L'amalgame des FFI dans l'Armée de Libération

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Les bataillons de la Nièvre

"Alerte ! Jeunes Français, le sort de la France est entre vos mains. Répondez tous "Présent!" à l'appel du général de Gaulle. Engagez-vous dans les F.F.I. Bureau de recrutement à la Caisse d'Epargne de Nevers, place Carnot
(La Nièvre Libre, 21 septembre 1944)
  • La Nièvre est libérée, mais la guerre n'est pas finie. Les hommes en armes sont incités à poursuivre leur combat contre les Allemands, jusqu'à la libération de tout le territoire français, jusqu'à la chute du régime nazi. C'est dans des unités organisées qu'ils doivent prendre place, car la France veut à nouveau se forger une armée, par amalgame des Forces Françaises Libres, des Forces Françaises de l'Intérieur, des Francs-Tireurs et Partisans, et des autres unités disparates de la Résistance. Le général de Gaulle et le gouvernement provisoire souhaitent constituer l'armée la plus forte et la plus efficace possible, afin de prendre place dignement parmi les troupes alliées et de participer plus tard aux négociations diplomatiques. Ils désirent également contrôler ces milliers de combattants, éviter les vengeances incontrôlées, les affrontements fratricides, les actes de brigandage. Déjà, dans la Nièvre, plusieurs exécutions sommaires ont eu lieu, des anciens maquisards se sont transformés en brigands (À Sougy-sur-Loire, on découvre le 24 octobre le corps en état de décomposition de l’instituteur André Parvilliers, enlevé de son domicile de 19 septembre. Plusieurs agriculteurs se plaignent auprès des Comités Locaux de Libération d’avoir subi des vols par des groupes armés).
  • Des combattants ont pu échapper au contrôle de leurs chefs. Le 12 septembre, le capitaine F.F.I. "Victor" signale au commandant de la place de Moulins qu'un cadavre a été découvert entre Decize et Saint-Pierre-le-Moûtier. Il n'y a là rien d'extraordinaire, après les engagements de ces derniers jours entre les maquisards et les Allemands. Mais l'information s'accompagne de rumeurs inquiétantes : une dizaine d'hommes "notoirement connus de tout le pays comme des bandits et des pillards" seraient cachés dans les bois d'Azy-le-Vif, ils auraient assassiné un jeune châtelain et ils terroriseraient les habitants des hameaux voisins. Le 30 septembre, les deux bataillons F.F.I. de Soultrait ("Fleury") et Robert sont envoyés pour liquider ce groupe. Ils ne trouvent personne ; l'enquête de gendarmerie conclut qu'"il n'y a pas de pillards dans cette région." Cette alerte montre la tension qui continue après le départ des armées d'occupation. Il convient d'y mettre fin et de rétablir l'ordre public (A.D.N., cote 3 W 8, et Robert Chantin, Des Temps difficiles pour des Résistants de Bourgogne, Paris, L'Harmattan, 2002, p. 32-33).
  • Le général de Lattre, commandant de la Première Armée Française, décide d'amalgamer les résistants à ses troupes. L'opération se révélera décevante pour beaucoup, elle permettra toutefois à plusieurs maquisards nivernais de participer à la victoire finale.
  • L'armée offre aux F.F.I. et F.T.P. trois choix :
- rendre les armes, rentrer dans leurs foyers avec des certificats précisant leur appartenance à des unités combattantes et la durée de leur activité militaire,
- s'engager à titre individuel dans la Première Armée Française,
- partir sur le front de l'Est en unités déjà constituées, avec leurs chefs du maquis.
  • Le colonel Roche, responsable militaire du département, précise par une note de service en date du 27 septembre les conditions dans lesquelles se feront les engagements :
"Pour l'instant, seuls les hommes appartenant aux F.F.I. sont autorisés à souscrire un engagement pour la durée de la guerre. Sont considérés comme F.F.I. dans la Nièvre tous ceux qui appartenaient soit à la Résistance reconnue, soit aux maquis avant le 10 septembre, date de la libération de la Nièvre. [...] L'engagé fait partie intégrante de l'armée et, comme tel, il est soumis aux règles générales de l'organisation militaire (logement en caserne, instruction, mobilisation, participation à la guerre, etc...) (F.F.I., commandement militaire de la Nièvre, Etat-major, note de service du 27 septembre 1944, document cité par Jacques Canaud, Les Maquis du Morvan, op. cit.)"
  • Les anciens F.F.I. qui ont choisi le retour à la vie civile sont "placés en congé provisoire dans leurs foyers jusqu'à l'appel ou le rappel de leurs classes de mobilisation sous les drapeaux."
  • Le commandant de Soultrait explique dans ses mémoires comment s’est appliquée cette instruction : « C’est ainsi que mes trois maquis de Vanzé, de Chabet et de Munet furent regroupés dans la caserne de gendarmerie de Decize. Toutes les armes furent rassemblées et mises en magasins de sûreté. Ceci fait, depuis le commandant jusqu’au dernier troupier, tous durent opter entre le retour au domicile avec un certificat de bonne conduite ou la signature d’un engagement pour la durée de la guerre. Les grades éventuellement acquis étaient conservés. Pour mes trois maquis, il y eut une bonne centaine d’engagés. Les engagés des autres maquis de la Nièvre furent aiguillés sur Decize où fut formé, sous mes ordres le [deuxième] bataillon de marche de la Nièvre (Extrait des mémoires du général de Soultrait, Amicale des Anciens du Maquis de Chabet, document transmis par M. Jean-Louis Gonin). »
  • 800 combattants du Bloc-Maquis de Decize et des maquis du Sud de la Nièvre constituent le Deuxième Bataillon de Marche de la Nièvre (commandant Laurent de Soultrait, les cinq compagnies sont commandées par les capitaines Mercier, Gribet, Viard, Ponge et Genty). Maurice Foucher, Jean-Louis Gonin et plusieurs résistants decizois sont incorporés dans cette unité. Fin septembre, ils partent à Dijon où ils restent jusqu'en janvier 1945 ; leurs tâches se répartissent entre la surveillance des forts de Hauteville et de la Motte-Giron, où ont été enfermés des prisonniers allemands et des collaborateurs, et l'aide à la circulation de convois américains. Ensuite, ils sont partagés entre le Régiment d'Auvergne ou 152e Régiment d'Infanterie (les deux frères Minois, Léon Renaud, Louis Chamoux) et le 61e Régiment d'Artillerie (Maurice Foucher et Paul Hogard). Ceux-ci sont démobilisés à Spire le 16 novembre 1945. Jean-Louis Gonin sert dans une unité qui convoie des véhicules américains vers l’Alsace.

Les Deux Régiments du Morvan

  • À Nevers est constitué le Premier Régiment du Morvan. Il est commandé par le colonel "Chevrier" (Maître Sadoul). Trois chefs de maquis sont placés à la tête des bataillons : les commandants "Chemin" (Roland Champenier) et "Verneuil" (Jean Chapelle, chef d'un maquis de l'Yonne) et le colonel Claude Monod (venu de la Côte d'Or). Le 4e bataillon est intégré à la première brigade de la première D.M.I.
  • Les anciens officiers F.F.I. doivent impérativement remettre aux autorités militaires départementales les journaux de marche (J.M.O.) de leurs unités avant le 16 octobre. Ces documents seront ensuite étudiés, vérifiés et paraphés par le colonel Roche. Il est à noter que certains chefs de maquis, dans le feu de l'action, ont commis parfois des confusions, se sont attribué des opérations auxquelles leurs unités n'ont pas participé, ont décalé les dates. Par exemple, le rapport transmis par Albert Courvoisier ("Napo") est contesté. Le J.M.O. du bataillon Thomas (Bloc-maquis de Decize), rédigé par le capitaine Lacour, contient un certain nombre de confusions (Contradiction dans les dates et lieux concernant l'embuscade de Faye (21 août) et les opérations menées par le maquis Dunkerque). Pendant ces semaines cruciales, les coordinations entre les divers états-majors et les groupes d'action étaient assez brouillonnes. Le maquis Dunkerque n’a pratiquement reçu aucune instruction de la part du commandant de Soultrait.
  • Autre problème rencontré par les chefs de maquis : l'homologation de leurs grades. Certains d'entre eux ont conservé le grade qu'ils avaient dans l'armée de 1940. D'autres, simples civils ou sous-officiers propulsés chefs de compagnies ou de bataillons dans les dernières semaines, se retrouvent capitaines ou commandants. L'armée régulière les rétrograde parfois brutalement, ce qui entraîne démissions et amertume.
  • Paul Hogard, caporal F.F.I., est convoqué à un stage de formation et d’homologation en janvier 1945 au camp du Val d’Ahon où il côtoie 120 sous-officiers et officiers, qui reçoivent tous les mêmes cours ; parmi les instructeurs, il y a un Nivernais, Guy de Maumigny. Paul Hogard, qui finit le stage 19e, obtient le grade de sergent. Il assiste à la brutale dégradation d’un capitaine F.T.P. par le responsable du stage, le colonel Jarry (Entretien avec M. Paul Hogard, 2 juillet 2004).
  • Mal équipés, vêtus de tenues hétéroclites, véhiculés par des camions et voitures individuelles en piteux état, les soldats des nouveaux régiments sont exposés en première ligne de combats réguliers, sans avoir vraiment eu de préparation. Entre Lure et Belfort, plusieurs soldats nivernais désertent ; la sûreté militaire les rattrape. Les chefs, méprisés par les vieux briscards de l'Armée d'Afrique et les officiers de réserve, se voient proposer des stages dans les écoles militaires. Roland Champenier, tué au combat le 9 novembre, échappe à ce recyclage humiliant ; sa mort héroïque est une référence pour les Nivernais et, au-delà, pour la Résistance nationale. Le Premier Régiment du Morvan est désormais encadré par des officiers professionnels, il subit un nouvel amalgame avec des tirailleurs algériens, il change de nom deux fois : Premier R.T.A., puis 27e R.I. Le Deuxième Régiment du Morvan regroupe des maquisards venus des trois autres départements de Bourgogne ; il est formé en mars 1945.
  • Tous les F.F.I. enrôlés ne partent pas conquérir l'Allemagne. Plusieurs compagnies restent dans le département pour assurer l'ordre, en liaison avec la gendarmerie. Puis elles sont envoyées dans l'Ouest, afin de bloquer et réduire les poches allemandes (Royan, La Rochelle, Saint-Nazaire).

Le Régiment d'Auvergne, devenu le 152e Régiment d'Infanterie

  • Les hommes de la C.R.6, quant à eux, ont le droit de continuer leur campagne avec leur structure d'origine. Le 9 novembre, ils constituent le Régiment d'Auvergne ; le maquis Julien, issu du Sud-Est de la Nièvre, forme le 6e bataillon de ce régiment. Cependant, le général de Lattre écarte le colonel Schneider. Le chef de la C.R.6 n'a pas admis que les 600 mitrailleuses, les dizaines de blindés et les centaines de véhicules pris à Saint-Pierre-le-Moûtier à la colonne Elster aient été réservés aux Américains et aux troupes régulières de la Première Armée Française. Entre Schneider et de Lattre, le courant ne passe pas. Le colonel Schneider est privé de commandement le 28 octobre (Robert Chantin, op. cit., et Schneider, Le Sens de leur combat, Librairie Jacque, Dole, 1974).
  • La Division d'Auvergne rejoint la Première Armée Française le 15 septembre dans les environs de Dijon. Le poste de commandement du lieutenant-colonel Colliou est Pontailler-sur-Saône. Les effectifs s'amenuisent, les escadrons de la garde républicaine sont mis à la disposition de la première Division Blindée, les fusiliers-marins sont envoyés à Paris, les aviateurs rejoignent des bases aériennes. Il ne reste plus qu'une demi-brigade d'infanterie.
  • Les relations avec l'armée de De Lattre sont difficiles : "Mal équipés, vêtus de "complets Pétain" ou d'effets de l'Armée d'Armistice, parfois sans souliers, nos hommes devront combattre, mêlés aux camarades de l'Armée d'Afrique richement dotés à l'américaine", écrit le lieutenant-colonel Erulin. Le lieutenant-colonel Colliou ajoute : "Longues files de voitures de tourisme, d'autobus, de gazogènes, de gazobois sillonnent les routes de l'Arbois et du Jura. On trouve même des bétaillères. La demi-brigade d'Auvergne s'en va vers son destin, non sans soulever les sarcasmes ou les railleries de ses camarades qui se flattent d'appartenir à l' «armée régulière» et qui les croisent ou les doublent sans vergogne du haut de leurs véhicules modernes et puissants. [...] L'armement est hétéroclite, français, allemand, anglais, américain, grec, russe, polonais, acquis au cours de l'exploitation de dépôts camouflés sous l'occupant, des parachutages, des luttes antérieures avec l'ennemi."
  • Le 9 novembre, la demi-brigade prend l'appellation de Régiment d'Auvergne. Cette unité combat dans les Vosges et sur la boucle du Doubs pendant l'automne 1944, puis à l'ouest de Mulhouse de fin janvier au 7 février 1945. Elle reçoit à Colmar, des mains du général de Gaulle, son drapeau portant l'inscription "Auvergne 1944" ; son écusson représente le Diable Rouge. Le changement d'appellation du régiment a lieu le 10 février 1945 à Colmar. Le chef de corps est toujours le colonel Colliou (Ancien officier de l'armée d'armistice, chargé de garder la ligne de démarcation, le capitaine Colliou entre dans la clandestinité après l'invasion allemande de la zone sud (décembre 1942). Il organise l'Armée Secrète dans le département de l'Allier. Son pseudonyme F.F.I. est "Roussel". Puis il prend le commandement de la division d'Auvergne. Il deviendra ensuite général de brigade) ; il compte 122 officiers, 413 sous-officiers et 1594 hommes de troupe ; en mai suivant, les effectifs sont de 3287 hommes.
  • Le 16 février, le 152e, rattaché à la 14e Division d'Infanterie, est chargé de la défense du sous-secteur de Hoerdt (entre Strasbourg et Drusenheim). Le 18 avril, il est versé à la 3e Division d'Infanterie Algérienne et il entre en Allemagne sur le front du Neckar et de l'Enz. C'est le 152e R.I. qui pénètre le premier dans la ville de Stuttgart, les 20 et 21 avril 1945. Les faubourgs de la ville sont défendus par des jeunes Hitlerjugend qui se battent avec acharnement. Le régiment libère un stalag, où plus de 5000 prisonniers attendent leur libération. Il découvre aussi, dans le village de Vaihingen, un commando de déportés, des squelettes ambulants vêtus en forçats, entassés près d'un charnier.
  • Du 26 avril au 1er mai, le 152e occupe la Forêt Noire, afin de bloquer la retraite de troupes allemandes, puis la région de Singen, Engen et Radolfzell. Plus de 40000 soldats allemands sont encerclés, tout un corps d'armée S.S. Le 152e réussit à capturer deux trains de la Reichsbahn dans un tunnel et une gare : 3000 prisonniers.
  • Après la capitulation allemande, les Diables Rouges restent le long du Lac de Constance. En février 1946, le 152e est chargé de l'occupation de la région de Wangen, où il est dissous le 30 avril de cette même année (Service Historique de l’Armée de Terre, Vincennes ; et plaquette publiée par le Conseil Général de l’Allier). Léon Renaud, F.F.I. du maquis Munet puis soldat au 152e, a été démobilisé en janvier 1946 (Entretien avec M. Léon Renaud, 2 juillet 2003).
  • Le régiment a eu 190 hommes tués entre septembre 1944 et mai 1945. Parmi ceux-ci figurent un sous-officier et quatre soldats de seconde classe morts à Decize (pendant l'engagement de Brain) et dans les environs, les 9, 12 et 15 septembre :
- le sergent Abdesselem Ben Salah, Mohamed Ben Ayed, Abdelkader Ben Daoud (tous les trois tués le 9 septembre 1944, à Decize), tirailleurs de la Compagnie Durif, C.R.6 : ils sont enterrés à Cossaye, puis exhumés et transférés au carré militaire du cimetière de Nevers ;
- Henri Druhiolles (21e groupement du Cantal, blessé le 10 septembre au lieu-dit Bruyères de Paray, entre Saint-Germain et Neuville, mort le 12 septembre 44, à l’hôpital de Decize) ;
- Gaston Audy (21e groupement du Cantal, mort noyé le 15 septembre 44, à l’Etang-Neuf, entre Dornes et Lucenay-les-Aix) (Liste des hommes du 152e R.I. tués au combat, cf. plaquette éditée par le Conseil Général de l’Allier).

Des combattants d’Outre-Mer

  • Les jeunes gens qui ont rallié les Forces Françaises Libres sont parfois engagés dans des opérations qui se déroulent sur d’autres continents. Après la fin de la guerre, le Journal du Centre rend hommage à deux soldats originaires du canton de Decize.
Hubert Dumont, fils d’un buraliste, « a rejoint de Gaulle en Afrique » .
Jean Fenaillon, fils de l’ancien directeur de l’Ecole Schneider à La Machine, a combattu les Japonais en Indochine (Le 9 mars 1945, l’armée japonaise qui, jusque là, avait respecté la souveraineté française en Indochine, ouvre les hostilités contre les Français et annonce aux Vietnamiens qu‘ils sont libres. Suit une période confuse : des milliers d‘arrestations d‘Européens, des pillages, de violents combats. Après une marche épuisante, 5000 soldats commandés par les Généraux Sabattier et Alessandri parviennent à joindre d’armée chinoise près de Dien Bien Phu. Il faudra attendre le mois d’août pour que les Japonais abandonnent l’Indochine, mais la rébellion du Viêt-Minh commence alors… ) ; il est décoré de l‘Étoile d‘Argent. « Au cours des combats de Lin Man (le 28 mars 1945), a franchi trois réseaux de barbelés et attaqué à la grenade un blockhaus du poste. A été blessé au cours de l’action. » Lorsque le journal publie cette citation, Jean Fenaillon est à Kun Ming, en Chine.


  • Mais d’autres guerres vont bientôt opposer ces soldats métropolitains aux populations colonisées qui ont tant aidé la France à se libérer…



Texte et images proposés par Pierre Volut et mis en page par Michel Mirault le 12 janvier 2017