dans ton sein(25).

  • Février 1781 : Anne-Charlotte Alixand est à Nevers ; elle est enceinte. Ses parents le savent. Ils attendent la venue du jeune homme qui a causé « l'opprobre par sa conduite inconséquente », le lieutenant Jean-Baptiste-Charles Trutié de Varreux, officier au Royal-Piémont et garde du corps du roy. Anne-Charlotte a obtenu une promesse de mariage ; dans l'attente des bans, Pierre-Robert Alixand s'est entendu avec le notaire Léonard Robinot-Lapointe pour préparer le contrat(26).
    C'est le moment précis que choisit Anne-Charlotte pour s'enfuir à Paris, le 14 ou le 15 février. Le mariage ne peut se faire : le duc de Lorge, supérieur hiérarchique du lieutenant de Varreux, et la famille de ce dernier s'y opposent fermement.
Garde du corps du roi vers 1780
  • Le comte Jean-Baptiste-Charles Trutié de Varreux est né à Saint-Domingue, quelque trente ans plus tôt. C'est le fils de Jean-Baptiste-Jacques Trutié et d'Anne-Etiennette Luc(27) . La famille s'est installée dans la Grande Isle à sucre une génération plus tôt, lorsque Jean-Baptiste Trutié, natif de Tours, y a émigré en 1704. En un demi-siècle, les Trutié ont fait fortune. Ils possèdent trois habitations ou plantations : Varreux, le Lamentin et le Figuier. En France, ils ont acheté le marquisat de Vaucresson. Le lieutenant de Varreux a un frère et une sœur (celle-ci est entrée par mariage dans la famille de Boulainvilliers)(28).
    Sa carrière militaire a commencé en 1764 ; âgé de 11 ans seulement, il a été admis dans la Légion de Condé. Sept ans plus tard, il a obtenu un brevet de lieutenant de cavalerie(29). A-t-il connu Anne-Charlotte Alixand à Paris, ou à Nevers, lors d'un déplacement de son régiment ? Aucun document ne permet d'éclaircir cette énigme. Dans une lettre de 1777, madame Alixand donne plusieurs fois à sa fille des nouvelles de « [son] capitaine » mais J.-B.-C. Trutié de Varreux n'a pas encore atteint ce grade...
    La fugue d'Anne-Charlotte met sa mère au désespoir. Plusieurs lettres poignantes sont adressées à « MelleAlixand, Hôtel Saint-Thomas du Louvre à Paris(30) : « Quoi, mon cher enfant, tu as pu te déterminer à m'abandonner ! As-tu senti l'affreux désespoir où tu m'as plongée ? Par une fuite imprévue, tu me donnes la dernière preuve du peu de confiance que tu avais en moy, et moy qui depuis plus de quinze jours voyais trop clairement où tes étourderies et tes inconséquences t'avaient réduite et entraînée, tout cela ne m'indignait pas contre mon enfant ! Je te plaignais, malheureuse, et je cherchais si la chose en laquelle tu avais de si grandes espérances manquait. Je cherchais icy dans ma tête les moyens de t'éviter l'opprobre de ce que je voyais en toy. Oui, ce que j'ai de plus cher au monde, je voulais éviter la honte de ce que tu portes dans ton sein. [...] Conduis-toy d'après les conseils de ton ami. Tu peux t'en flatter, c'est bien celuy qui t'aime, celuy qui a voulu te conduire et pour lequel tu as manqué de confiance, aussi bien que pour moy(31). Je te pardonne tout parce que tu as la mine la plus tendre, la plus affligée qu'il soit possible de trouver [...]. Ne manque pas de me donner de tes nouvelles. Les larmes m'aveuglent. Je te quitte en t'assurant de toute ma tendresse et mon amitié. Mon enfant, n'oublie pas ta malheureuse mère ! »(32)
    Pierre-Robert Alixand, de son côté, garde la tête froide. Il s'inquiète surtout du « bruit diabolique » provoqué par l'éclipse de sa fille(33).
    Il lui reproche aussi les dettes qu'elle a laissées et qu'il va s'empresser de rembourser. Car Anne-Charlotte est toujours aussi dépensière ; ses créanciers, madame Jacquemin, le sieur Gury et son tuteur Jean-Dominique Chaillot, entendent se faire rembourser...

Le chantage de Jean-Dominique Chaillot.

  • Le 16 février, Jean-Dominique Chaillot, seigneur de Pougues, écrit à « Mr le Chevalier de Varreux, Officier au régiment Royal-Piémont cavalerie, à l'hostel de Boulainvilliers, rüe Saint-Guillaume, Faubourg Saint-Germain, à Paris(34). » Le tuteur d'Anne-Charlotte met en garde J.-B. Trutié de Varreux : il a déshonoré une jeune fille qui, à cause des prétentions nobiliaires des Trutié, va « être la victime sacrifiée à leur ambition ».
    Chaillot décrit la « mère abandonnée à l'excès du désespoir », il rapporte des propos qu'il prête aux voisins : « Est-ce que Mr de Varreux dépend de son frère et de sa soeur ? S'il en eust été épris d'une flamme pure, ne passeroit-il pas par-dessus les oppositions qui se présentent de leur part ? [...] Dès lors qu'il est maître de ses droits, rien ne doit l'arrêter. »
    En réalité, l'objet de sa lettre est plus intéressé. Chaillot a avancé 25 louis (500 livres) à sa pupille, qui en avait un besoin pressant pour rembourser une dette à une demoiselle Verrand ; il lui avait déjà versé plusieurs petites sommes à diverses occasions, et il réclame une rescription de 696 livres. Sinon, il portera plainte et « on se prévaudroit auprès de Mad. la Duchesse de Châtillon, et cela n'attireroit que des désagrémens à Melle D** [Du Mousseau], au surplus vous estes entré pour beaucoup dans le prêt. »
    L'argument qui doit porter c'est la référence à l'héritage du Duc de La Vallière. Si la légataire universelle, la duchesse de Châtillon, apprend que l'ancienne protégée de son père, la chère enfant à qui il a laissé une rente annuelle de 3000 livres, gaspille cet argent (comme elle s'est fait verser des rentes frauduleuses par plusieurs agents de change), la duchesse peut attaquer le testament et faire casser cette clause. Avec tout le scandale que cela provoquerait, par ricochet, dans les familles Trutié et Boulainvilliers...
    Jean-Dominique Chaillot est outré : sa pupille a pris « le masque de l'indigence », elle a abusé de la bonne foi de plusieurs banquiers et prêteurs, et c'est lui qui doit tout remettre en ordre. Mais le tuteur n'est-il pas plutôt impatient de voir se réaliser un beau mariage entre mademoiselle du Mousseau et cet officier que l'on dit riche et bien en Cour ? Il serait débarrassé de la tutelle financière, il gagnerait peut-être quelque intérêt dans la gestion des biens nivernais du couple.

Qu'avons-nous fait de mieux que de vous donner toute notre fortune(35) ?

  • Un mois plus tard, le mariage n'est toujours pas décidé. Anne-Charlotte a renvoyé à Nevers sa femme de chambre, la dénommée Moreau, qui n'a « ny parens, ny amis, ni asyle » et que madame Alixand ne veut pas garder. Les créanciers menacent, les huissiers ne vont pas tarder à se présenter chez les parents Alixand.
    La mère d'Anne-Charlotte regrette la donation de 1778 : « Ma foi, les enfants sont bien ingrats et ne font pas pour leurs pères et mères ce qu'eux pères et mères font pour leurs enfants. Qu'avons-nous pu faire de mieux que de vous donner toute notre fortune ? [...] Si j'avais eu moins d'amitié pour vous, j'aurais suivi les sages conseils que l'on me donnait l'année dernière : au lieu de donner tout comme nous avons fait, de vendre suffisamment pour payer, nous jouirions aujourd'huy et peut-être n'auriez-vous pas fait toutes les équipées et étourderies que vous avez faites. Vous ne seriez à coup sûr pas à présent traitée de banqueroutière, comme j'ay la douleur de vous entendre appeler. [...] Eh bien ma fille, cela vous fait-il honneur de manger le bien d'autres et d'avoir semé tant d'argent inutilement ? »
    Trois jours plus tard, madame Alixand change de ton. Elle a appris que J.-B.-C. Trutié de Varreux ne veut plus entendre parler de mariage. Elle le traite de gueux, de scélérat. Puisque le séducteur n'a pas de parole, il faut à tout pris éviter le scandale : « Je vous avertis en amie que vous n'avez pas de parti plus prompt à prendre que d'aller au couvent de bon gré. Il n'y a pas d'avocat qui puisse vous dire qu'il y a des loix qui ôtent à votre père le droit de faire ce que je viens de vous dire là. Je vous en prie, ma chère fille, évitez-nous le chagrin de vous y forcer(36). » Pendant ce temps-là, Anne-Charlotte est loin de songer au couvent. Elle a été vue plusieurs fois au bal du mardi-gras à l'Opéra, masquée et accompagnée de M. de Varreux. Des témoins dignes de foi (M. Prisye-Dury(37) et d'autres correspondants) les ont vus et dénoncés à madame Alixand. Cette conduite est digne d'un coquin et d'une inconséquente !

Les bans, le contrat et le mariage.

  • Pour tenter de dénouer cette affaire, Pierre-Robert Alixand se rend à Paris au milieu du mois d'avril. Il rencontre sa fille et le lieutenant. Les jeunes gens acceptent de payer une partie des dettes qu'ils ont laissées à Nevers, mais Jean-Baptiste-Charles n'est toujours pas décidé à braver sa famille et son colonel.
    Pourtant, il doit agir, et vite, car le mariage peut se faire immédiatement, avec dispenses de bans. L'évêque de Nevers, sollicité par deux intermédiaires, l'abbé Alloury(38) et l'abbé Septier de Rigny, ne donnera des dispenses de bans que si le duc de Lorge se laisse fléchir.
    Malgré toutes les craintes de madame Alixand, le contrat de mariage est rédigé le 10 mai 1781, dans une chambre de l'hôtel Saint-Thomas du Louvre, par les notaires parisiens Rendu et Foacier(39) Les témoins sont Louis-René-Joseph Le Rin de Montigny, capitaine au Royal-Piémont et écuyer, Léger-Luc de Varreux, ancien officier de cavalerie et oncle du futur époux, Pierre Prisye-Dury, lieutenant au régiment de La Fère infanterie, François-Pierre Loyseau du Bléd(40), lieutenant-général de la châtellenie royale de Bourbon-l'Archambault et Jean-René Loyseau, avocat en Parlement.
  • « Les futurs époux seront communs en tous biens meubles et conquêts, et immeubles... » Cet article aura son importance douze ans plus tard, lorsqu'Anne-Charlotte demandera le divorce pour éviter les rigueurs de la loi sur les émigrés. Que possèdent-ils en 1781 ? Venant de la future, ils disposeront de divers biens, maisons, granges, étables, écuries, vignes, prés, bois, buissons, étangs, dîmes et autres, sis à Decize, Saint-Léger-des-Vignes, Nevers et Garchizy, d’une rente viagère de 3000 livres et de la somme de 30000 livres déposée entre les mains de M. de Gars, conseiller en Parlement(41). Venant du futur, il n'y a guère, en France, qu'un tiers indivis de la succession de ses parents, soit une maison rue Charlot à Paris (louée 4000 livres), la terre de Vaucresson et ses dépendances. C'est à Saint-Domingue que Jean-Baptiste-Charles Trutié de Varreux a toutes ses richesses : un tiers des habitations du Lamentin, du Figuier et des Varreux, dans les environs de Port-au-Prince. Mais pour réaliser ces espérances, il faut s'établir à Saint-Domingue ou vendre...
  • En août 1781, l'enfant, le fruit du scandale vient au monde à Paris. Il est baptisé Jean-Léger-Carloman. Il ne vivra que six mois et sera inhumé le 15 février 1782 à Nevers, dans la paroisse Saint-Jean.

La séparation et ses conséquences.

Les derniers feux de l'Ancien Régime.

  • Le couple réside quelque temps à Nevers, ville où Anne-Charlotte met au monde son second enfant, Louise-Françoise-Aglaé (baptisée le 8 janvier 1783). Le suivant, Robert-Julien, est baptisé le 29 décembre 1784 par le curé Decray à l'église Saint-Aré de Decize. Puis viennent Alix, Joseph-Hippolyte (né le 6 mars 1786 à Paris) et Jean-Baptiste-Pierre-Charles (né le 14 novembre 1787 et baptisé le premier juillet 1788 à Decize).
    En juillet 1785, J.-B.-C. Trutié de Varreux achète la charge de lieutenant-général du Roy en la châtellenie de Decize. Il paie cette charge 20000 livres à Dame Gabrielle du Pertuis, veuve du marquis de Pracomtal. Cette charge est surtout honorifique ; le lieutenant général n'est que rarement consulté par la justice (son beau-père a abandonné ses fonctions à Saint-Pierre-le-Moûtier, il les reprendra après 1789) ; il n'a plus aucune fonction militaire. Il a le temps de s'occuper de ses terres, de fréquenter les anciens officiers et les notables.
    Jean-Baptiste-Charles Trutié de Varreux s'intègre assez facilement à la noblesse nivernaise. Il est admis à la loge maçonnique Saint-Jean de la Colombe, à l'Orient de Nevers, fondée en 1776. Plusieurs tableaux de présence des Frères, Officiers et Membres ont été conservés : le lieutenant du Roy Jean-Baptiste Trutié de Varreux, chevalier, seigneur de Villecourt, Montceaux et Mirebeau est présent en janvier 1781 (donc avant la fuite à Paris) et en 1784. Parmi ses Frères, on trouve Pierre Prisye de Dury, qui avait signé sur son contrat de mariage, le capitaine Jean-Alexandre de la Croix, fils du seigneur de Germancy, Jean-Joseph Sallonyer d'Avrilly ; trois Soeurs sont mentionnées sur le registre, l'une d'entre elles est Adélaïde de Prunevaux, épouse de Charles Desprez de Roche(42).
  • Le seigneur de Villecourt et autres lieux charge un commissaire à terrier, le sieur Georges François, de regrouper et d'étudier les nombreux documents établis par les ancêtres de sa femme, les Alixand, les Coppin, les Guyonnin de Beauregard. En juin 1788, un second commissaire, le sieur Bouteloup, a terminé le dénombrement des fiefs, terres, cens, dîmes et aveux qui établissent les droits et possessions du couple Trutié de Varreux(43).
    Le 14 janvier 1783, la sœur de Jean-Baptiste-Charles, madame de Boulainvilliers, lui mande qu'elle a été présentée au roi Louis XVI et à la famille royale l'avant-veille, qu'elle est invitée à souper chez la princesse de Lamballe et qu'elle saura lui rendre de certains services, par ses relations avec des gens influents. Jean-Baptiste-Charles avait déjà su se faire protéger par le duc de Guiche, capitaine des Gardes du Corps du Roy et par l'épouse de celui-ci, « très haute et très illustre dame Louise-Françoise-Aglaé de Polignac », il les a choisis comme parrain et marraine de sa première fille. Rien ne s'oppose à ce qu'il obtienne des charges plus importantes, et peut-être un emploi à la Cour.
    Mais il lui faut, avant tout, rapatrier une partie de sa fortune, et il prépare un voyage à Saint-Domingue...

Anne-Charlotte reste seule à Decize.

  • Jean-Baptiste-Charles choisit mal le moment de son départ. Il quitte Decize en mai 1789, alors qu'à Versailles les députés aux Etats-Généraux commencent à faire trembler le régime. Il ne reviendra officiellement en France que le premier mai 1814. Anne-Charlotte le croira longtemps mort ; il faudra une lettre de son fils Joseph-Hippolyte, en février 1818, pour qu'elle apprenne que son mari réside en Angleterre, et qu'il s'est remarié avec une Anglaise(44). Une autre lettre adressée à cette époque par Jean-Baptiste-Charles au ministre français de la Marine et des Colonies permet de comprendre cette longue période d'émigration : il ne dit mot sur son voyage à Saint-Domingue, mais il précise qu'il a quitté la France le 11 octobre 1791, qu'il a erré en Allemagne et en Hollande (sans doute dans l'armée des Emigrés), puis qu'il est passé en Angleterre le 11 novembre 1794, « dans laquelle Isle il s'est fixé et a vécu jusqu'au 13 février 1815 ». Le comte Trutié de Varreux a, semble-t-il, liquidé ses possessions de Saint-Domingue ; un arrangement entre les anciens colons et le gouvernement britannique lui permet de recevoir une pension de cent livres sterlings par an. Il fait aussi allusion, dans cette lettre, à plusieurs missions secrètes effectuées au service de Sa Majesté britannique pendant le Premier Empire.
    Jusqu'à la fin de l'année 1792, Anne-Charlotte est épargnée par la Révolution. Elle gère elle-même ses terres, elle dirige ses domestiques, elle élève ses cinq enfants. Mais, autour d'elle, on murmure : le ci-devant lieutenant général n'aurait-il pas émigré, comme presque tous les aristocrates de Decize, Charles Desprez de Roche, le fils Prévost de la Croix, le fils Renault, Jacques Ducrest, Guillaume Pallierne de Chassenay, Burgat de Saint-Hilaire, Louis Godard, les Maumigny... ?
    En février 1793, le pouvoir révolutionnaire promulgue des lois contre les émigrés et leurs familles. La municipalité et le district de Decize recensent les épouses d'émigrés. Anne-Charlotte est comprise dans la liste, malgré ses dénégations : « Anne-Charlotte Alixand expose que [...] Jean-Baptiste-Charles Trutié-Varreux s'est éloigné de son domicile de Decize environ le 25 mai 1789, afin de vaquer à ses affaires ailleurs, et si elles l'ont portées dans les colonies ravagées par d'affreux désastres, peut-être n'existe-t-il plus. Son décès, s'il est vrai, ne pourra pas priver ses enfans des droits qu'ils auroient à la succession de leur père et, dans le cas où l'exposante se procureroit la triste preuve de la mort de son mari, elle se réserve de faire valoir un jour, en sa qualité de tutrice de ces mêmes enfans, toute l'étendue de leurs droits. [...] Il ne lui reste plus à elle que le souvenir de son bonheur et cinq enfans, à qui elle doit au moins sauver les débris d'une fortune qui leur permettoit de l'opulence(45). »
    Tous les biens de l'émigré Trutié-Varreux et de son épouse sont mis sous séquestre. La jeune femme a beau arguer qu'elle est de fait séparée de corps avec Jean-Baptiste-Charles depuis 1789 (et elle produit divers témoignages), elle a beau réclamer 73295 livres pour elle et une somme de 12000 livres pour ses enfants, les autorités ne cèdent rien.
  • Et les créanciers, les fournisseurs, les commerçants l'assiègent de mémoires, de réclamations, de factures. Les tailleurs, le cordonnier, le boucher Jean-Marie Artaud, le menuisier Noblat, l'épicier Wagnien, les maçons, le couvreur à paille d'une de ses granges, le chirurgien Jean-Louis Terreux, le précepteur de ses fils Jacques Imbert, les serviteurs, tous réclament leur dû. A cette époque, il était courant de laisser les paiements en suspens plusieurs mois, voire plusieurs années. Dix ans après les folles dépenses parisiennes, Anne-Charlotte est confrontée aux dépenses d'un ménage rompu. Et comment pourrait-elle payer, puisque tous ses biens sont sous séquestre ?
    Les fermiers refusent de verser les sommes prévues dans les baux, ils contestent les quantités de froment, le nombre des animaux, les cordes de bois qu'ils doivent à leur propriétaire. Ils s'entendent avec les administrateurs du séquestre pour s'enrichir à ses dépens. Joseph Coquille, receveur des postes, exige une part dans les bénéfices des transports dont l'ex-lieutenant général assurait le contrôle. Depuis sa lointaine garnison de Landau, l'intendant militaire Jean-Marie Bréed, ancien locataire d'Anne-Charlotte à Villecourt, demande le remboursement de 6000 livres. Le capitaine Prisye-Dury, installé lui à Wissembourg, rappelle qu'on lui doit 30900 livres.

Anne-Charlotte se défend âprement.

  • Avec l'aide de son père, nommé juge de paix à Saint-Pierre, et de plusieurs hommes de loi, (dont Guillaume Blondat, futur maire de Decize), Anne-Charlotte rédige une dizaine de suppliques et mémoires, qu'elle adresse entre février et août 1793 aux autorités révolutionnaires locales. Il lui faut absolument dissocier ses biens propres de ceux de son époux.
    Elle avance successivement les arguments suivants :
elle se considère comme civilement veuve de son mari, puisqu'il est disparu et hors-la-loi (11 février 1793) ;
« l'absence de [son] mari est antérieure à la loi qui détermine l'émigration » (22 février 1793) ;
elle se retrouve sans secours, obligée de nourrir « par sa seule industrie » cinq enfants en bas âge et une parente qui lui a été confiée.
  • Les administrateurs communaux lui sont assez favorables. Le 29 janvier 1793, elle a prêté serment devant eux d'«être fidèle à la République, de maintenir la liberté et l'égalité, ou de mourir en la défendant ». Le maire Jean-Baptiste Rérolle, les conseillers Raboué, Tixier, Douette, et leurs successeurs Martinat, Dupont et le secrétaire de mairie Saignol, se déclarent prêts à intercéder pour elle.
    Au directoire du département, ses suppliques sont transmises à Ignace Leblanc-Neuilly, ancien collègue de Pierre-Robert Alixand. Mais, c'est l'échelon intermédiaire entre la commune et le département, c'est le district de Decize qui rejette toutes les mesures de faveur. Le directoire du district est composé du médecin Jacques Bodin, de Jean-Baptiste Lelong, de l'ancien greffier Louis-Philippe Gaudry et d'Edmond Billouë. L'un de ces hommes, ou plusieurs, sont animés en 1793 de vieilles rancunes contre l'ancien lieutenant-général de la châtellenie.
  • De guerre lasse, le district alloue à Anne-Charlotte 6000 livres par an. Mais, au préalable, elle doit justifier un certain nombre d'agissements qui lui sont reprochés : le 2 avril 1793, elle est accusée d'avoir distrait des meubles, des effets et 200000 livres ; il s'agit seulement de soupçons et de ouï-dires, mais c'est l'époque de la suspicion. Le 7 mai, les scellés sont apposés sur la porte de la chambre qui était louée à Jean-Jacques-Nicolas Bréed. Anne-Charlotte se défend : « Il lui sera facile de prouver que son mary a vendu tous les meubles qu'il possédait avant de venir à Decize, et que ceux dont elle s'est servie appartenaient au citoyen Alixand son père, qui en a retiré partie, et par conséquent, il n'est resté à la pétitionnaire que ceux qu'elle s'est procurée et qui sont en petit nombre...(46) ».

Les interventions de Pierre-Robert Alixand.

  • Pierre-Robert Alixand obtient que le paiement de sa pension soit assuré : 3000 livres pour lui et 1500 pour son épouse (clauses de la donation de 1780). Le directoire du département intervient auprès de la municipalité de Decize, maintenant dirigée par François-Aré Blondat-Modérat, mais c'est le district qui fait preuve de mauvaise volonté. P.-R. Alixand dénonce cette attitude au directoire départemental : « Depuis près de trois mois [sa fille] a eu l'honneur de vous présenter sa pétition tendante à la liquidation de ses droits. Il vous a plu en ordonner le renvoy au district de Decize, lieu de son domicile, aux fins de donner son avis. Depuis ce tems, elle a épuisé tous moyens pour obtenir ces avis que ce district lui refuse constamment de donner, de façon que toutes les réponses qu'elle peut avoir lui sont enlevées, les séquestres subsistant toujours sur ses propres ; elle se trouve par la récalcitrance de ce district hors d'état de subvenir à ses besoins et à ceux de sa nombreuse famille. »
    Les soupçons reprennent ; Anne-Charlotte sollicite un passeport pour se rendre à Nevers ; la municipalité accepte, mais le district l'assigne à résidence. Alors, le 13 août, Pierre-Robert Alixand change de ton ; il interpelle Jacques Bodin : « Il faut, cher citoyen, que ma fille ait bien démérité dans l'esprit de votre district, pour n'en pouvoir pas avoir justice. Je crois que c'est faute d'avoir lu l'acte d'abandon que je lui ai fait de mon bien, que l'on la soupçonne d'avoir recelé des meubles qui nous appartiennent, pour nous en être fait la réserve de jouissance. Lorsque nous avons appris qu'on voulait mettre le séquestre sur le mobilier de la maison, nous en avons soustrait partie et en avons fait enlever l'autre. Le citoyen Varreux son mary n'a jamais eu de meubles en son propre, ses meubles étant à Nevers, qu'il a vendus avec la maison. [...] D'après cela, j'espère que votre directoire voudra bien mettre fin à son opiniâtreté. [...] Je puis donc attendre recevoir au premier jour votre avis, sinon je me transporterai à Decize pour y faire valoir mes droits. J'espère, dis-je, que vous m'éviterez ce voyage et que ma fille reviendra à Nevers porteuse de cet avis, pour y faire statuer définitivement sur le sort de sa fortune. »
  • Le district ordonne une enquête : les voisins d'Anne-Charlotte sont interrogés par les commissaires Hugues Prudon, maître de forge, et Gabriel-Marie Dumont, tailleur d'habits. Plusieurs personnes ne sont au courant de rien. Seule la citoyenne Bouffet a quelque chose à dire : elle a vu le fils Imbert qui portait des rideaux chez sa mère ; en effet, Anne-Charlotte lui a confié une paire de vieux rideaux d'indienne à repriser... L'ancien officier Jean-Baptiste Piquet, familier de la maison, reconnaît qu'autrefois elle était superbement meublée et que la dame Varreux (c'est ainsi que les autorités nomment Anne-Charlotte) a vendu une partie de son argenterie, mais c'était avant le séquestre.

Rencontre avec le représentant Fouché.

  • Trois jours après l'enquête, Anne-Charlotte prend une nouvelle initiative. Puisque les Decizois se montrent incapables de se prononcer, elle se rend à Nevers et elle demande audience au représentant en mission. C'est l'impitoyable Joseph Fouché, chargé de remettre de l'ordre et d'insuffler l'esprit républicain dans les départements de la Nièvre et de l'Allier. Il est arrivé à Nevers le 29 juillet.
    La citoyenne Varreux sait convaincre le représentant. A l'issue de l'entrevue, le remplaçant du procureur général syndic du département adresse au syndic du district de Decize la lettre de rappel suivante : « Citoyen. La cit. Varreux s'est présentée aujourd'hui au cit. Fouché, représ. du peuple, et lui a observé que l'administration du district de Decize ne s'occupait nullement de la liquidation de ses droits, qu'elle réclame depuis longtemps. Le citoyen Fouché me charge de vous inviter à rendre promptement à cette pétitionnaire la justice qui lui est due, et de lui rendre compte des motifs qui peuvent en avoir retardé le rapport. »
  • La citoyenne Varreux réclame la mainlevée du séquestre sur ses biens propres, la délivrance des meubles confisqués, la reprise de 95000 livres aliénées sur ses biens propres lors de son mariage, 6000 livres de douaire, le quart des biens de son mari et la garantie de toutes les dettes obtenue sur la vente des biens propres de son mari.
    A toutes ces prétentions, le district oppose l'inertie bureaucratique : les commissaires examinent soigneusement une quinzaine d'actes notariés, dont ils se sont fait délivrer des copies, la donation entre vifs du 9 mars 1780, le contrat de mariage, la séparation de biens dûment constatée le 4 novembre 1792, différents actes de vente, le dernier bail de la terre de Villecourt. Puis le verdict tombe : la citoyenne Varreux a soustrait frauduleusement différents effets au séquestre ; elle n'a fourni que des états incomplets des dettes passives et actives du couple ; pour disposer du douaire, il lui faudra attendre la mort naturelle prouvée et irréfutable de son époux ; en attendant que toutes ces conditions soient remplies, le séquestre demeure et la liquidation des biens de l'émigré Trutié-Devarreux sera effectuée comme pour les autres biens nationaux.

Le premier divorce de la commune de Decize.

  • Le 10 octobre 1793 (premier jour de la troisième décade du premier mois de l'an II), la citoyenne Anne-Charlotte Alixand, âgée de 35 ans, se présente devant le maire de Decize et le juge Boury. Elle divorce de J.-B.-C. Trutié de Varreux, ci-devant lieutenant du Roy, âgé de 42 ans, disparu de son domicile en mai 1789 et réputé émigré. Ce divorce a été imposé aux autorités locales par le représentant en mission Fouché, comme l'atteste un texte que le secrétaire de mairie Saignol a recopié sur le registre d'état-civil : « Au nom du peuple français. Le représentant du peuple près les départements du Centre et de l'Ouest, considérant que, sur le rapport du citoyen Boury, la citoyenne Trutié de Varreux, femme d'émigré devré [sic] depuis longtemps jouir de la faculté du divorce, charge ledit citoyen Boury, juge du tribunal de Nevers, de se transporter sans délai à Decize, à l'effet de faire prononcer le divorce de laditte citoyenne Varreux et de toutes autres femmes d'émigrés sans qu'il soit besoin de surseoir aux délais présents par la loi, donnant audit citoyen Boury pour cet objet toute l'autorité dont nous sommes investis nous-mêmes. Signé : Fouché. »
    Anne-Charlotte est la première des cinq Decizoises qui demandent le divorce, pour éviter que leur sort ne soit confondu avec celui de leurs maris émigrés et condamnés à mort.

De nouvelles tribulations...

  • L'année suivante, malgré d'incessantes preuves de civisme, Anne-Charlotte Alixand est emprisonnée quelque temps, puis forcée par le Comité Philanthropique de Decize d'adopter un enfant orphelin et de lui fournir un trousseau. Ses requêtes arrivent encore sur le bureau du district : « Vous ne pourrai [sic] voir gémire en vain une mère malheureuse qui ne demande que la facilité de pouvoir vaquer à ses affaires pour procurer le nécessaire à ses enfants infortunés. »
    Le séquestre est allégé, mais Anne-Charlotte manque d'argent. elle doit hypothéquer ses terres de Villecourt pour rembourser une dette. Le 24 mars 1787, puis le 9 juillet 1793 (au moment où elle a tenté de vendre une partie de ses meubles), elle a souscrit un emprunt auprès d'une dame Nicole Lefebvre de Villebazin, demeurant 60 rue de la Croix des Petits-Champs à Paris. La somme à rembourser se monte à 65600 F (dont 5600 F d'intérêts). Incapable de payer, Anne-Charlotte requiert à l'hypothèque : la terre de Villecourt est inscrite au bureau des hypothèques de Nevers. Mais la dame de Villebazin meurt sans héritiers. Le 26 juin 1810, l'hypothèque sera rachetée par le sieur Richard de Montjoyeux, ancien agent de change : en versant 53516,65 F au trésor public, il deviendra propriétaire de Villecourt.

Anne-Charlotte expose ses griefs aux citoyens Schmitz(*).

Elle était faite pour orner les pages de l'histoire romaine.

  • Le 4 Germinal an X (26 Mars 1802), Anne-Charlotte Alixand, épouse séparée de Jean-Baptiste-Charles Trutié Devarreux, et son avocat, maître Leblanc-Laborde, déposent au tribunal correctionnel de Nevers, pour servir d'introduction à un pourvoi en cassation, un mémoire imprimé de 34 pages, où ils retracent les torts et griefs reprochés aux frères Pierre et Alexandre Schmidt.
  • « Il est pénible pour une mère tendre et sensible de traduire au tribunal de l'opinion publique l'époux de sa propre fille ; de produire au grand jour les manoeuvres ourdies dans l'ombre du mystère, contre sa personne ; de révéler la scélératesse de son gendre, et la perfidie du frère de ce dernier ; de réclamer la protection des lois contre l'emparement injuste, fait à main armée, de son mobilier, et de provoquer, contre d'aussi graves attentats, toute la sévérité des tribunaux. Loin de nous le sentiment de la haine et le cruel plaisir de la vengeance. Une mère de cinq enfans leur doit tous les soins et ses affections ; sa conservation est attachée à leur sort ; et il est tems de mettre un terme à des entreprises que l'impunité rend audacieuses, et qu'une indulgence coupable pourrait rendre, pour l'avenir, plus condamnables. »
    Après ce prologue, Anne-Charlotte expose sa situation : son mari l'a quittée en 1789 pour Saint-Domingue, et il n'a donné aucun signe de vie depuis cette époque ; « des circonstances impérieuses » l'ont forcée à divorcer ; elle a élevé difficilement ses cinq enfants. La beauté lui a été enlevée par une « maladie endémique qui résiste aux efforts de l'art et qui laisse après elle des traces désagréables » (la petite vérole). Mais c'est une femme de caractère : « Elle était faite pour orner les pages de l'histoire romaine ; elle sera sans doute le modèle des femmes fortes, et surtout de celles de la République française. »

Des avantages d'un amour aveugle à la déclaration incestueuse.

  • La vie était difficile ; elle devient un cauchemar à cause... d'un mariage.
    Louise-Françoise-Aglaé, fille d'Anne-Charlotte, atteint ses quinze ans. Elle est demandée en mariage par un jeune homme supposé riche, Pierre Schmidt, dit Peterly (ou Peterlitz)(47). C'est le fils du maître-verrier Melchior Schmidt, qui a dirigé la Verrerie Sainte-Catherine de Fours jusqu'à sa mort, en décembre 1793. Pierre Schmidt, ses frères Alexandre et Samuel, sa mère et son beau-père Claude-Louis Colombot dilapident les biens familiaux, et la Verrerie est menacée de faillite.
    Pressée d'échapper à la surveillance de sa mère et de profiter de « tous les plaisirs, tous les joujoux et toutes les jouissances » de la vie, Louise-Françoise-Aglaé est « sourde et inflexible » aux avertissements d'Anne-Charlotte. Le mariage a lieu le 22 Vendémiaire an VI. Le jeune couple s'installe à Fours : un fils naît l'année suivante. Schmidt ne tarde pas de se rendre odieux à sa belle-mère. Comme ses affaires vont de mal en pis (la Verrerie est liquidée le 12 Messidor an VII), le jeune homme vient plus fréquemment à Decize. La fortune d'Anne-Charlotte l'intéresse. Mais il se heurte à François Richer, l'homme de confiance qui gère les terres de Villecourt et des fermes voisines(48). Celui-ci a déjoué très vite les ambitions de Schmidt. Il réprouve les plaisirs bruyants, les dépenses et les beuveries auxquelles Schmidt et ses amis se livrent... aux frais d'Anne-Charlotte.
    Pierre Schmidt veut que sa belle-mère se sépare de cet intendant trop soupçonneux. Il répand le bruit que Richer est l'amant d'Anne-Charlotte. Puis, changeant de tactique, il se montre assidu : « il joue auprès d'elle le rôle d'un amant, et il termine ce rôle éhonté par lui faire une déclaration de l'amour le plus passionné. O crime que la nature et la saine raison repoussent ! La dame Alixand ne voit plus dans cet énergumène qu'un monstre, un incestueux. »
    Schmidt ne s'avoue pas vaincu. Profitant de l'absence de sa belle-mère, il se fait délivrer les clefs de la maison de Decize et dérobe des meubles, de l'argent, des bijoux, pour une valeur de 18000 livres. Il prétend que c'est la part de son épouse.

Jacquinet, un homme de main bien maladroit...

  • Pierre Schmidt, désœuvré après la liquidation de la verrerie, s'adonne à la chasse avec Jacquinet, un ancien garde-chasse qu'Anne-Charlotte a renvoyé « pour cause de vols et de concussions ». Il n'a pas de mal à persuader ce pauvre bougre de tuer son ancienne maîtresse, mais Jacquinet n'est pas discret : un ouvrier agricole, qui a surpris des conversations entre Jacquinet et Schmidt, prévient Anne-Charlotte.
    L'attentat a lieu un soir de Messidor an VIII : « La dame Alixand revenait de Decize, accompagnée de Charles Dewarreux, le plus jeune de ses fils ; elle suivait à pied cet enfant monté sur une bête asine ; il fut le premier qui aperçut Jacquinet armé d'un fusil double, qui se tenait en embuscade à la hauteur d'un champ, vis-à-vis la maison de Villecourt. La nuit était déjà fermée, mais le ciel était pur et serein, et à ce moment il était impossible de voir le gibier pour l'atteindre : on apercevait néanmoins les mouvemens de Jacquinet. Cet homme descend avec précipitation à la hauteur du champ ; Charles pâlit et s'écrie, accablé de frayeur : « Maman, maman, prends garde à toi ! Jacquinet vient sur toi pour te tuer ! Avançons le pas.
Ce ne serait pas le moyen de s'en garantir.
Maman, j'ai bien peur ; il va te tuer ! Que deviendrons-nous ?
Ne crains rien. »
  • [...] Jacquinet tenait son fusil dans un état prêt à partir ; il arrive à demi-portée : la dame Alixand se retourne vers lui et lui demande, d'un ton ferme, ce qu'il veut. « Ma-ma-madame » ; il s'interrompt, laisse tomber involontairement son fusil sur la crosse, prend son chapeau d'une main tremblante, et répète : « Ma-ma-madame, c'est pour avoir l'honneur de vous saluer et savoir de vos nouvelles...
Je n'ai pas besoin de votre bonsoir ni de l'intérêt que vous prenez à ma santé ; suivez votre chemin; celui que je parcours n'est pas le vôtre. »
  • Jacquinet remet son chapeau, reprend son fusil, coupe à travers champ, revient vers le chemin, et fait mine de tirer sur Anne-Charlotte, puis il désarme son fusil et s'enfuit...
  • L'alerte a été chaude. L'ancien garde-chasse est dangereux, il a déjà tenté d'assassiner le citoyen Blondat-Delevanges(49). Et les domestiques de Villecourt, qui le connaissent bien, disent : « Ils l'ont manquée aujourd'hui, ils ne la manqueront pas une autre fois... »
  • Pierre Schmidt laisse éclater son dépit, lorsqu'il rencontre Jacquinet le lendemain matin : « Eh bien, tu n'as donc pas fait ce que tu sais bien ? Et la g... vit encore !
Sa contenance ferme m'en a imposé ; elle n'a pas eu peur ; elle est trop intrépide pour moi. »
  • Le complot fait une victime innocente : une vieille femme indigente, qui a surpris les deux conjurés. Jacquinet et son épouse la pourchassent et lui assènent une volée de coups de bâtons. C'est un fermier qui lui sauve la vie : il la recueille chez lui et s'apprête à porter plainte auprès du juge de paix de Decize. Redoutant un scandale, Pierre Schmidt verse une modique somme : « Cette femme se tait, et le crime reste impuni. »

Ô faiblesse du cœur ! ô pusillanimité d'une femme crédule et trop confiante !

  • Anne-Charlotte est fatiguée. Elle avait dû soigner Richer et sa femme, gravement malades, quelques mois plus tôt. Maintenant, les fatigues, les soucis, les difficultés financières viennent à bout de sa résistance : elle est frappée par la variole. Pierre Schmidt revient à des sentiments plus humains (il espère peut-être que la maladie le débarrassera de sa belle-mère).
    Mais Anne-Charlotte guérit. C'est alors que survient le frère de Pierre Schmidt, Alexandre. Il habite à Rosières, entre Saint-Léger et Sougy ; il est marié avec Louise Cognet, mais il aime secrètement Anne-Charlotte.
    Alexandre vient de plus en plus souvent à Villecourt ou à Decize : il se montre prévenant, il promet d'apaiser le caractère impétueux de son frère, il est galant. Un jour, il se jette aux genoux d'Anne-Charlotte : « La dame Alixand plaisanta de cette déclaration chevaleresque » et elle défend à sa fille de recevoir le séducteur... Alexandre est astucieux et perfide. Il revient sous prétexte de chasse dans les bois de Villecourt; il ne demande rien qu'une petite collation. Puis il demande à coucher, car il est trop loin de son logis... Après quelques visites impromptues, « Alexandre est admis, il est aux petits soins ». La dame Alixand révise son jugement : ce jeune homme n'est pas aussi mauvais que son frère, il parle bien, il est cultivé... « Il crut être vainqueur... Ici la dame Alixand ne craindrait pas d'avouer sa faiblesse, si elle avait été réelle, pour faire rougir Alexandre... »
  • L'amoureux déçu oublie vite les bonnes manières ; il se comporte en goujat : il se vante d'avoir ajoutée Anne-Charlotte « au tableau des femmes attachées à son char » (variante de la liste de Don Giovanni). Il colporte partout les bruits les plus infamants, il distribue des lettres qu'il a volées à Anne-Charlotte. Celle-ci regrette la « faiblesse du coeur » et sa crédulité, mais il est trop tard. Les deux frères se moquent publiquement d'elle, et ils engagent des voisins à lancer des pierres sur ses fenêtres, croyant révéler à tout Decize l'infamie de sa conduite.
    Pierre Schmidt se déchaîne : il tue les animaux domestiques et les oiseaux qu'Anne-Charlotte et ses enfants élèvent ; il saccage les plantations récentes, il accourt « avec une meute de chiens courans » et des spadassins « pour faire beaucoup de bruit, déranger l'ordre de la maison et marteler la tête de quatre convalescens. »

Un essaim de frelons malfaisans.

  • Anne-Charlotte n'en peut plus : elle libère les chiens de chasse qui « tracent à leurs maîtres le chemin de Rosières ». Elle croit expulser cet « essaim de frelons malfaisans ». Elle ne fait qu'exacerber leur haine. Pierre et Alexandre Schmidt organisent un second attentat. Prétextant des préparatifs de chasse, Pierre Schmidt inspecte tous les fusils de la famille ; il saisit l'arme personnelle de sa belle-mère, s'isole dans une chambre, et « fait entrer de vive force une cheville dans le canon, qu'il recouvre d'une bourre et d'une charge de plomb ». Ainsi, lorsque la dame Alixand voudra tirer, le canon explosera et elle sera tuée...
  • Encore une fois, c'est l'imprudence de Pierre Schmidt qui fait déjouer le piège : il n'hésite pas à montrer le canon à Alix, la plus jeune fille d'Anne-Charlotte, et il lui dit par vantardise : « Si elle tire comme cela, il lui crèvera le ventre, et nous en serons débarrassés. » L'enfant prévient son frère Charles, qui alerte sa mère. Anne-Charlotte dépose le fusil chez un armurier de Nevers, qui le démonte et trouve la cheville dans le canon. Cette fois, tout porte à prouver que Pierre Schmidt a voulu tuer sa belle-mère.
    Anne-Charlotte Alixand convoque les deux frères, qui viennent accompagnés de leurs épouses et de la dame Cognet (belle-mère d'Alexandre) ; elle leur expose longuement la conduite ignoble des deux jeunes gens, les attentats contre sa vie. Alexandre semble surpris : « Je n'osais croire mon frère aussi scélérat ».
  • Pendant quelques semaines, les frères Schmidt cessent d'importuner Anne-Charlotte. Louise-Françoise-Aglaé est à nouveau enceinte ; elle vient accoucher d'un second enfant chez sa mère(50). « Peterlitz parut tranquille pendant quelques jours ; mais bientôt des idées noires réveillèrent sa frénésie ».

La soirée du 29 Brumaire An X.

  • Quittons l'Exposé pour lire le procès-verbal du juge de paix. Le 30 Brumaire An X, la querelle entre Anne-Charlotte Alixand et son gendre devient une affaire judiciaire. Le juge Donjan, assisté de son greffier, se rend chez Anne-Charlotte, qu'il trouve « gisante dans un lit ». Le citoyen Terreux, officier de santé à Decize, et le pharmacien Martinat la soignent ; ils ont constaté les blessures suivantes : « une plaie située sur la partie moyenne du nez, de 5 lignes de longueur sur 2 de largeur(51), une excoriation sur l'aile gauche du nez, de 8 lignes de longueur sur 3 de largeur, une contusion de deux pouces de circonférence avec plaie de 8 lignes sur 6 lignes, à l'arcade sourcilière, trois contusions sur la région de la suture sagittale près de la réunion avec la coronale, sur l'omoplate droit, sur la région lombaire(52) ».
    C'est Pierre Schmidt qui a causé toutes ces blessures. Anne-Charlotte raconte les faits qui se sont déroulés dans sa maison de Decize.
  • « Le 29 Brumaire environ les huit heures du soir, étant réunie avec ses enfants et s'amusant à jouer du violon, le citoyen Pierre Schmidt dit Peterly, son gendre, sans aucune provocation, lâcha les propos les plus infâmes à la dame Louise-Françoise-Aglaé Devarreux son épouse. La plaignante [Anne-Charlotte] fit pendant très longtemps la sourde oreille, espérant toujours voir cesser les propos injurieux lâchés par ledit Schmidt à son épouse. Voyant qu'il ne finissait pas, elle lui dit qu'il était temps que cela cessât. Le citoyen Schmidt répondit qu'il ne voulait finir, qu'il continuerait tant que cela lui ferait plaisir, qu'il était chez lui et qu'il se moquait d'elle. La dame Devarreux voulut le faire sortir, ledit Schmidt lui donna un coup de poing, la renversa par terre, ainsi qu'un de ses enfants. A l'instant même, Schmidt se saisit d'une bouteille d'une pinte en verre noir à peu près pleine,(53) la lança et la cassa sur la tête de ladite dame Devarreux, en disant qu'il y avait longtemps qu'il lui gardait ce coup-là. La dame Devarreux se trouva baignant dans son sang ; elle s'est cependant trouvé assez de force pour vouloir le mettre à la porte. Schmidt se saisit alors d'un flambeau en cuivre doré et se disposait à le lancer à la tête de la dame Devarreux, sans l'opposition qu'y apportèrent le femme dudit Schmidt et les autres enfants de ladite dame Devarreux. Ledit Schmidt menaça de mettre le feu. Ayant entendu crier à l'assassin, les voisins se sont rendus chez la dame Devarreux. Schmidt s'esquiva et se sauva(54) »
  • Le juge de paix transmet le dossier au Tribunal civil de Nevers.
  • Lors de l'audience du 24 Frimaire suivant, huit témoins confirment que la dame Devarreux a été agressée par son gendre. Pierre Schmidt est absent ; son avocat, maître Louis Archambault-Ducarroy, plaide la trop grande vivacité d'un client qui aurait été provoqué ; madame Devarreux aurait voulu lui porter des coups de couteau ! S'il n'est pas venu à Nevers, c'est parce qu'il a une grande plaie à la main !
    Le commissaire du gouvernement est révolté par le scandale. Schmidt a tous les torts. Aucune circonstance atténuante ne saurait être invoquée, car le premier devoir des enfants est de respecter leurs père et mère (et belle-mère). Le tribunal condamne Pierre Schmidt à dix francs d'amende envers la République et à dix jours d'emprisonnement, lui fait défense de récidiver à l'avenir et le condamne aux dépens taxés à 125,90 F.

La nuit du 2 au 3 Frimaire.

  • Condamné pour coups et blessures, Pierre Schmidt a aggravé son cas en cambriolant la maison de sa belle-mère. Celle-ci était à Decize « dans un état d'angoisses et de souffrances. » Pierre Schmidt avait rejoint son frère Alexandre à Rosières. Pendant la nuit du 2 au 3 Frimaire, quelques jours seulement après l'agression, ils avaient fait venir deux charrettes à Villecourt « pour enlever le meilleur et le plus beau mobilier ». Les cambrioleurs repartaient tranquillement quand un salarié agricole les vit. L'homme se précipita à Decize, raconta tout à Anne-Charlotte. Malgré l'opposition des enfants Devarreux, les charretiers ont pris la route de Rosières.

Une procédure qui s'enlise.

  • Le conflit se prolonge pendant plusieurs mois : le juge Donjan ne vient constater le délit que quinze jours plus tard. Les fermiers d'Anne-Charlotte, encouragés en sous-main par les frères Schmidt, contestent les fermages : Simonnet, fermier de Saisy, Jean et Denis Rogue, fermiers du domaine Villecourt sont plusieurs fois cités en justice. Si l'huissier Gaudry parvient à faire entendre raison au citoyen Simonnet, les Rogue réussissent à détourner une partie du cheptel, avec la complicité des experts et des juges et Anne-Charlotte est condamnée aux dépens de ce nouveau procès.
  • Le procès contre Pierre Schmidt est rejugé au tribunal criminel le 5 Ventôse. Le ministère public requiert un emprisonnement de dix mois et une amende beaucoup plus élevée que les dix francs de la première condamnation. Mais le tribunal refuse les dommages et intérêts que réclame Anne-Charlotte. C'est alors qu'elle envisage de se pourvoir en cassation, et qu'elle rédige son Exposé.
  • La dispersion et les lacunes des dossiers judiciaires nous empêchent de connaître le dénouement de cette affaire. Louise-Françoise-Aglaé, qui recherchait le bonheur, les amusements et le luxe, a obtenu le divorce, et Pierre Schmidt s'est remarié le 15 février 1813 à Ternant, avec Jacqueline-Sophie Guillemain. Alexandre Schmidt, résidant à Sougy, a géré ses fermes et ses bois pendant l'Empire et la Restauration, sans oublier d'aller régulièrement se plaindre aux juges de ses voisins, mitoyens et envahissants(55).
  • Anne-Charlotte n'a peut-être jamais été dédommagée, mais la conclusion de son Exposé situe la véritable justice à un autre niveau : « De quel œil le Tribunal Suprême verra-t-il la conduite des frères Schmidt ? D'un côté l'ingratitude personnifiée, de l'autre la déception la plus perfide... » Jusqu'à la fin de sa vie, elle a connu bien d'autres déceptions, d'autres procès avec ses voisins(56), elle a eu la douleur de perdre deux de ses trois fils dans les guerres napoléoniennes, elle a eu la surprise d'apprendre en 1818 que son ex-mari était vivant et remarié à Londres.
  • Anne-Charlotte Alixand, « modèle des femmes fortes », n'a cessé de se battre pour diriger elle-même son destin, pour gérer ses biens, pour assurer à ses garçons une carrière, à ses filles un avenir heureux (mais Louise-Françoise-Aglaé ne l'avait pas écoutée !) Elle s'est éteinte à Decize le 23 juillet 1843 ; elle avait 85 ans(57).

La succession d’Anne Charlotte Alixand et de Jean-Baptiste Charles Trutié de Varreux.

  • Plusieurs actes rédigés par Maître Louis Gaspard Roubet entre 1842 et 1846 établissent la succession d’Anne Charlotte Alixand, décédée à Decize.

Rappels.

  • Anne Charlotte Alixand a épousé le 10 mai 1781 à Fontenay-sous-Bois le comte Jean-Baptiste Charles Trutié de Varreux, alors officier de cavalerie au Royal-Piémont.
  • Le couple a eu cinq enfants :
Marie Louise Françoise Aglaé, née à Nevers le 7 janvier 1783, a épousé en premières noces Pierre Schmid en 1800, et en secondes noces François Marcel Villars de Rochemore, ancien capitaine d’Etat-Major ; en 1846, elle est veuve.
Pierre Robert Julien, né à Decize le 27 décembre 1784, lieutenant au 5e Régiment d’Infanterie de Ligne, est présumé mort à Madrid le 2 mai 1808.
Hippolyte Joseph, né à Paris le 6 mars 1786, a épousé en 1827 Elise Philippine Rebreget ; ils ont eu un enfant, Charles, mineur en 1846.
Jean-Baptiste Pierre Charles, né à Decize le 14 novembre 1787, capitaine au 7e Régiment d‘Infanterie de Ligne, est présumé mort à Wilno, dans l’Armée de Russie.
Julie, née à Decize le 28 janvier 1790, est morte célibataire le 19 août 1807 à Saint-Denis.
  • Jean-Baptiste Charles Truité de Varreux a quitté la France le 25 mai 1789.
  • Anne Charlotte Alixand a obtenu le divorce le 19 Vendémiaire An II, en application de la loi sur les émigrés, après avoir « déclaré que son mari était dans la classe de ceux qui sont réputés émigrés et comme tels condamnés mort » ; ce divorce a été prononcé à Nevers et enregistré sur les registres d’Etat-civil de Decize.
  • Jean-Baptiste Charles Trutié de Varreux s’est remarié à Londres le 14 novembre 1801 avec Amélie Brooke-Wescott ; ce mariage a été enregistré à Paris (2e arrondissement), le 4 août 1827 ; le couple a donné naissance à une fille, Célestine Anatolie Trutié de Varreux, née le 14 mars 1805 à Londres.
  • Jean-Baptiste Charles Trutié de Varreux est mort le 5 janvier 1838 à Paris.
  • Par testament olographe déposé chez Maître Roubet le 26 juillet 1842, Anne Charlotte Alixand a désigné son petit-fils Charles comme légataire universel ; celui-ci sera représenté par son tuteur, Jean-Baptiste Perret, instituteur à Decize.
  • Elle est morte le 23 juillet 1843.

L’inventaire et la vente aux enchères.

Acte de décès d'Anne Charlotte Alixand à Decize
  • L’inventaire des biens d’Anne Charlotte Alixand est réalisé entre le 24 et le 31 juillet 1843 par Maître Roubet, en présence des représentants des héritiers : Jean Rouet, Jean-Baptiste Perret et François Rebreget, employé dans l‘administration des Ponts et Chaussées.
  • 385 articles sont énumérés et évalués pour un total de 3093,95 francs ; les articles les plus précieux sont un clavecin (150 F), un lit à bateau en acajou (130 F), une pendule accompagnée de deux vases en albâtre (120 F) ; deux lots d‘argenterie sont estimés à 215,14 et 132 francs.
  • Le notaire parcourt le salon, plusieurs chambres, le grenier et une boutique, où se trouvent d’importants dépôts de mercerie, tissus et vêtements divers.
  • L’inventaire se poursuit par les déclarations passives, c’est-à-dire les dettes laissées par la défunte : elle doit 3536,46 francs à divers commerçants et créditeurs : 944,15 F à l’épicier Gueneau, 126 F au boulanger Jean-Pierre Favier, 230 F à Jean-Louis Breton, 377 F au médecin Roy, 115 F à l’horloger, etc… Plusieurs négociants ont apporté des mémoires que le notaire chiffre avec eux… Le passif dépasse l’actif de près de 500 francs.
  • L’inventaire des papiers laissés par Anne-Charlotte Alixand se prolonge pendant l’automne 1843 et le printemps 1844 ; le notaire énumère divers actes ou copies (mariage, divorce, baptême des enfants), le legs du duc de La Vallière (3000 livres de rente à vie, acte établi chez le notaire Legros à Paris le 17 novembre 1780, et accepté par la duchesse de Châtillon en janvier 1781, plusieurs quittances courent jusqu‘en 1808), l’acte de vente à Antoine Richard de Montjoyeux des terres de Villecourt et de plusieurs domaines et maisons à Decize pour une valeur globale de 176200 francs (acte rédigé le 25 juin 1810 par le notaire Trubert à Paris).
  • Dans les papiers qu’a laissés Anne-Charlotte, le notaire découvre une abondante correspondance avec le maire d’Avallon, puis avec un certain M. Bourget, demeurant dans cette ville, et qui aurait acquis une partie des biens de Jean-Baptiste Charles Trutié de Varreux à Saint-Domingue ; mais il semble bien qu’Anne-Charlotte n’ait rien obtenu de ce M. Bourget. Fait curieux : dans cette correspondance, Anne-Charlotte se présente comme la Comtesse de Varreux (depuis son divorce et la Révolution, elle n‘a plus droit à ce titre ni à ce nom).
  • Suite à une demande d’Aglaé de Villars de Rochemore, un jugement du tribunal civil de 1ère instance de Nevers ordonne la vente de la maison d’Anne Charlotte Alixand et le partage de la valeur des biens entre les co-héritiers.
  • Le 19 août 1843 commence la vente. Elle rapporte 4936,75 francs. C’est M. Plainchant qui emporte le clavecin au prix de mise en vente ; M. Thibault achète une table de tric-trac, M. Levet une commode, Mme Lebas une grande glace, Mme Billiot une pendule… les commerçants de Decize se partagent les linges, les articles de mercerie, les draps et le petit mobilier.

Procurations et arrangements entre héritiers.

  • Le 3 août 1846, Joseph Hippolyte Trutié de Varreux, chevalier de la Légion d’Honneur, ancien capitaine d’Infanterie, demeurant à Saint-Germain-Chassenay, fait procuration à Alexandre Rouet, demeurant à Ragon, commune de Saint-Germain-Chassenay(58), afin de toucher en son nom les sommes et indemnités provenant de la succession de son père, en particulier le traitement de colonel de cavalerie et les primes versées aux colons expulsés de Saint-Domingue.
  • Le 8 août 1846, Célestine Anastasie [sic pour Anatolie] Trutié de Varreux cède à Louise Françoise Aglaé Trutié de Varreux, veuve de François Marcel Villars de Rochemore, demeurant à Paris, sa sœur consanguine, tous ses droits sur la rente à 5% souscrite par son père et inscrite au Grand Livre sous le numéro 2897 1ère série.
  • Charles Trutié de Varreux, fils d’Hippolyte Joseph Trutié de Varreux et d’Elise Philippine Rebreget, mineur émancipé a pour curateur Jean-Baptiste Armand Perret, instituteur à Decize.

La succession d’Anne Charlotte Alixand.

  • Trois de ses enfants sont décédés ou présumés décédés, donc absents.
  • Trois héritiers sont donc déclarés :
Aglaé Trutié de Varreux, veuve Villars de Rochemore,
Hippolyte Joseph,
et Charles Trutié de Varreux, fils du précédent.
  • La maison occupée dernièrement par Anne Charlotte Alixand, sise rue du Marquis d’Ancre, est vendue en deux lots :
le 1er lot est attribué à Jean-Baptiste Perret, pour la somme de 2838,04 francs, augmentée de 10% (loyer de l‘année en cours),
le 2e lot à Pierre Rameau, pour 1800 francs, plus 10%.
  • La rente de 5% sur l’Etat inscrite le 11 Messidor An VII sous le n° 2887 1ère série, est liquidée à la somme de 109,26 F.
  • Après la vente aux enchères, la masse des actifs de feue Anne Charlotte Alixand s’élève à 9223,49 francs. Mais il faut retrancher de cette somme la masse passive, soit 7314,72 F. De nouvelles dettes ont été découvertes. Les frais d’enterrement s’élèvent à 110 F (35 F pour le curé de Decize, 15 F pour le sieur Nachard qui a assuré la mise en bière et 60 F pour distribuer aux pauvres). Enfin, les frais d’inventaire, de garde des scellés et les actes notariés viennent alourdir cette masse passive de plus de 1200 F… Maître Roubet encaisse à lui seul 802,34 F (pour une dizaine d’actes, il est vrai).
  • L’héritage est finalement évalué à 1908,77 francs. Chacun des trois héritiers reçoit un tiers, soit 636,25 francs.

La succession de Jean-Baptiste Charles Trutié de Varreux.

  • La fortune de l’ex-mari d’Anne Charlotte est beaucoup plus importante : 193983 F.
  • Célestine-Anatolie, fille du second lit, reçoit 97901 francs.
  • Les trois descendants du premier lit, Hippolyte, Aglaé et le mineur Charles se partagent 78042 F ; chacun reçoit 26014 francs.


(1) Le couvent des Religieuses du Calvaire a été installé tout contre le Petit-Luxembourg par Marie de Médicis en 1622. La rue des Fossoyeurs (du cimetière Saint-Sulpice) a été rebaptisée rue Servandoni en 1806.
(2) Billet du Duc de La Vallière adressé à Anne-Charlotte Alixand, dossier Alixand, pièce n° 142, Archives Départementales de la Nièvre, cote 1 E 2.
(3) Chanson contre le Duc de La Vallière, 1758, in Emile Raunié, Chansonnier historique du XVIIIe siècle, Paris, A. Quantin, 1884. Une autre chanson satirique accuse La Vallière de «lécher le derrière» de la Pompadour.
(4) Mémoires du marquis d'Argenson.
(5) Témoignage de Madame du Deffand, en juillet 1742 : «Le Nivernais ne la hait pas et je crois qu'il n'en aime point d'autres
(6) Pierre Jélyotte (ou Géliote), né en 1713 à Oloron-Sainte-Marie, enfant de chœur à Toulouse, il a triomphé à l'Opéra de Paris entre 1733 et 1755. Selon Marmontel, c'était « un homme à bonne fortunes dont toutes les femmes étaient folles.» Jélyotte est mort à Oloron en 1797. Claude de Thiard comte de Bissy est né en 1713 à Paris. Après avoir exercé des fonctions administratives (lieutenant-général du Bas-Languedoc), il s'est consacré aux lettres, il a traduit le poète anglais Young. Elu à l'Académie Française en 1750, le comte de Bissy est mort en 1810 à Pierre-de-Bresse.
(7) Texte cité dans une brochure présentant le château de Champs-sur-Marne. Editions de la Caisse Nationale des Monuments Historiques, 1974.
(8) Chamfort, Caractères et anecdotes, Edition Larousse, Paris, 1928, p. 101. Il convient toutefois de se méfier des propos venimeux de Chamfort qui n'a pas assisté à cette scène.
(9) Dominique Coq, Histoire des bibliothèques françaises, Paris, 1988.
(10) Le fonds Paulmy est devenu la bibliothèque de l'Arsenal. Marc Antoine René Le Voyer de Paulmy d'Argenson est né à Valenciennes en 1722. Après une brillante carrière diplomatique, il est nommé ministre de la guerre en 1757. Membre de l'Académie Française, de l'Académie des Sciences, de l'Académie des Inscriptions, chancelier de la Reine, il a consacré ses loisirs aux recherches érudites. Il est mort en 1787.
(11) Notices sur les OEuvres de Théâtre, publiées par H. Lagrave, Studies on Voltaire and the eighteenth century, Genève, Société Voltaire, vol XLII, 1966.
(12) A la limite des actuelles communes de Decize et de Cossaye.
(13) Pierre-Robert Alixand est un petit-cousin de l'abbé de Radonvilliers, grammairien et académicien (1710-1789).
(14) Il a effectué ses études à l'Université de Bourges. Le 7 mars 1754, son diplôme de licence en l'un et l'autre droits est paraphé par l'abbé de Radonvilliers, alors chancelier de cette Université.
(15) Entre 1766 et 1770, le curé signale le passage de plusieurs grands seigneurs. Texte étudié et présenté par M. Riffet, Bulletin de la Société nivernaise, tome III, novembre 1861.
(16) Claude Manceron, Les Vingt Ans du Roi, Tome I de la série Les Hommes de la Liberté, Paris, R. Laffont, 1974, p. 303.
(17) Dans une lettre à madame et mademoiselle Alixand, le Duc se considère comme «le plus ancien des buveurs d'eau» alors que madame Alixand est «nouvellement receüe à la fontaine.» En guise de cadeau de bienvenue dans la confrérie, il offre à la mère et à la fille des boîtes de bonbons.
(18) Ce tribunal, présidé par le Duc de La Vallière, emploie un secrétaire qui commence à devenir célèbre : Pierre-Augustin Caron, dit de Beaumarchais. Lors de leurs séjours à Paris, M. et Mme Alixand résident soit à l'Hôtel des Asturies, rue du Sépulchre, faubourg Saint-Germain, soit rue de Tournon, près de l'hôtel du duc de Nivernais.
(19) Lettre du Duc de La Vallière à M. et Mme Alixand, n°157.
(20) Lettre de P. R. Alixand à sa fille, du 6 juillet 1777, n°217.
(21) Madame de La Vallière avait possédé un perroquet fort grossier. Il lui avait été légué par Madame de Peyre en 1767. S'agit-il du même animal ? On aurait alors une réédition des exploits du Ver-vert de Gresset...
(22) François Septier de Rigny est né à Nevers en 1724. Chanoine de la cathédrale, docteur en théologie, official du diocèse, il demande à la jeune fille d'intervenir auprès du Duc de La Vallière pour solliciter à la Cour des charges pour ses neveux.
(23) Si cette rente avait été servie jusqu'à sa mort en 1843, Anne-Charlotte aurait perçu 186000 francs. Mais, entre temps, il y a eu la Révolution et Anne-Charlotte a connu d'immenses déboires financiers tout au long de sa vie adulte.
(24) Il semble que son frère soit décédé à cette date, peut-être à l'armée.
(25) Lettre de Madame Alixand à sa fille, Nevers, 15 février 1781. A.D. Nièvre, dossier Alixand.
(26) Léonard Robinot-Lapointe, ou Robinot le Jeune, fils de Léonard Robinot l'aîné, est le frère de Marie-Anne et l'oncle de Louis-Jean de Saint-Just. Cf. Decize en Loire assise, chapitre XVI, p. 313-332.
(27) Celle-ci est issue d'une famille de créoles de Sainte-Marthe (Isla Santa-Marta dépendant alors du Pérou, actuellement en Colombie) ; sa famille a été «transportée à Saint-Domingue dans le temps que cette isle a été conquise par les flibustiers.» (cf. lettre de Jean-Baptiste-Charles Trutié de Varreux au ministre de la Marine et des Colonies).
(28) Informations transmises par M. Jean-Loup Trutié de Varreux, d'après les recherches de M. René Trutié de Varreux, son père.
(29) S.H.A.T. de Vincennes, dossier du colonel Trutié de Varreux.
(30) La rue Saint-Thomas du Louvre, détruite au XIXe siècle, traversait un groupe d’immeubles entre le Vieux Louvre, la Galerie du Louvre et les Ecuries. L'hôtel Saint-Thomas se trouvait approximativement à l'emplacement de la Pyramide récemment bâtie.
(31) Rappel du Duc de La Vallière.
(32) Madame Alixand, op. cit.
(33) Texte joint à la lettre envoyée par Madame Alixand.
(34) Lettre de M. Chaillot à J.B.C. Trutié de Varreux, Nevers le 16 février 1781, n°245-246.
(35) Lettre de Madame Alixand à sa fille, Nevers le 15 mars 1781, n°197.
(36) Lettre de Madame Alixand à sa fille, Nevers le 18 mars 1781, n°193-194.
(37) Officier de famille nivernaise, apparenté aux Alixand.
(38) Un oncle de madame Alixand, dont la mère se nommait Jeanne Alloury.
(39) Plusieurs copies de ce contrat se trouvent dans les dossiers Alixand et Trutié de Varreux, A.D. Nièvre.
(40) Loyseau du Bléd, un nom qui sent bon la campagne !
(41) Les immeubles sont les suivants : un domaine et une ferme à Garchizy, une maison près de la Porte de Paris à Nevers (celles de la Place Ducale sont occupées l'une par les parents Alixand et l'autre par des locataires), une maison sous l'église de Decize, le domaine de Villecourt, le domaine Mirebeau et plusieurs fermes environnantes.
(42) La loge compte 43 membres dont 25 militaires. Cf. La Franc-Maçonnerie en Nivernais avant 1789, A.D. Nièvre, cote Niv. 7407.
(43) Ces documents sont conservés aux A.D. de la Nièvre : dossiers 1 E 494-497, 4 liasses représentant environ 30 terriers, souvent en mauvais état, et plusieurs dizaines de feuilles éparses.
(44) La seconde épouse de Jean-Baptiste-Charles Trutié de Varreux se nommait Prescott ; le couple a eu une fille, Célestine-Anatalie ; leur adresse à Londres était Upper Northon Street n°5, quartier Marylebone. Renseignements transmis par M. Philippe de Varreux.
(45) Tous les documents cités dans ces pages sont extraits du dossier de séquestre Trutié de Varreux, cote 1 Q 1576, des archives du district de Decize, cote 1 L 199 et des archives de la commune de Decize cote AC 095, A.D. Nièvre. Cf. Decize, le Rocher et la Révolution, chapitre VIII, p. 172.
(46) Lettre datée du 12 juin 1793.
(47) Pierre Schmidt est né le 28 janvier 1776. Il s'est marié une première fois le 14 Prairial an II avec Anne-Eléonore Ducrest, fille d'Emiland Ducrest et de Louise-Geneviève de Palierne. En l'an VI, il est veuf.
(48) François Richer, originaire de Rouen, demeure à Villecourt ; il a 40 ans, il est marié avec Marie-Victoire Thibault.
(49) Guillaume Blondat de Levanges, homme de loi, qui sera maire de Decize pendant le Premier Empire.
(50) Pierre-Julien, né le 6 Brumaire an X à Decize.
(51) Une ligne = 2,25 mm (un douzième de pouce) ; un pouce = environ trois centimètres.
(52) Sommet du crâne, la suture sagittale réunit les pariétaux, la suture coronale fait le tour de la calotte crânienne.
(53) Une pinte = environ un demi-litre.
(54) Tribunal civil de Nevers, procès-verbal de l'audience du 24 Frimaire An X, Devarreux contre Schmidt, A.D. Nièvre, cote 3 U 5-1423.
(55) Plusieurs affaires relevées autour de 1832. Registres de la Justice de Paix de Decize, A.D. Nièvre.
(56) Par exemple, l'affaire Peny-Dewarreux, une sordide affaire de mitoyenneté, entre 1823 et 1825. Cf. Minutes du notaire Alexis Charpin, A.D.N, cote 3 E 39-245-249.
(57) Texte publié dans les Mémoires de la Société  Académique du Nivernais, tome XXVII, 2002, p. 57-80.
(58) Alexandre Ragon sera élu député rouge en juin 1849.
(*) Titre exact du document : L'Exposé général des faits, torts et griefs que reproche Dame Anne-Charlotte Alixand aux citoyens Pierre Schmitz-Peterlitz et Alexandre Schmitz.



Novembre 2012 Texte communiqué par Pierre VOLUT http://histoiresdedecize.pagesperso-orange.fr/
Source des images : Wikipédia, Site de St Pons de Thomières, AD Nevers.