Aide-toi, le ciel t'aidera

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  • Le proverbe est à double sens, car l'aide vient régulièrement du ciel, que l'aviation alliée domine à partir du milieu de l'année 1942. Les parachutages d'armes et de munitions, les largages de tracts et de brochures anti-allemandes viennent réconforter les groupes de Résistants. Les paquets de tracts arrivent souvent portés par des ballonnets que les avions laissent descendre derrière eux : des boîtes étanches sont accrochées aux ballonnets, contenant des centaines de brochures du Courrier de l'Air Illustré, de la Revue de la Presse Libre (propagande de l'armée anglaise), de Défense de la France (propagande gaulliste en avril 1944), de L'Amérique en guerre ou de The Voice of America.
  • Ces brochures, ces tracts sont distribués par les maquisards ou des sympathisants, contribuant à transmettre des messages d'espoir : "La Libération approche..., Les Armes françaises à l'honneur..., Chasser l'envahisseur, punir les traîtres..., L'Union nécessaire..." Les gendarmes français saisissent plusieurs de ces ballonnets à Saint-Germain-Chassenay, à Thianges, à La Machine...

Les terrains de parachutages du B.O.A. dans le Sud du Nivernais

(Récit de Michel Pichard (« Pic »), paru dans le Bulletin de liaison du maquis Mariaux, du premier semestre 2000 au premier semestre 2002, avec des précisions de Guy de Maumigny)

  • Le Bureau d'Opérations Aériennes organise les parachutages d'armes et les communications entre l'Angleterre et la Zone Nord. Son chef est en septembre 1943 le lieutenant Michel Pichard ("Pic"). Il dépend directement du colonel "Passy" Dewavrin (Michel Pichard, né en 1918 à La Rochelle, a rejoint Londres en août 1941. Il a terminé la guerre avec le grade de lieutenant-colonel. Il est mort à Paris en 1989. Cf. Guy de Maumigny, op. cit., 1er semestre 2000, p. 16-18).
  • À plusieurs reprises, "Pic" est venu former puis inspecter les équipes de parachutages de la Nièvre (région P 3). Son réseau a été perturbé par les activités risquées d'un électron libre de la Résistance, le commandant "Napo" Albert Courvoisier, et il a été en grande partie démantelé à la suite de la trahison d'une protégée de Courvoisier.
  • Une trentaine de terrains de parachutage ont été répertoriés entre l'Allier, la Loire et le Bazois. Leurs noms de code sont des noms de poissons et d'animaux marins : par exemple Colin et Tanche près de Saint-Pierre-le-Moûtier, Truite à Gannay-sur-Loire, Merlan et Raie près d'Imphy, Daurade au Nord de La Machine, Baleine à Luthenay-Uxeloup, Narval à Avril-sur-Loire, Lotte au Sud de Decize. Des équipes ont été constituées pour réceptionner les containers parachutés et les stocker dans des caches. La stratégie choisie par le B.O.A. consiste alors à préserver les armes dans l'attente du débarquement et du soulèvement des maquis. Cela ne correspond pas aux priorités des premiers maquisards : ils préfèrent s'armer immédiatement, ce qui entraîne parfois des conflits avec les agents de liaison. Dans la Nièvre, le B.O.A. doit fournir des armes aux réseaux "Organisation Civile et Militaire" et "Ceux de la Libération-Corps Francs-Vengeance", dont les chefs sont le docteur Chanel, Albert Lagaron, Vic-Dupont et Marcel Baron.
  • Les parachutages se font par nuits de lune. Les pilotes des Lysanders repèrent facilement le Bec d'Allier et le cours des rivières, d'où le grand nombre de terrains de parachutage situés à proximité de la Loire et de l'Allier. En mai et juin 1943 ont lieu les premiers largages de containers. Le 14 juillet 1943, l'équipe de Narval reçoit quinze containers et un pigeon voyageur, qui repart vers son point de départ. L'équipe d'Imphy, dirigée par Joseph Laudet ("Jules"), est l'une des plus efficace du secteur.
  • Parfois les équipes de parachutage attendent en vain. Certains messages annoncés par la B.B.C. ne sont pas compris. Les pilotes n'apercevant aucun signe au sol repartent. Tous les terrains ne sont pas utilisés, certains sont abandonnés. D'autres ont été découverts par les Allemands. L'opérateur radio André Guilbert doit sans cesse se déplacer, pour éviter d'être repéré par les camions munis de goniomètres. Et surtout, "Pic" et ses agents doivent affronter la concurrence brouillonne de "Napo".

L’infiltration du réseau et ses conséquences

  • "Napo", pseudonyme de Courvoisier, est un étrange personnage qui dirige l'Organisation Civile et Militaire de la Nièvre. Il a une quarantaine d'années, l'allure martiale et joviale. Il fait preuve d'un dynamisme que certains jugeront par la suite irresponsable et dangereux. Il se fait passer pour ancien des Services de Renseignements ; en fait il travaille en liaison avec Roland Farjon, chef de l'O.C.M. du Nord (Roland Farjon a été retourné par les services secrets allemands et il a livré un grand nombre de résistants. Le 23 juillet 1945, on a retiré un cadavre de la Seine, et la police aurait identifié Farjon. Cf. Gilles Perrault, La Longue Traque, Paris, Fayard, 19998 ; et Alain Guérin, Chronique de la Résistance, Paris, Omnibus, 2000, p. 702-704). Les décisions de "Napo" interfèrent souvent avec celles de "Pic". Des parachutages sont récupérés par les équipes de "Napo" alors qu'ils étaient destinés à d'autres. "Napo" est inséparable de "Lili" et celle-ci se révèlera un redoutable agent double, au service de la Gestapo de Bourges. Alice Marcher, née Geyer, fait arrêter un certain nombre de personnes à Pouilly-sur-Loire, à Nevers, à Beaulon. "Pic" échappe de justesse aux sbires de la Gestapo à Paris, en août 1943. Les équipes de Gannay sont décimées le 9 octobre : Jean Chevalier, Jean Faure, Maurice et Marcel Gaillard, Jean Roy, François Veillerot, Henri Talpin sont arrêtés. Henri Talpin est fusillé le 17 novembre, les autres le seront le 8 décembre. Marcel Baron est arrêté le 7 novembre à Saint-Pierre-le-Moûtier. Une quinzaine de membres du B.O.A. de la Nièvre tombent entre les mains de la Gestapo jusqu'à la fin du mois de novembre. Parmi eux, Alexandre Buisson et Henri Laudet, d'Imphy : le premier est déporté, le second meurt le 7 janvier 1944.
  • Pendant l'année 1944, le B.O.A. se réorganise, les responsables locaux sont "Nodet" et "Fil". Mais les Allemands continuent leur traque. Albert Lagaron est déporté, de même qu'Auguste Mignard, de Saint-Léger-des-Vignes, et Roger Tardy, de La Machine (ces deux derniers sont morts dans les camps de concentration)... Michel Pichard attribue la responsabilité de cette tragédie aux imprudences de "Napo" et à la trahison de "Lili". Celle-ci, jugée à Bourges le 31 juillet 1945, est condamnée aux travaux forcés à perpétuité, à la dégradation nationale et à la confiscation de ses biens ; en appel, elle obtient que sa peine soit réduite et elle retrouve la liberté au bout de cinq ans... "Lili" travaillait depuis plusieurs années pour l'Abwehr (agent F 8022) ; son patron Hermann Niebuhr l'avait cédée à deux chefs de la SIPO-S.D. (Sipo : Sicherheitspolizei ; S.D. : Sicherheitsdienst (police et service de sécurité)), les Français Pierre Paoli et Violette Morris. Elle était chargée d'infiltrer les réseaux B.O.A. de l'Allier, de la Nièvre et du Cher. Pierre Paoli est jugé à Bourges et fusillé le 15 juin 1946. Violette Morris est exécutée par des maquisards en Normandie. (Précisions de Guy de Maumigny et mention de Violette Morris dans l’ouvrage de R. Ruffin, Les Espionnes du XXe siècle).

Le stockage des armes : témoignage de Paul Hogard

(Témoignage de M. Paul Hogard, 26 avril 2004).

  • En juillet 1943, Léon Hogard cache dans sa ferme, le domaine Guyon à Saint-Léger-des-Vignes, des armes qui ont été parachutées dans les environs. Mais, le 25 novembre, deux voitures Citroën entrent dans la cour de la ferme. Six hommes armés, en vêtements civils, en sortent. Avec eux, ils ont amené Léon Mignard : celui-ci annonce qu’il faut immédiatement rendre les armes. La Gestapo a arrêté Marcel Baron et plusieurs responsables de la filière B.O.A. (Auguste Mignard, le père de Léon, sera lui-même déporté et mourra en Allemagne). Léon Hogard et son fils Paul sortent 800 kilos d’armes et un poste émetteur, qui avaient été stockés dans un grenier accessible par une trappe. Quelques minutes plus tard, Paul Hogard s’enfuit en passant derrière la ferme ; il se cache dans les bois puis chez Georges Cloix et, la nuit, il revient chez lui. Par prudence, il couche au domaine des Pierres, chez M. Jeandot et, le lendemain, il part à vélo chez le curé de Cervon, son oncle. Celui-ci lui obtient des faux papiers par l’intermédiaire du général de Nadaillac.
  • Paul Hogard s’appelle maintenant Pierre Humolin. Il est jardinier et vient d’une commune du Pas-de-Calais près de Boulogne-sur-Mer, Le Portel. Il lui faut désormais trouver un employeur. Après une tentative manquée, il parvient à se faire embaucher à la ferme de M.Picq, à Oisy, près de Clamecy.
  • En mars 1944, Paul Hogard revient chez lui à Saint-Léger. Il y reste jusqu’au 5 août. C’est alors qu’il est orienté par l’abbé Parent vers le maquis Louis, aux Fraichots.

"Les Voix de la Liberté"

  • La radio est un autre moyen de propagande pour les Alliés et - indirectement - pour les Résistants. Il est strictement interdit par les autorités d'occupation d'écouter les stations anglo-américaines. Régulièrement, des récepteurs sont confisqués. Mais la population cherche des informations plus complètes que celles de Radio-Paris (Radio Paris ment / radio Paris ment / radio Paris est allemand), de Radio-Lyon ou de Radio-Vichy, et presque personne n'écoute la radio allemande en langue française de Stuttgart. Le préfet constate au début de l'année 1943 que "la presse locale n'a plus aucune influence". Une enquête des renseignements généraux montre que les Nivernais écoutent régulièrement la radio suisse Sottens (émissions quotidiennes de René Payot), la B.B.C. et Radio Alger.
  • Le 26 janvier 1942, le préfet de la Nièvre signale l'existence d'une Radio Inconnue, qui émet sur une longueur d'onde de 31 mètres (fréquence d'ondes ultra-courtes). Chaque jour, ce poste émetteur diffuse une émission de propagande antigouvernementale aux alentours de 12 heures 30. La réplique préconisée par le préfet est le brouillage. Cette Radio Inconnue n'est plus jamais signalée.

Messages diffusés par la B.B.C. Ici Londres, de mai à août 1944

(La Voix de la Liberté, Ici Londres, La Documentation Française, 1976, tome V) :

  • Résister, c'est bien. Attaquer, c'est mieux. En attendant l'heure de l'attaque, chaque Français doit se sentir engagé dans la lutte. Chaque Français, à sa place et dans son rôle, est tenu de prendre part au combat.(27 mai 1944, 21 h 30.)
  • C'est en battant qu'on apprend à combattre ! Désobéir à l'ennemi et à Vichy, c'est déjà combattre ! Héberger un réfractaire, c'est déjà combattre ! Vous êtes tous engagés dans le combat ! (31 mai 1944, 21 h 30.)
  • Quelques minutes perdues pour l'ennemi, c'est toujours ça de gagné par les Alliés.
    Même les petits sabotages ont de l'importance.
    Quoi, même une corde tendue la nuit au travers de la route ? Même un pneu crevé ?
    Oui, car un pneu crevé, ce n'est pas grand-chose, mais si 100000 pneus allemands sont crevés, le temps ainsi perdu par l'ennemi, c'est du temps gagné par les Alliés.(12 juin 1944, 1 h 45.)
  • Policiers, gendarmes, G.M.R. (Les G.M.R. sont les Groupes Mobiles de Réserve, appelés par la suite Gardes Mobiles Républicains. Ils passeront en nombre du côté de l’armée de Libération en septembre 1944)
    Plutôt que de servir les nazis, Échappez-vous dans les maquis. (13 juin 1944, 21 h 30.)
  • Quand la bataille s'approche.
    Si vous êtes alerté ou si vous entendez le bombardement qui approche, quittez votre maison, en emportant uniquement de la nourriture, de l'eau et les vêtements nécessaires.
1° Attachez des étiquettes à vos enfants, sur lesquelles seront inscrits leurs noms, votre nom et votre adresse.
2° N'enfermez pas votre bétail et vos chiens. Laissez-les partir dans la campagne.
3° Allez aussi vite que possible dans votre tranchée ou votre abri.
4° Si vous n'avez pas d'abri, réfugiez-vous dans les fossés, les carrières... Mais n'allez en aucun cas dans des fermes ou des abris allemands abandonnés : les uns et les autres peuvent être des objectifs de bombardement. (Tract américain, juillet 1944.)
  • Jeune, qu'as-tu fait pour la France ?
    L'attentisme est criminel.
    Rejoins la Résistance. (Les Forces Unies de la Jeunesse Patriotique.)
  • L'armée française est ressuscitée. En réalité, elle n'a jamais cessé d'exister - des F.F.L. et de l'armée d'Afrique, qui s'est couverte de gloire en Tunisie et en Italie, à la nouvelle armée qui se bat en France aujourd'hui. Mais l'histoire dira sans doute que, dans cette guerre, l'armée la plus étonnante a été l'armée du maquis, véritable armée de la nation et du peuple français, armée reconstituée en France même malgré l'ennemi et la première qui l'ait frappé sur le sol national. (Jean Oberlé, Les Français parlent aux Français, 17 août 1944, 21 h 30.)

L’évolution de l'opinion

  • L'opinion publique est de moins en moins favorable aux Allemands et au régime de collaboration. Le préfet Milliat écrit dans ses rapports officiels au Ministère de l'Information :
- "Les Nivernais attendent la défaite des Allemands." (rapport de janvier 1943).
- "Le rythme accéléré des impositions irrite et déconcerte le paysan nivernais habitué à tout faire au pas de ses bœufs." (mars 1943).
- "La grande majorité de la population croit la fin de la guerre très proche." (juillet 1943).
  • Les méthodes que les troupes d'occupation appliquent à partir du printemps 1942 ne peuvent que leur aliéner un peu plus la population civile. Les arrestations de civils pris au hasard, les destructions de fermes, les exécutions d'otages sont perçues comme des actes barbares. Le préfet Sadon note : "L'ordonnance allemande du 10 juillet 1942 prévoyant des mesures de représailles sur les membres de la famille des individus ayant commis des attentats a été jugée comme d'une excessive sévérité. Ces mesures ont heurté nos conceptions de la justice." (juillet 1942).
  • C'est la généralisation du S.T.O. qui a le plus grand impact sur la germanophobie : "L'intime hostilité des Nivernais à l'égard des soldats du Reich s'accroît au fur et à mesure que s'élève le nombre des ouvriers français envoyés en Allemagne." (rapport du commissaire Hilaire, janvier 1943).
  • Les jeunes sont les premiers menacés. Ils sont d'autant plus attirés par les mouvements de la Résistance : "La jeunesse paraît troublée, désorientée, subissant l'influence néfaste d'une propagande latente qui ne recule devant aucun moyen pour miner l'oeuvre entreprise par le gouvernement, elle en arrive à douter d'elle-même." (mars 1943). Robert Milliat brandit l'épouvantail de l'anticommunisme, traditionnellement partagé par les milieux d'affaires : "La bourgeoisie voit avec assez d'inquiétude sinon s'affirmer la supériorité militaire de la Russie, mais s'accroître les difficultés de l'Axe, pour arriver à avoir raison de son ancienne alliée." (juillet 1943). Ce dernier argument sera exploité, non seulement par les collaborateurs, mais aussi par une partie de la classe politique après la Libération.



Texte et images proposés par Pierre Volut et mis en page par Michel Mirault le 27 décembre 2016