L'encadrement des résistants

De Wiki58

Les officiers, de la débâcle aux maquis

  • L’attitude des officiers français en mai et juin 1940 n’a pas été exempte de reproches. Si certains ont combattu courageusement et encadré leurs troupes de façon exemplaire, d’autres ont fait preuve d’un manque de discipline, d’un égoïsme qui ne pouvait que leur attirer le mépris de leurs propres subalternes. Dans le grand désordre de la débâcle, beaucoup de Français ont été choqués d’être dépassés par des voitures luxueuses convoyant à grande vitesse des officiers, accompagnés de leurs familles ou de leurs petites amies, en direction du Sud. Plusieurs officiers ont vite échangé leurs uniformes contre des vêtements civils, à l’approche des Allemands. Très souvent, les prisonniers de guerre ont eu l’impression que la hiérarchie les livrait aux ennemis sans combattre. Tout cela faute de coordination, de préparation. De là provient, dès l’armistice, un fort ressentiment contre les officiers, d’autant plus que les rescapés de la débâcle s’empressent autour du maréchal Pétain pour obtenir des emplois dans la nouvelle administration et dans l’armée-fantoche de Vichy. Les milieux d’extrême-gauche diffusent des chansons antimilitaristes.

"Les décanilleurs", sur l’air de la chanson de Ray Ventura "Comme tout le monde"

Notre grande armée de France
Possède un bon choix de gradés,
Patriotes à outrance.
Mais quand les boches sont arrivés…
…Ils ont tous décanillé / En vitesse,
Dans leur froc ils ont …ié / Quelle détresse !
Tous les records ils ont tapé / En vitesse,
Jusqu’à Bordeaux et jusqu’aux Pyrénées / Quelle détresse !
[…]
Mais, chut ! Depuis l’armistice,
Coucou ! V’là qu’ils sont revenus.
Il faut leur rendr’ cette justice ;
On croyait bien qu’y en avait plus…
De nouveau, leur arrogance
Et leurs galons sont retrouvés.
Mais, bah ! Disons : Pauvre France,
Et en chœur on va leur chanter… »

Le procès de Riom

  • Destiné à punir les responsables de la défaite, place à nouveau les officiers français dans une situation embarrassante. L’intention du maréchal Pétain, du général Weygand et des ministres de Vichy était de dégager totalement l’Etat-Major et de faire peser les fautes sur les civils, les parlementaires du Front Populaire et leurs leaders.
  • Les débats de ce procès tournent vite au désavantage des accusateurs. Les hommes politiques mis en cause, Léon Blum et Edouard Daladier, Guy La Chambre, et leurs avocats produisent des documents qui montrent les querelles entre les clans militaires, l’indécision des généraux à propos de l’armement, les mauvais choix tactiques et la paralysie des rares initiatives de contre-attaque en mai et juin 1940. Sur l’intervention des Allemands, le procès est interrompu. Cette affaire qui devait laver les militaires de toute responsabilité dans la défaite produit une grande confusion chez les officiers démobilisés (Robert Paxton, L’Armée de Vichy, Paris, Tallandier, 2004).

L’armée nouvelle, ou armée d’armistice

  • Constituée afin de maintenir l’ordre dans la zone sud, n’a qu’un équipement dérisoire. Malgré leurs velléités de régénérer les Français et - pour certains - de préparer la revanche, ses chefs s’affrontent dans des médiocres chicanes de protocole ; les parades, les saluts au drapeau et les remises de médailles se multiplient au point que certains observateurs étrangers ironisent sur ces officiers battus bardés de décorations. En novembre 1942, cette armée est supprimée lors de l’invasion de la zone sud. Elle a néanmoins eu deux mérites : elle a permis de former de futurs cadres pour les maquis (dans les chantiers de jeunes) ; certains officiers ont réussi à cacher plusieurs milliers d’armes individuelles et des tonnes de munition, dans le cadre d’une organisation dite de Conservation (ou Camouflage) du Matériel.

L’armée d’Afrique

  • Forte d’environ 120000 hommes (dont 60% d’Indigènes nord-africains), après deux semaines d’indécision au début de novembre 1942, s’est rangée aux côtés des Anglo-Américains et elle a largement contribué à la libération de la Métropole (par exemple lors des combats du 9 septembre à Decize). Plusieurs milliers d’officiers et de soldats aguerris la rejoignent via l’Espagne.


  • Au début de l’année 1943, la plupart des officiers restés en France, démobilisés en juillet 1940 ou en décembre 1942, ne savent quel avenir ils doivent choisir : rester fidèles aux clauses de l’armistice, s’engager plus en avant dans la collaboration active (pour une minorité ce sera la Légion des Volontaires Français contre le Bolchevisme, que la Wehrmacht enverra sur le front russe), se retirer de toute action publique, attendre… ou entrer dans les réseaux de résistance et préparer l’insurrection. Il n’est pas facile pour des hommes habitués à la discipline militaire de rompre avec leur vie antérieure et de passer à la clandestinité.
  • Plusieurs officiers de réserve, des hommes d’affaires et des responsables professionnels se regroupent dans l’Organisation Civile et Militaire (O.C.M.) qui, à partir de Paris, tente de reconstituer une force armée structurée. Puis vient un réseau purement militaire, l’Organisation de Résistance de l’Armée (O.R.A.), dirigé par le général Aubert Frère, puis par les généraux Jean Verneau et Georges Revers ; l’O.R.A. va se rallier au général Giraud, évadé d’une forteresse allemande. Parallèlement, l’Armée Secrète (A.S.), qui regroupe autour du général Charles Delestraint des officiers de la zone Sud, se range sous les ordres du général de Gaulle. A la fin de l’année 1943, ces organisations fusionnent, elles permettent aux Forces Françaises de l’Intérieur d’avoir un encadrement d’officiers professionnels.

L’encadrement militaire des maquis dans le Sud du Nivernais

(Historique du Bloc-Maquis de Decize, Bureau F.F.C.I. de la 7e Région Militaire ; et Mémoires du Général de Soultrait ; documents communiqués par M. Jean-Louis Gonin)

  • Une dizaine d’officiers de réserve vont, du printemps au début de l’été 1944, préparer l’encadrement du Bloc-Maquis de Decize et prendre une part importante aux combats d’août et septembre, puis obtenir des commandements dans l’armée du général de Lattre.

Le commandant Laurent de Soultrait

  • Il est en 1943 l’un des responsables de l’O.C.M. de Paris (Le vicomte Laurent Richard de Soultrait (1904-1988), ancien de Saint-Cyr (promotion « Chevalier Bayard », 1923) et de Supélec, officier de chars, a fait la campagne de France en 1940. Il s’est engagé dans la Résistance à Paris en 1943. Après la Libération, il a participé à la campagne d’Alsace et d’Allemagne avec la Deuxième Division Blindée. Il a ensuite commandé le premier Régiment de Spahis marocains, le 501e R.C.C. et le 6e Dragons. Il a occupé divers postes d’Etat-Major à Alger et à Paris, avant de terminer sa carrière militaire en Suisse et d’être nommé général de brigade. Renseignements communiqués par M. Eric de Soultrait). Il démissionne de cette fonction en raison d’un désaccord avec les F.T.P. de son secteur. Il raconte son passage à l’O.R.A. : « Par l’intermédiaire du camarade représentant l’O.R.A., je pris très rapidement contact avec le général Revers, qui avait remplacé le général Frère après son arrestation. Mis au courant de ma situation, Revers me donna le poste d’adjoint au colonel Bertrand, chef de la 5e Région (Loiret, Loir-et-Cher, Cher, Indre et Nièvre). Je pris contact sans délai avec Bertrand et nous organisâmes notre façon de procéder : liaison, visites, recrutement…
Bien entendu, une fois encore je changeai d’identité, devenant Sornay. Quant au domicile, j’en avais changé quelques jours auparavant. […]
Je faisais la liaison avec tous les responsables, rencontrant les gens les plus engagés, recueillant des renseignements et transmettant des consignes.
Au mois de mai [1944], nous reçûmes la consigne de quitter Paris et d’aller prendre position dans nos régions qui devaient être mises en alerte. Avec Bertrand et ma petite équipe (Mercier, mon fidèle second, et mon radio), nous partîmes d’abord pour Nevers, où le colonel Roche disposait des moyens les plus importants. Comme il était difficile de rester en ville, je pris contact avec M. de Nadaillac, sur lequel j’étais tombé par hasard au restaurant, et lui demandai s’il pouvait nous procurer un abri. Très aimablement, il proposa de venir nous installer quelques jours chez lui, à Chitry. Le soir-même, nous partîmes nous y installer. Nous y passâmes quelques jours avant que Bertrand n’ait trouvé un autre abri. J’envoyai alors Mercier et le radio dans un hôtel sûr de Moulins-Engilbert et partis moi-même pour Sancoins. »
  • Après le débarquement du 6 juin, les Alliés demandent aux chefs de la Résistance d’organiser des maquis, de récupérer les armes cachées et de monter des coups de main pour empêcher les Allemands d’envoyer des renforts vers le front de Normandie. Le commandant de Soultrait retrouve son équipe à Moulins-Engilbert et vient se mettre à la disposition du colonel Roche, dont le P.C. est situé à Ouroux.
« Roche me demanda de m’occuper de la partie Sud de la Nièvre et du Nord de l’Allier. Pour cela je m’installai à Decize, logeant chez un « salaisonnier ». Mercier prit le commandement du premier maquis qui s’installa dans la forêt… »
  • Sous le pseudonyme de Fleury, le commandant de Soultrait doit alors recruter des officiers qui lui ont été signalés. Les capitaines Gribet, Genty et Viard, les lieutenants Lacour et Guyot, les sous-lieutenants Dumeurger et Mercier, les adjudants Dubuis et Ponge, puis quelques gendarmes vont encadrer plusieurs petites troupes de maquisards situés entre Saint-Pierre-le-Moûtier, Saint-Ennemond, Verneuil et Trois-Vesvres.

Le capitaine Emile Gribet

(Emile Gribet, né en 1891 à Decize, a participé à la formation et à l'encadrement de la Division Polonaise constituée sur le sol français pendant la Première Guerre Mondiale. Après l'occupation de la Ruhr, en 1924, il quitte l'armée. En 1939, il est à nouveau mobilisé et il est fait prisonnier l'année suivante à Dunkerque. Libéré en 1941, en tant qu'ancien combattant de 14-18, il est nommé juge de paix. Il entre dans la clandestinité dans l'hiver 1942-1943. Emile Gribet sert à Dijon de la Libération à l'Armistice. Il se retire ensuite à Saint-Pierre-le-Moûtier ; il meurt en 1976. Renseignements fournis par son neveu, M. Jean Gribet, 23 juin 2003)

  • Il a, de son côté, préparé son maquis depuis le début de 1943. Rentré de captivité en 1941, il prend contact avec le capitaine Brisse à Nevers qui lui propose d’organiser des équipes de parachutage et un groupe de résistance.
  • Emile Gribet structure son réseau : cinq compagnies d’une centaine d’hommes chacune sont prêtes à passer à l’action dès que les ordres arriveront. Douze terrains sont repérés et signalés au Bureau des Opérations Aéroportées ; pendant l’été 1943, dix parachutages permettent de disposer de 20 tonnes de matériel (pistolets, F.M., munitions, grenades…) Tout cela est soigneusement caché, mais le réseau est infiltré, plusieurs responsables arrêtés (Baron, Demarne, Lagaron), de même que plusieurs agriculteurs dépositaires des armes parachutées.
  • Emile Gribet parvient à se cacher pendant tout l’hiver 1943-1944 dans les bois près de Saint-Benin-d’Azy ; sous le faux nom de Georges Olivier, il travaille dans des chantiers de débardage. Le 8 juin 1944, il revient à Saint-Pierre, reprend contact avec les éléments de son groupe. Le 17 juillet, il se met à la disposition du commandant de Soultrait. Et, dans les premiers jours du mois d’août, les 165 hommes du maquis Jeanne d’Arc prennent position dans la forêt de Chabet.


  • Tous les officiers de réserve ne se rallient pas à la Résistance. L’adjudant Ponge, envoyé à Nevers afin de contacter plusieurs militaires, essuie des refus ; il y a des officiers fanatiques du maréchal Pétain, d’autres trop versatiles ; il y a aussi ceux que les maquisards qualifient de naphtalinards, qui attendent la deuxième semaine de septembre pour défiler dans les rues des villes libérées, vêtus d’impeccables uniformes sentant la naphtaline… Les maquisards seront encore plus révoltés de retrouver certains de ces attentistes à la tête des compagnies et des bataillons de l’armée régulière après le 20 septembre…



Texte et images proposés par Pierre Volut et mis en page par Michel Mirault le 28 décembre 2016