Anne Charlotte Alixand mariage

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Je voulais éviter la honte de ce que tu portes dans ton sein[1].

Février 1781 : Anne-Charlotte Alixand est à Nevers ; elle est enceinte. Ses parents le savent. Ils attendent la venue du jeune homme qui a causé « l'opprobre par sa conduite inconséquente », le lieutenant Jean-Baptiste-Charles Trutié de Varreux, officier au Royal-Piémont et garde du corps du roy. Anne-Charlotte a obtenu une promesse de mariage ; dans l'attente des bans, Pierre-Robert Alixand s'est entendu avec le notaire Léonard Robinot-Lapointe pour préparer le contrat[not 1].
C'est le moment précis que choisit Anne-Charlotte pour s'enfuir à Paris, le 14 ou le 15 février. Le mariage ne peut se faire : le duc de Lorge, supérieur hiérarchique du lieutenant de Varreux, et la famille de ce dernier s'y opposent fermement.

Garde du corps du roi vers 1780

Le comte Jean-Baptiste-Charles Trutié de Varreux est né à Saint-Domingue, quelque trente ans plus tôt. C'est le fils de Jean-Baptiste-Jacques Trutié et d'Anne-Etiennette Luc[not 2]. La famille s'est installée dans la Grande Isle à sucre une génération plus tôt, lorsque Jean-Baptiste Trutié, natif de Tours, y a émigré en 1704. En un demi-siècle, les Trutié ont fait fortune. Ils possèdent trois habitations ou plantations : Varreux, le Lamentin et le Figuier. En France, ils ont acheté le marquisat de Vaucresson. Le lieutenant de Varreux a un frère et une sœur (celle-ci est entrée par mariage dans la famille de Boulainvilliers)[2].
Sa carrière militaire a commencé en 1764 ; âgé de 11 ans seulement, il a été admis dans la Légion de Condé. Sept ans plus tard, il a obtenu un brevet de lieutenant de cavalerie[3]. A-t-il connu Anne-Charlotte Alixand à Paris, ou à Nevers, lors d'un déplacement de son régiment ? Aucun document ne permet d'éclaircir cette énigme. Dans une lettre de 1777, madame Alixand donne plusieurs fois à sa fille des nouvelles de « [son] capitaine » mais J.-B.-C. Trutié de Varreux n'a pas encore atteint ce grade...

La fugue d'Anne-Charlotte met sa mère au désespoir. Plusieurs lettres poignantes sont adressées à « MelleAlixand, Hôtel Saint-Thomas du Louvre à Paris[not 3]: « Quoi, mon cher enfant, tu as pu te déterminer à m'abandonner ! As-tu senti l'affreux désespoir où tu m'as plongée ? Par une fuite imprévue, tu me donnes la dernière preuve du peu de confiance que tu avais en moy, et moy qui depuis plus de quinze jours voyais trop clairement où tes étourderies et tes inconséquences t'avaient réduite et entraînée, tout cela ne m'indignait pas contre mon enfant ! Je te plaignais, malheureuse, et je cherchais si la chose en laquelle tu avais de si grandes espérances manquait. Je cherchais icy dans ma tête les moyens de t'éviter l'opprobre de ce que je voyais en toy. Oui, ce que j'ai de plus cher au monde, je voulais éviter la honte de ce que tu portes dans ton sein. [...] Conduis-toy d'après les conseils de ton ami. Tu peux t'en flatter, c'est bien celuy qui t'aime, celuy qui a voulu te conduire et pour lequel tu as manqué de confiance, aussi bien que pour moy[not 4]. Je te pardonne tout parce que tu as la mine la plus tendre, la plus affligée qu'il soit possible de trouver [...]. Ne manque pas de me donner de tes nouvelles. Les larmes m'aveuglent. Je te quitte en t'assurant de toute ma tendresse et mon amitié. Mon enfant, n'oublie pas ta malheureuse mère ! »[4]

Pierre-Robert Alixand, de son côté, garde la tête froide. Il s'inquiète surtout du « bruit diabolique » provoqué par l'éclipse de sa fille[5].
Il lui reproche aussi les dettes qu'elle a laissées et qu'il va s'empresser de rembourser. Car Anne-Charlotte est toujours aussi dépensière ; ses créanciers, madame Jacquemin, le sieur Gury et son tuteur Jean-Dominique Chaillot, entendent se faire rembourser...

Le chantage de Jean-Dominique Chaillot.

Le 16 février, Jean-Dominique Chaillot, seigneur de Pougues, écrit à « Mr le Chevalier de Varreux, Officier au régiment Royal-Piémont cavalerie, à l'hostel de Boulainvilliers, rüe Saint-Guillaume, Faubourg Saint-Germain, à Paris[6]. » Le tuteur d'Anne-Charlotte met en garde J.-B. Trutié de Varreux : il a déshonoré une jeune fille qui, à cause des prétentions nobiliaires des Trutié, va « être la victime sacrifiée à leur ambition ».
Chaillot décrit la « mère abandonnée à l'excès du désespoir », il rapporte des propos qu'il prête aux voisins : « Est-ce que Mr de Varreux dépend de son frère et de sa soeur ? S'il en eust été épris d'une flamme pure, ne passeroit-il pas par-dessus les oppositions qui se présentent de leur part ? [...] Dès lors qu'il est maître de ses droits, rien ne doit l'arrêter. »
En réalité, l'objet de sa lettre est plus intéressé. Chaillot a avancé 25 louis (500 livres) à sa pupille, qui en avait un besoin pressant pour rembourser une dette à une demoiselle Verrand ; il lui avait déjà versé plusieurs petites sommes à diverses occasions, et il réclame une rescription de 696 livres. Sinon, il portera plainte et « on se prévaudroit auprès de Mad. la Duchesse de Châtillon, et cela n'attireroit que des désagrémens à Melle D** [Du Mousseau], au surplus vous estes entré pour beaucoup dans le prêt. »
L'argument qui doit porter c'est la référence à l'héritage du Duc de La Vallière. Si la légataire universelle, la duchesse de Châtillon, apprend que l'ancienne protégée de son père, la chère enfant à qui il a laissé une rente annuelle de 3000 livres, gaspille cet argent (comme elle s'est fait verser des rentes frauduleuses par plusieurs agents de change), la duchesse peut attaquer le testament et faire casser cette clause. Avec tout le scandale que cela provoquerait, par ricochet, dans les familles Trutié et Boulainvilliers...

Jean-Dominique Chaillot est outré : sa pupille a pris « le masque de l'indigence », elle a abusé de la bonne foi de plusieurs banquiers et prêteurs, et c'est lui qui doit tout remettre en ordre. Mais le tuteur n'est-il pas plutôt impatient de voir se réaliser un beau mariage entre mademoiselle du Mousseau et cet officier que l'on dit riche et bien en Cour ? Il serait débarrassé de la tutelle financière, il gagnerait peut-être quelque intérêt dans la gestion des biens nivernais du couple.

Qu'avons-nous fait de mieux que de vous donner toute notre fortune[7] ?

Un mois plus tard, le mariage n'est toujours pas décidé. Anne-Charlotte a renvoyé à Nevers sa femme de chambre, la dénommée Moreau, qui n'a « ny parens, ny amis, ni asyle » et que madame Alixand ne veut pas garder. Les créanciers menacent, les huissiers ne vont pas tarder à se présenter chez les parents Alixand.
La mère d'Anne-Charlotte regrette la donation de 1778 : « Ma foi, les enfants sont bien ingrats et ne font pas pour leurs pères et mères ce qu'eux pères et mères font pour leurs enfants. Qu'avons-nous pu faire de mieux que de vous donner toute notre fortune ? [...] Si j'avais eu moins d'amitié pour vous, j'aurais suivi les sages conseils que l'on me donnait l'année dernière : au lieu de donner tout comme nous avons fait, de vendre suffisamment pour payer, nous jouirions aujourd'huy et peut-être n'auriez-vous pas fait toutes les équipées et étourderies que vous avez faites. Vous ne seriez à coup sûr pas à présent traitée de banqueroutière, comme j'ay la douleur de vous entendre appeler. [...] Eh bien ma fille, cela vous fait-il honneur de manger le bien d'autres et d'avoir semé tant d'argent inutilement ? »

Trois jours plus tard, madame Alixand change de ton. Elle a appris que J.-B.-C. Trutié de Varreux ne veut plus entendre parler de mariage. Elle le traite de gueux, de scélérat. Puisque le séducteur n'a pas de parole, il faut à tout pris éviter le scandale : « Je vous avertis en amie que vous n'avez pas de parti plus prompt à prendre que d'aller au couvent de bon gré. Il n'y a pas d'avocat qui puisse vous dire qu'il y a des loix qui ôtent à votre père le droit de faire ce que je viens de vous dire là. Je vous en prie, ma chère fille, évitez-nous le chagrin de vous y forcer[8]. » Pendant ce temps-là, Anne-Charlotte est loin de songer au couvent. Elle a été vue plusieurs fois au bal du mardi-gras à l'Opéra, masquée et accompagnée de M. de Varreux. Des témoins dignes de foi (M. Prisye-Dury[not 5] et d'autres correspondants) les ont vus et dénoncés à madame Alixand. Cette conduite est digne d'un coquin et d'une inconséquente !

Les bans, le contrat et le mariage.

Pour tenter de dénouer cette affaire, Pierre-Robert Alixand se rend à Paris au milieu du mois d'avril. Il rencontre sa fille et le lieutenant. Les jeunes gens acceptent de payer une partie des dettes qu'ils ont laissées à Nevers, mais Jean-Baptiste-Charles n'est toujours pas décidé à braver sa famille et son colonel.
Pourtant, il doit agir, et vite, car le mariage peut se faire immédiatement, avec dispenses de bans. L'évêque de Nevers, sollicité par deux intermédiaires, l'abbé Alloury[not 6] et l'abbé Septier de Rigny, ne donnera des dispenses de bans que si le duc de Lorge se laisse fléchir.

Malgré toutes les craintes de madame Alixand, le contrat de mariage est rédigé le 10 mai 1781, dans une chambre de l'hôtel Saint-Thomas du Louvre, par les notaires parisiens Rendu et Foacier[9] Les témoins sont Louis-René-Joseph Le Rin de Montigny, capitaine au Royal-Piémont et écuyer, Léger-Luc de Varreux, ancien officier de cavalerie et oncle du futur époux, Pierre Prisye-Dury, lieutenant au régiment de La Fère infanterie, François-Pierre Loyseau du Bléd[not 7], lieutenant-général de la châtellenie royale de Bourbon-l'Archambault et Jean-René Loyseau, avocat en Parlement.

« Les futurs époux seront communs en tous biens meubles et conquêts, et immeubles... » Cet article aura son importance douze ans plus tard, lorsqu'Anne-Charlotte demandera le divorce pour éviter les rigueurs de la loi sur les émigrés. Que possèdent-ils en 1781 ? Venant de la future, ils disposeront de divers biens, maisons, granges, étables, écuries, vignes, prés, bois, buissons, étangs, dîmes et autres, sis à Decize, Saint-Léger-des-Vignes, Nevers et Garchizy, d’une rente viagère de 3000 livres et de la somme de 30000 livres déposée entre les mains de M. de Gars, conseiller en Parlement[not 8]. Venant du futur, il n'y a guère, en France, qu'un tiers indivis de la succession de ses parents, soit une maison rue Charlot à Paris (louée 4000 livres), la terre de Vaucresson et ses dépendances. C'est à Saint-Domingue que Jean-Baptiste-Charles Trutié de Varreux a toutes ses richesses : un tiers des habitations du Lamentin, du Figuier et des Varreux, dans les environs de Port-au-Prince. Mais pour réaliser ces espérances, il faut s'établir à Saint-Domingue ou vendre...

En août 1781, l'enfant, le fruit du scandale vient au monde à Paris. Il est baptisé Jean-Léger-Carloman. Il ne vivra que six mois et sera inhumé le 15 février 1782 à Nevers, dans la paroisse Saint-Jean.

Sources


Notes et références

Notes

  1. Léonard Robinot-Lapointe, ou Robinot le Jeune, fils de Léonard Robinot l'aîné, est le frère de Marie-Anne et l'oncle de Louis-Jean de Saint-Just. Cf. Decize en Loire assise, chapitre XVI, p. 313-332.
  2. Celle-ci est issue d'une famille de créoles de Sainte-Marthe (Isla Santa-Marta dépendant alors du Pérou, actuellement en Colombie) ; sa famille a été «transportée à Saint-Domingue dans le temps que cette isle a été conquise par les flibustiers.» (cf. lettre de Jean-Baptiste-Charles Trutié de Varreux au ministre de la Marine et des Colonies)
  3. La rue Saint-Thomas du Louvre, détruite au XIXe siècle, traversait un groupe d’immeubles entre le Vieux Louvre, la Galerie du Louvre et les Ecuries. L'hôtel Saint-Thomas se trouvait approximativement à l'emplacement de la Pyramide récemment bâtie.
  4. Rappel du Duc de La Vallière.
  5. Officier de famille nivernaise, apparenté aux Alixand.
  6. Un oncle de madame Alixand, dont la mère se nommait Jeanne Alloury.
  7. Loyseau du Bléd, un nom qui sent bon la campagne !
  8. Les immeubles sont les suivants : un domaine et une ferme à Garchizy, une maison près de la Porte de Paris à Nevers (celles de la Place Ducale sont occupées l'une par les parents Alixand et l'autre par des locataires), une maison sous l'église de Decize, le domaine de Villecourt, le domaine Mirebeau et plusieurs fermes environnantes.

References

  1. Lettre de Madame Alixand à sa fille, Nevers, 15 février 1781. A.D. Nièvre, dossier Alixand.
  2. Informations transmises par M. Jean-Loup Trutié de Varreux, d'après les recherches de M. René Trutié de Varreux, son père.
  3. S.H.A.T. de Vincennes, dossier du colonel Trutié de Varreux.
  4. Madame Alixand, op. cit.
  5. Texte joint à la lettre envoyée par Madame Alixand.
  6. Lettre de M. Chaillot à J.B.C. Trutié de Varreux, Nevers le 16 février 1781, n°245-246.
  7. Lettre de Madame Alixand à sa fille, Nevers le 15 mars 1781, n°197.
  8. Lettre de Madame Alixand à sa fille, Nevers le 18 mars 1781, n°193-194.
  9. Plusieurs copies de ce contrat se trouvent dans les dossiers Alixand et Trutié de Varreux, A.D. Nièvre.