Breton Gabriel correspondances de juillet 1918 à septembre 1918

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Le 2 juillet 18.

Ma chère Maman,
Me voici donc tout à fait installé avec les Anglais et je pense y rester quelque temps maintenant et au moins tant que mon régiment va rester au contact avec les Anglais. Je suis dans une ferme abandonnée à quelque distance du front ; j'ai tous mes coureurs et cyclistes avec moi et je déjeune et dîne avec le général anglais qui est très gentil, K... Donc tu vois que j'ai réellement beaucoup de chance et qu'il faut espérer que ça va durer.
Ma chère sœur m'envoie une lettre où je retrouve à dix ans de distance mes impressions du bachot. À savoir les examinateurs sont des cochons ; les problèmes étaient mal posés et enfin même la guerre n'a rien fait changer à la mentalité des examens et des examinateurs et rien aussi à toutes ces petites questions de problèmes et de sujets ; nous sommes sûrement le peuple le plus conservateur qui existe à ce sujet.
Maintenant je pense que ma sœur sera reçue et qu'elle se tiendra deux mois tranquille à la maison. On attend généralement une offensive boche, mais où ? Ici c'est plein de bonnes choses pour recevoir le Boche, belles tranchées, fils de fer, blockhaus, troupes, canons de toutes formes et de tous calibres. Si c'est de même partout, tout ira bien, mais ce coin me semble privilégié ; pratiquement on s'y bat toute la journée, et surtout la nuit où l'on ne peut fermer l'œil, car les Anglais canonnent le Boche toute la nuit avec leurs canons et sûrement ils ne doivent pas trouver cela bien rigolo.
Je suis avec des Anglais en kaki et jupons écossais, de très bonnes troupes, mais ça ne vaut encore pas nos régiments qui ont sûrement, même les moins bons, un autre esprit de soldats ; il est vrai que tous ces gens-ci ne se battent pas chez eux. Mais plus ça va, plus j'admire notre armée et notre poilu ; il n'y a réellement que deux espèces de soldats au monde, le poilu et le Boche, le reste c'est de l'occasion.
Officiers très jeunes, chargés de bagages, cantines, popotes, etc. Assez loin des hommes, beaucoup de cran individuel, ce qui explique bien des choses, traits d'héroïsme individuel et défauts collectifs, j'apprends beaucoup en les regardant et en les écoutant et pour moi c'est une excellente chose.
J'ai reçu les faux cols. Maintenant donne souvent de tes nouvelles. J'ai une lettre de Loiseau, mais elle a mis 8 jours. Secteur faux. As-tu reçu l'extrait de ma citation ? Je t'embrasse bien bien fort.
Gabriel Breton.

Carte en franchise, postée le 3 juillet 1918.

Ma chère Guite, j'ai bien reçu ton mot où tu me racontes tes impressions du bachot. Reçu aussi les journaux. Merci. Je suis sûr que tu seras reçue.
Je ne t'écris plus à Paris, parce que je pense que ma prochaine lettre te trouvera à Decize. Heureux qui... etc(1). As-tu vu mon sergent-major pour les souliers ?
Bons baisers.
Gabriel.

Le 3 soir, 18, [lettre postée le 5 juillet 1918].

Ma chère Guite,
Je reçois à l'instant ta lettre où tu me dis que tu avais échoué, cela m'embête bien parce que je pensais réellement que tu allais réussir et c'est sûrement ton problème de maths qui t'a fourré dedans. En tous cas je vois que les examens sont toujours aussi bêtes que jadis et ça ne m'étonne pas ; pour réussir il faut trois facteurs, savoir à peu près, avoir la tournure d'esprit de l'examen, et aussi le facteur veine. Tu as dû manquer surtout sur les deux derniers ; enfin je pense que tu n'as qu'à te reposer quelques semaines car il faut faire attention après un pareil surmenage de ne pas tomber malade ; pendant ce temps tout ce que tu as dû avaler parfois trop vite est digéré et d'ici un mois tu verras toi-même avec quelle facilité tu comprendras beaucoup mieux toutes les questions. Passe ton examen le plus tard possible, plus la saison avancera plus Paris sera tranquille, à cause du mauvais temps plus d'avions, repérage d'artillerie plus facile pour nous et toute idée d'offensive arrêtée.
Maintenant le mieux c'est de te reposer, de te promener, de jardiner, de faire quelques lectures pour ton oral futur surtout et te former un style plus conciliant en français en lisant quelques bons auteurs. Maintenant pour l'anglais il faudrait que tu cherches à apprendre quelques anglicismes qui rehaussent et rendent anglais un devoir correct et qui forcent une note ; à ce sujet j'avais autrefois des cahiers d'anglais de phrases toutes faites, vois si je les ai encore, ils étaient dans le tiroir de ma commode, peut-être sont-ils au grenier.
Ici je suis avec les Anglais. Je fais l'admiration de tous parce que avec peu de choses je peux les comprendre et parler avec eux et ce sont les quelques phrases apprises en Angleterre, les verbes être et avoir, quelques termes militaires qui font tout mon bagage ; avec cela je puis faire toute espèce de discours parce que j'ai des trucs et que je sais tout le temps me servir du peu que je sais bien, ce qui donne à ma conversation un petit air anglais malgré de nombreuses incorrections. Je crois que me voici dans la place, sans protection, sans rien ; c'est encore le mieux et maintenant l'on sera toujours forcé de penser à moi pour ces sortes de choses.
On parle que l'on partirait d'ici ; en tous cas rien de certain, dans tous les cas tant que nous resterons ici je resterai en liaison et dans l'État-Major ça vaut mieux que la première ligne.
Hier grandes batailles d'avions au-dessus de nous. Trois sont touchés, deux boches et un des nôtres ; c'était extraordinaire, il y avait trois ou quatre escadrilles aux prises et c'était très près au-dessus de nous, les mitrailleuses de faction et les canons anti-aériens faisaient un tapage infernal.
Je vois que la famille Petitjean se prépare à venir tant à Gray qu'à Tinte, tant mieux ; ma dernière lettre étant restée sans réponse, je n'écris plus.
J'ai envoyé des photos ; assure-toi à me les développer ; il y a des vues de Grand Fort Philippe, aussi une bobine des gens chez qui j'étais tout dernièrement près de C... Toute la famille a pleuré quand je suis parti et l'on ne pouvait pas me voir quand je suis arrivé ; c'est toujours comme cela. Je ne sais pas ce que je fais pour avoir un pareil succès, mais ça m'embête bien et je n'ai pu leur faire accepter un sou. Je n'ai que les photos pour remercier et je pense qu'elles seront bien.
Reçu ce soir le chocolat et le canard de la maman que nous mangerons le jour de la fête nationale.
Il paraît qu'il y a des masses d'Américains en ce moment, je pense que les Boches auront fort à faire d'ici quelque temps. Ai reçu une lettre des Loiseau pour cette pauvre citation, je pense que la maman a reçu l'extrait.
Écris-moi, tu peux aussi m'envoyer des illustrés toutes les semaines. Vu, Panorama, Fantasio, Écho de Paris ou Carnet de la Semaine, tout cela me passe les heures de la nuit qui sont assez longues. Aujourd'hui je suis en veine d'écrire ; il est 11 heures et tout est assez tranquille ; il est vrai qu'il fait assez mauvais.
J'aurais bien voulu avoir mes souliers et un petit [ill.] et un petit manuel de conversation ; enfin je me tirerai d'affaire, les souliers seront pour l'hiver.
Écris-moi, donne-moi des détails sur ton sujet de Français et d'Anglais et tes notes aussi.
Repose-toi, mange, dors et bois et ne t'en fais pas ; moi je continue à avoir une grande chance, c'est pourquoi tu n'en as pas eu, j'ai tout pris pour moi ces deux mois-ci. Ma pauvre vieille, je t'embrasse bien fort ainsi que la maman qui doit être contente de t'avoir.
Gabriel.

Le 7 juillet 18, [lettre postée le 8 juillet 1918].

Ma chère Maman,
Toujours avec les Anglais. Je mène depuis une dizaine de jours une vie assez heureuse ; c'est un commencement, je ne sais pas combien de temps va durer ma mission, mais enfin l'important c'est que l'on pense à vous dans les missions de ce genre. De plus j'ai reçu hier de Guite les deux petits bouquins, c'est tout à fait ce qu'il me faut et je remercie beaucoup la pauvre grande, elle aurait bien dû passer à Dijon peut-être les examens, auraient-ils été moins durs ? Elle n'a qu'à demander les sujets pour voir.
Le secteur est calme, trop calme peut-être ; le Boche change de tactique comme de chemises et on ne sait jamais bien à quoi s'en tenir avec lui. En tous cas ce mont [ill.] dont on voit tout ce qu'ils font les tente et les gêne et peut-être attaqueront-ils par ici, mais à mon avis le grand coup sera encore une fois en direction de Paris.
En tous cas je ne pense pas qu'ils nous surprennent beaucoup ; il y a des tas de troupes de tous les côtés maintenant et les Américains ont bouché largement les vides de mars. Mais je m'attends à une grande offensive boche, puis à une contre-offensive si nous arrêtons les Boches sans trop de pertes.
L'été s'annonce mieux que le printemps.
Les Anglais d'ici sont bons mais ça n'approche pas nos divisions d'acier ou de granit, et puis les soldats ne sont pas si débrouillards que les nôtres ; enfin je ne les ai jamais vus se battre, mais ils étaient au Kem... [Mont Kemmel] et n'ont pas été trop brillants.
Je pense que Guite pourra me faire mes photos maintenant et que, petit à petit, elle retrouvera la paix et la tranquillité en regardant le jardin rôtir et sec dessécher.
Decize s'américanise, stars and stripes for ever ! Moi je m'en fiche, en tous cas je n'irai pas chercher de femmes, même avec des grosses dots, chez les marchands de bœufs et commerçants enrichis. Qui est donc ce neveu de Brunet dont tu me parles pour la fille Poulet ? Du reste je te dirai que je n'attache plus d'importance à cela, je n'ai qu'une idée : finir proprement la guerre et après élever des bœufs et faire pousser du blé, j'aurai servi deux fois mon pays, « honorablement ».
Je t'embrasse bien fort et vous tiendrai au courant de mes déplacements.
Gabriel.
Je pense que la mère Vagne ne prendra plus l'offensive sur les ménages S…

Le 8 juillet 18, [lettre postée le 9 juillet 1918].

Ma chère Maman,
Reçu ta lettre ce soir, où tu me racontes l'arrivée de Guite. Je suis content de la savoir pas trop fatiguée par toutes ces histoires d'examen ; enfin quelques semaines de repos lui feront du bien ; qu'elle m'écrive un peu et aussi qu'elle me donne quelques détails sur son examen. Qu'elle tire mes photos du mieux qu'elle pourra et qu'elle m'envoie quelques exemplaires, qu'elle me fasse un petit paquet, surtout des jeunes filles et de la maison où j'étais à Bavinchove(2).
Maintenant de grands changements pour nous se préparent, nous allons sûrement voir du pays d'ici peu, c'est dans l'air et je ne suis pas trop fâché de quitter ce Nord ; nous étions réellement trop loin, mais nous trouverons peut-être pis ; enfin nous verrons ce que l'on fera de la D.I. de granit. Ça ne nous effraye pas et je compte bien que tout va se passer normalement. Ce que tu me dis des régiments où j'étais m'embête bien parce que j'ai beaucoup et beaucoup de copains ; il y aura sans doute eu beaucoup de casse ; je préfère cent fois plus être dans ce régiment-ci ; total fait, les pertes ne sont pas plus lourdes et on y est mieux, bien mieux considéré.
Maintenant je vois que vous voici lancées dans l'Amérique(3). Je ne vous dis qu'une chose : faites attention et ne vous laissez pas bourrer le cran ; on emballe les gens avec des mots et des idées ; la vérité est que l'Amérique fait une affaire et ne veut pas recommencer les sottises de l'Angleterre en 1870 ; elle cherche à éteindre l'incendie parce qu'elle se sent elle aussi à son tour menacée. La guerre n'est pas une affaire de sentiments, c'est tout l'apport, mais en France nous trouvons toute nouveauté épatante ; réservons notre jugement pour les batailles, un raid fait par des troupes fraîches ne compte pas, mais une résistance sous la boue et l'avalanche d'obus, par des poilus éreintés est plus belle que tout. Maintenant n'ouvrez votre porte qu'avec méfiance ; à vivre avec les étrangers j'apprends à les mieux connaître ; en vérité nous n'avons rien, mais rien à leur envier et nous valons mieux qu'eux sur tous les rapports. En tous cas, rappelez-vous qu'à part quelques exceptions, quand ils auront mis un doigt chez vous, ils y mettront le bras et toute leur personne encombrante, avec les amis et le reste ; il vaudrait mieux dans ce cas se tenir réservé dès les premiers temps plutôt que d'avoir des histoires dans la suite. Méfiez-vous, méfiez-vous.
Toute ta lettre est pleine de l'Independance Day(4) ; ça c'est le vaste bluff. Sûrement nous n'avons rien à leur apprendre là-dessus car les journaux ont été splendides depuis 4 jours, mais après les fleurs, les drapeaux et la bombe, ça sera les tranchées, les cadavres où tourbillonnent les mouches vertes et d'autres espèces de bombes ; nous verrons s'ils se comportent là comme dans les défilés et nous aurons tout le loisir de les apprécier. De plus en plus je suis fier de nous, de nos régiments, de nos poilus et de nous-mêmes ; ils ont tout à apprendre de nous, la manière de se battre, de tenir, de mourir et aussi d'avoir en-dehors de la tenue et de la correction, chose qui leur manque tout à fait bien souvent. Je suis peut-être un peu dur mais vous verrez si c'est faux.
Je vous tiendrai au courant, je suis toujours ce soir avec mes Ecossais qui sont assez gentils.
Je vous embrasse bien fort toutes deux.
G. Breton.

July 12th 18.

Dear Margaret,
Just I am travelling during three days, and I arive now not very far from the great tower, you was [sic] last time for your examination.
When I arrive, il seems to me it was five years ago, and under the big trees of the forest I was inspired that I had not apercieved the old man with red suits who cried all day long on the fields «Bom Bom ». It's fresh, it's good, and that's all and I look all around me to see the little wooden-bones, where I was accostumed to spend sometimes my money.
I suppose you understand now where I am.
It's also a very beautiful castle on the front of which it's just write the words I have adopted for me « Ense et aratro ».
I am quite well. I suppose you are the same and all the family so.
All my good whishes and kisses for you and mother.
Gabriel.
I shall write you another time but I expected that this letter shall arrive quick and safe.

Le 17 juillet 18.

Ma chère Maman,
Mon jour anniversaire a été assez mauvais ; nous ne faisons que voyager dans les forêts et nous sentons fort bien que l'on nous garde pour nous engager sitôt que le Boche aura montré son jeu.
Nous savons que son offensive a commencé par ici. Tout est calme, cependant on se méfie beaucoup et pour moi je pense que le vieux rêve boche Nach Paris hante encore les cervelles de Hindenburg et autres.
J'ai reçu hier dans le bois mes bonbons d'anniversaire, aussi les photos qui sont très bien. Je suis content d'avoir une collection d'avions, je l'ai prise à Bray-Dunes. La Guite ne l'a pas fait ; je veux dire si elle ne m'a pas envoyé d'autres photos, qu'elle fasse une collection pour les jeunes filles (elles et leur maison) et qu'elle les envoie directement à Mlle Maerens à Bavenchove (Nord), c'est près de Cassel.
Je vous fais cette carte sous de grands chênes pareils à ceux de Tronçais ; autrefois on y voyait de belles chasses dont le tout-Paris parlait et maintenant c'est plein de capotes bleues et les détonations des gros canons remplacent le cri du cor.
Je vais bien. Je supporte assez bien toutes ces fatigues. Je vous enverrai des petits mots aussi souvent que je vais pouvoir le faire.
Bons gros baisers.
Gabriel.
Bien reçu aussi les journaux.

Le 18 7 18, [carte-lettre postée le 20 juillet 1918].

Ma chère Maman,
En pleine bataille victorieuse. Tout va très bien et je pense que le Boche cette fois va se rappeler de ses sottises.
Je suis assez tranquille dans un grand bois que l'on a pris à l'ennemi ; j'ai un instant de répit, le Boche fout le camp de tous les côtés. Je vous embrasse bien bien fort.
Gabriel. Six heures soir.

Le samedi 20, [carte-lettre postée le 24 juillet 1918].

Ma chère maman,
Je vais toujours bien ; nous avons fait une forte bataille et avons été victorieux(5). Je m'en suis assez bien tiré jusque là sauf les fatigues.
Ma pauvre maman, ça a été bien dur mais je pense que nous touchons à la fin et que nous aurons un peu de repos ; depuis huit jours je n'ai pas pu dormir et mange je ne sais quoi. Je suis un peu abruti par tant de fracas et la chaleur, mais le moral reste intact. Ma chère maman, ma grande sœur, je vous embrasse bien bien fort. J'ai confiance en des jours meilleurs.
Gabriel.

Le 24 juillet.

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En-tête : HOTEL TERMINUS NORD, 12 boulevard Denain (en face de la gare du Nord. PARIS.

Ma chère Maman,
Les jours se suivent et ne se ressemblent en rien. Je me suis battu comme un chien pendant cinq jours et cinq nuits, et en dernier devant Oulchy-le-Château. J'ai failli être pris, tué, plus de cinquante fois et, en pleine bataille, j'ai reçu l'ordre de quitter le front et d'aller dans la Haute-Saône, dans un centre américain.
Ce n'est que provisoire, mais cela me retire de la bataille et si je perds gros en quittant le régiment, vous y gagnerez en tranquillité. Je renonce à te dépeindre dans quel état je suis arrivé au terminus Nord, personne ne voulait me recevoir.
Je fais partir ce petit mot [ill.] directement pour que vous soyez rassurées.
Bons gros baisers.
Gabriel.

Le 25 juillet 1915 [sic pour 1918], [carte-lettre postée le 26 juillet 1918].

Ma chère Maman,
Me voici à ma nouvelle affectation. Ma pauvre maman, me voici, je pense, tiré d'affaire complètement, vous pouvez respirer.
Je vous écrirai plus longuement dans quelques heures ; pour le moment je suis éreinté, fatigué, ahuri, éreinté mais content.
Je vous embrasse bien bien fort.
G. Breton.
Lieut. Breton, Mission Militaire Française. Centre d'Instruction des officiers informateurs. A.S. Secteur 19- H.

Le samedi 27.

Ma chère Maman,
Après six jours de combats, nuit et jour, après m'être battu comme je ne sais quoi pendant ce temps, me voici dans ce petit pays de la Haute-Saône très tranquille, où je ne m'en fais pas. On m'a envoyé ici pour passer un mois et après pour éventuellement passer définitivement à l'armée américaine. Dans un mois j'aurai peut-être quelques jours de repos et j'irai à Paris. Pour ce qui est des permissions régulières, il n'y faut pas songer maintenant. Je te dirai que pour le moment je ne me plais pas ici ; l'esprit des types qui sont là ne me plaît pas et je regrette presque mon 128, mes hommes et la bataille ; mais je vous sais plus tranquille, alors ça me réconforte un peu et puis je n'ai pas le même esprit que les autres ; cela vient de ce que je suis tout chaud de la dernière mêlée, j'ai en ce moment un caractère infernal.
J'ai vu à Paris en passant l'oncle et Jean, j'ai dîné avec eux, ils n'ont pas pipé et je l'ai fait à l'influence.
Ma pauvre maman, je pense reprendre tout doucement mon esprit et mes nerfs, mais je suis extrêmement fatigué et énervé par tous ces combats ; de plus je perds mon 3e galon et peut-être la croix ; aussi je suis exaspéré d'être avec un tas de types qui veulent m'apprendre une guerre que j'ai faite.
Tout cela va se tasser quand j'aurai vos lettres. Maintenant il faut que Duchemin tienne mon habit et ma capote toute prête. J'en aurai sûrement besoin, mon vieil habit n'existe plus, je n'ai plus que celui en gabardine que je traîne tous les jours.
J'ai reçu mes souliers ; ils vont bien mais ne me plaisent pas de forme, on dirait des bateaux. Maintenant j'ai assez de linge, mais tu envoies 200 F au 128 – il faudra que je réclame ; en attendant il faudra encore m'envoyer 200 F ici, nous dépensons un argent fou ; j'ai un taudis pour 60 F, repas 60 F par semaine, je ne compte pas les frais ; c'est extraordinaire, nous sommes ici 200 et c'est grand comme Avril.
Je vous écrirai notre bataille pour m'en rappeler dès que je serai plus calme.
Je vous embrasse bien bien fort. G. Breton.
Mission Militaire Française. Centre d'Instruction des officiers informateurs U.S. Secteur 19.A.

Le 31 juillet.

Ma chère Marguerite,
Me voici donc pour le moment dans un centre d'instruction où je fais un peu d'anglais et un peu de travail et d'où je vais repartir si ça va bien pour l'armée américaine, où je serai adjoint conseiller technique d'un chef de corps, colonel ou général. Naturellement c'est peut-être plus intéressant et moins dangereux que ce que je faisais ; mais je regrette mon régiment et mes hommes ; aussi pour l'instant je m'embête ici et j'ai le cafard ; mais je pense reprendre le dessus. Il y a foule ici ; mais j'ai pu trouver un petit chez-moi où je m'installe. Je ne sais pas combien je peux rester ici, ça va varier selon les besoins, je peux rester entre dix jours et deux mois. Peut-être aussi vais-je avoir quelques jours, mais les permissions régulières ça n'existe plus pour le moment et on ne peut compter avoir quelque chose de sérieux qu'en hiver. Enfin il ne faut pas se plaindre ni vous plaindre et jusqu'ici j'ai eu la partie assez belle pour ne rien envier à personne. Il faut donc que Duchemin tienne mes habits très prêts ; un essayage et ça doit se terminer ; et pour la capote je conserve mon matricule de régiment naturellement et mon uniforme bleu, c'est celui sous lequel je me suis battu et sous lequel mes camarades sont morts, je ne veux pas changer pour un kaki.
J'ai fait une bataille terrible, 18, 19, 20, 21, 2 et 3 ; je suis parti de Faverolles, me suis battu le long de la vallée de l'Ourcq sur la voie du chemin de fer ; le 21 j'étais devant Oulchy-le-Château, le 19 au soir j'entrais un des premiers à Rozet Saint-Albin, où je me suis battu de rue en rue et de maison en maison comme en 14. Les Boches nous ont fait assez de mal avec leurs sales mitrailleuses, mais il y avait moins de marmites ; j'ai bien perdu en venant ici sûrement mon 3e galon et sûrement une belle citation et ça m'embête beaucoup ; aussi je suis aussi hargneux que possible ; mon colonel savait depuis le 15 que je partais aux Américains et on m'a fait faire toute l'attaque sans rien me dire, je n'aurai sûrement aucun bénéfice de ce que j'ai fait. On m'a prévenu juste le 24 au matin, j'ai à peine eu le temps de serrer la main à mes pauvres soldats qui pleuraient de me voir partir.
Enfin il faut accepter sans trop crier ce que j'aurais été heureux d'avoir il y a quelque temps. Nous ne savons pas au juste ce que fera l'armée américaine ; elle aura, il est certain, de grosses pertes hors de proportion, mais l'apprentissage doit se payer et sûrement il coûtera en vies humaines.
Écris-moi, merci pour les photos, j'ai eu les souliers juste à temps.
Je vous embrasse toutes deux bien fort.
Gabriel.
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Le vendredi, [lettre postée le 3 août 1918].

Ma chère Maman,
Je reçois aujourd'hui ta lettre, 200 F, la petite carte. Je te dirai que tu n'as pas besoin de t'en faire ; bien sûr je n'aime pas plus les coups qu'un autre, mais j'ai eu beaucoup de peine à quitter mes hommes, que j'avais menés à la bataille, et cela m'a rendu très nerveux, parce que les pauvres bougres n'avaient que moi. J'ai eu la joie des les épargner le plus longtemps possible et puis il m'est arrivé une petite aventure à Rozet Saint-Albin ; nous avons essayé de prendre des mitrailleuses boches, mais malgré que nous nous étions approchés très près, nous n'avons pu et la section d'à côté de la mienne avait eu des tués et deux caporaux très grièvement blessés ; c'était 5 heures du matin le 20, nous avons reçu l'ordre de nous en aller ; et naturellement les ¾ se sont sauvés, seuls mes hommes sont revenus avec moi dans un marécage d'où je les ai tirés sans pertes ; seulement nous n'avions pas nos deux grands blessés qui appelaient au secours. Nous sommes revenus à Rozet Saint-Albin nous mettre dans des caves et tout le temps je pensais à ces deux pauvres types qui allaient mourir faute de soins, et aussi je me disais que ça ne me regardait pas et que chacun n'avait qu'à se débrouiller pour ses hommes. J'ai été voir l'autre s/lieutenant qui m'a affirmé qu'ils allaient mourir et que c'était inutile de sacrifier des hommes pour des gens qui peut-être étaient morts ; enfin je suis revenu dans ma cave et je ruminais ça, et je pensais à vous et à la maison ; tout ça n'était pas gai. Enfin je me suis décidé à essayer d'aller voir et avec deux de mes poilus nous avons fait un détour dans le bois et les marais et je suis arrivé vers 3 heures près de l'endroit où ils étaient ; ils étaient vivants et demandaient à boire ; j'essayais de ramper jusque vers eux, mais les cochons me flanquaient une dégelée de balles terrible, ça coupait les branches et ça sifflait partout ; à la 3e fois je pus les approcher, je refis leurs pansements, les cachai dans un grand fossé et je repartis ; et le soir, à deux heures, je pus avec des volontaires les ramener et le médecin m'a assuré qu'ils vivraient. Ça m'a fait une grosse popularité et tout le monde voulait marcher avec moi ; des camarades ont été jaloux, mais j'étais tellement heureux que je n'y ai pas fait attention ; maintenant je pense que cette chose m'a porté bonheur car c'était une folie et je pouvais être deux fois touché.
Mais toutes ces histoires et la bataille m'ont rendu très nerveux ; je buvais trop et ne mangeais que du riz au chocolat, c'est avec cela que je me suis nourri 6 jours, je ne pouvais avaler autre chose.
Enfin, quand je suis arrivé à Paris, j'étais mort, et l'oncle a dû me voir très fatigué malgré un bain, douche et lavage au Terminus Nord. Maintenant je vais mieux mais je ne peux pas travailler ; or ici il nous faut faire dix heures de classe par jour, ça me rend malade. Et puis je dors tout le temps.
J'ai été présenté ce soir au commandant des groupes ; il [ne] m'a demandé qu'une chose, c'était ce que je voulais faire après la guerre. Une foule d'idiots répondent « je veux être soldat », mais moi j'ai dit que j'avais assez fait et que si je réchappais j'irais élever des bœufs et semer du blé ; il a été enthousiasmé de ma franchise et j'ai vu que je lui avais produit une très favorable impression.
Donc je resterai sûrement ici et je vais être pris dans l'engrenage américain. Dans un mois je serai affecté à une division américaine en France ou... en Amérique, et j'irai partout avec elle pour indiquer aux officiers ce qu'il faudra faire ou ne pas faire.
J'ai assez bavardé, je vous embrasse bien fort. Gabriel.

C.I.I.U.S. - 6 août 18, [lettre postée le 7 août 1918].

Ma chère Guite,
Je t'embrasse bien fort pour ton anniversaire. La guerre ne me fait pas perdre quand même la mémoire, mais où est le temps où l'on mangeait la crème et les gâteaux avec les bougies ? Écris-moi souvent, tu ne m'as rien dit encore sur ton bachot, et les notes?
Tes Américains chantent-ils Over there ? C'est la chanson que tout le monde hurle ici.
Bons gros baisers d'anniversaire.
Gabriel.

Le mardi, [lettre postée le 7 août 1918].

Ma chère Maman,
Je reçois ta lettre du dimanche et aussi j'ai eu la lettre qui concerne le moulin ; pour le moulin c'est bien embêtant, mais il faut tâcher de faire ce que l'on pourra ; enfin je pense que ça finira quand même par bien marcher.
Je sais la différence qui existe entre la U.S. Army et la U.S.R. id. Enfin je verrai, ici ça va un peu mieux que les premiers jours où j'étais réellement trop fatigué et trop énervé, mais je me trouve assez bien ici en ce moment, je fais de l'anglais et je laisse le reste ; on ne peut rien m'apprendre sur la guerre maintenant. J'ai bon appétit et je dévore mais, si tu veux m'envoyer quelque chose, ce sont des choses faites par toi, en boîtes, pour mon déjeuner du petit matin, qui me plaisent le mieux. Ici tout est hors de prix du fait de l'affluence et puis le pays [n'] est réellement pas riche.
Pour mon habit, je pense pouvoir avoir un bout de permission à la fin du cours ; alors j'aimerais bien mieux l'essayer, car je voudrais qu'il aille bien ; Duchemin n'a qu'à me le tenir prêt à finir en un ou deux jours, voilà ; si j'allais à Paris, je vous passerais un télégramme, je saurai toujours bien 2 jours à l'avance ce que l'on fera de moi ; il y a trois alternatives :
1° Je fais partie d'un groupe affecté à la fin de son stage à une D.I. américaine ; donc je pourrai peut-être à la fin du cours avoir une permission si l'on ne nous reclasse pas de suite ; cas normal.
2° Mon groupe pourrait partir en Amérique, permission certaine avant le départ.
3° Je pourrai être désigné pour aller individuellement rejoindre un poste quelque part où ça manquerait, remplacer un blessé ou un instructeur, etc, etc ; cas peu probable.
Néanmoins j'aurai droit à une permission avant décembre, mais je n'ai rien de régulier depuis novembre ; il est vrai que j'ai bien eu des dédommagements et je ne peux rien dire ; et maintenant on ne peut ni compter, ni penser aux permissions régulières de l'an passé.
Je pense que si j'avais quelque chose ce serait pour fin août, entre le 23 et le 10 septembre.
Maintenant, pour mon adresse, pour que ce soit moins long, tu n'as qu'à écrire : C.I.I.U.S., ça arrivera.
Le bonjour à tout le monde, je vous embrasse bien fort toutes les deux, soignez mon Scaff, peut-être pourrai-je un peu en profiter.
Bons baisers encore. Gabriel.

Le jeudi, [lettre postée le 10 août 1918].

Ma chère Marguerite,
Bien reçu ta lettre avec la photo, où tu me racontes Jean Petitjean ; il a une très brillante conception de la guerre, à ce que je vois, il se croit presque sûrement indispensable au salut de la République en fabriquant de la saccharine. Enfin je pense qu'il y aura à la fin de la guerre une justice immanente et il aura sûrement le caquet moins haut quand les poilus reviendront.
J'ai vu que la chasse ouvrirait le 16, j'ai donc bien des chances pour n'être pas là à cette époque. Il se peut que j'aie ma permission du 1er au 10 septembre environ et je ne peux rien faire pour l'avancer ou la reculer parce que je suis dans l'engrenage ; enfin je chasserai en hiver pendant la permission de dix jours, s'il y a encore du gibier à cette époque, ce dont je doute ; et puis ça ne me dit plus rien, parce que je sais que l'on pille et que l'on galvaude les propriétés, alors j'aime mieux n'y pas penser.
Nous n'avons pas mal trinqué dans notre secteur et reçu quelques obus, mais en somme le secteur n'est pas dangereux et l'on peut travailler assez tranquille, mais nous avons beaucoup d'eau, de pluies et d'orages et nous sommes assez rincés ; enfin notre position n'est pas comparable à celle des camarades du Chemin des Dames ou du Canal d'Ypres. Et puis nous sommes tous les soirs à l'abri, ce qui est bien à regarder aussi. Je suis toujours avec le capitaine Barraux et nous faisons encore quelques bonnes parties de bridge. Envoie-moi le restant des photos. Gardez toujours l'habit pour ma permission, où l'on fera rajouter une brisque et un galon, si par hasard la loi passait.
Maintenant écris-moi un peu plus, car je te trouve assez paresseuse.
Je t'embrasse très fort ainsi que la maman qui elle aussi me paraît assez paresseuse en ce moment, ça doit être la mouche de la paresse qui vous a piquées. Bons baisers.
Gabriel Breton.

Le dimanche 11 [août 1918].

Ma chère Maman,
Le vent décidément souffle en victoire et je pense que le Grand Feld Marschall [Hindenburg] et l'autre Ludendorff n'ont pas beaucoup le loisir de réfléchir ; voici le Boche un peu calmé et je pense que l'année prochaine ils vont en sentir la pilule.
Nous continuons à travailler avec acharnement ; ici ça commence à 8 h ½ pour finir à 6 h ½, 7 h. Voici par exemple mon emploi du temps de demain : 6 h à 10 h exercice de contre-attaque sur le terrain ; celui-ci étant à 7 km, il faut partir à 4 h 1/2 ; de 10 h à 11 h 30 anglais ; de 11 h 30 à 1 h 30 repas ; de 1h 30 à 3 h conférence tactique et autre ; de 3 h à 4 h anglais ; de 4 h à 5 h re-conférence ; de 5 h 30 à 6 h 30 anglais. Tous les jours pareil ; en plus de très nombreux postes et rédiger des cahiers, etc, etc, tu vois d'ici.
Maintenant notre cours va se terminer vers le mois de septembre ; s'il n'y a pas imminence de départ, peut-être aurai-je une permission à cette époque, mais là-dessus rien de bien certain ; enfin je ne veux pas me plaindre et sans doute ferai-je des choses intéressantes avec les Américains ; peut-être aussi aurons-nous une très grande permission en hiver quand le front sera stabilisé.
Aujourd'hui dimanche, j'ai mis un peu d'ordre dans mes affaires, correspondance et autres. J'ai donc bien reçu toutes vos lettres, les 200 autres francs ; j'ai bien assez maintenant. La vie coûte ici horriblement cher, mais je pense que c'est partout la même chose ; cependant on nous a augmentés, ce qui fait que j'ai tout à fait assez maintenant. Si je vais avec les Américains, il me faudra quelques autres choses, mais je verrai tout cela quand il faudra. 6 brisques sur mon habit à gauche et 1 à droite.
Parmi tous les enfants de Scaff il faudra m'en avoir un joli parce que dans 2 ans le vieux ne pourra plus chasser et la guerre sera terminée et nous recommencerons d'aller tirer les perdrix. Je souhaite bon courage à ma sœur pour tous ses examens ; enfin elle réussira en octobre, mais elle a bien de la constance. Rien de neuf dans mon régiment, je n'ai guère de leurs nouvelles, ils sont en pleine bataille sûrement en ce moment.
Je vous embrasse bien fort toutes deux. Je suis content que ta métairie soit arrangée ; il y a plus à faire avec les réfugiés qu'avec les gens du pays.
Je vous embrasse encore. G. Breton.

Le dimanche 18 [août 1918].

Ma chère Maman,
J'ai reçu hier une lettre de Guite et une de Germaine que je remercie bien fort d'avoir pensé à moi et à laquelle j'enverrai un petit mot demain ; ce soir je reçois une lettre, où tu me racontes les domaines et le père Roblin. Je pense que tu pourras faire arranger ce qui tombe au Bois du Jault. Il se peut que je puisse avoir une permission qui coïncide avec la chasse et j'espère bien pouvoir aller tirer quelques perdrix, mais nous ne pouvons pas dire grand chose ici sur ce que nous ferons et sur les permes éventuelles. D'abord il faut finir ce cours, il va finir d'aujourd'hui en quinze et ensuite, s'il n'y a pas de presse, peut-être aurons-nous ma permission ; mais s'il le faut, nous serons obligés de partir très rapidement avec les américains et nous n'aurons nos permissions qu'une fois là-bas.
Je suis content que Guite et Germaine puissent sortir un peu ; les Américains s'embêtent et je suis bien navré que l'on n'ait jamais pensé à nos pauvres poilus pour ces petites distractions. Je pense que l'on est en train de former une grande armée américaine qui prendra quelque chose fin septembre ; c'est bien le moins qu'on les assure ; quelques uns d'entre nous viennent de partir pour Clamecy, il y a des Américains partout.
Chaleur énorme, on étouffe depuis trois jours et le travail s'en ressent. Ma pauvre maman, les distractions sont rares ici ; et je donnerais bien quelque chose pour recommencer la pêche miraculeuse dont tu me parles, c'est bien loin et les brèmes ont bon temps. Enfin ça reviendra peut-être ; en attendant, j'attrape des cheveux blancs à faire des devoirs, plans de raids, d'engagements de divisions et autres.
Je vous embrasse bien fort toutes deux, je vais bien, toutes mes amitiés et remerciements à Germaine.
Gabriel.

Le vendredi, [23 août 1918].

Ma chère Maman,
Je n'ai pas eu le temps de faire une lettre depuis quelques jours, mais je n'ai pas d'histoire et je suis abruti par le travail et la considérable température.
Notre cours va se terminer très prochainement et nous serons très prêts à la fin de la semaine prochaine. Il est question de nous donner nos permissions dès ce jour, avec par exemple menace de rappel par télégramme. Donc, à moins d'événements tels que départ précipité dans une D.I.U.S. [Division d'Infanterie Américaine], je pourrai me trouver à Decize dans les premiers jours de la semaine du premier septembre. Je pêcherai et chasserai, je me moque des ouvertures, j'ai gagné le droit de manger les perdrix de chez moi dans les fossés de l'Ourcq et à Oulchy-le-Château.
J'emporterai un tas de vieilles affaires qui ne peuvent m'être d'aucune utilité et je tâcherai de faire un inventaire exact de tout ce que j'ai et de ne garder que les choses utiles, chemises ou autres. Je remporterai toutes les vieilles nippes que j'ai ici. Il faudra donc voir encore ce pauvre Duchemin pour les habits et la capote. Je suis bien content de voir que Jarre a payé, je vais faire un tour [ill.] dans les domaines pour voir tout cela. Enfin je suis content de venir me reposer un peu car je suis extrêmement fatigué par le travail et la température.
Il faudrait voir aussi si on ne pourrait pas trouver une voiture et un cheval pour le temps où je serai à Decize à droite et à gauche, mais quelque chose de certain et que je ne sois pas obligé de me faire de la bile pour cela. Je vous ferai passer un télégramme dès que je serai certain de mon départ ; je passerai peut-être par Chalon, mais rien n'est certain en ce moment.
Reçu la boîte de cigares de Germaine ; j'ai fait partir hier un petit paquet de spécialités du pays. Guite donnera à Germaine l'un des deux objets.
Ma chère maman, je suis bien content de penser, de savoir que je serai à Decize d'ici peu parce que j'ai les nerfs malades et que le printemps et l'été ont été largement employés par moi et qu'il est temps que je me repose.
Je vous embrasse bien fort toutes deux.
G. Breton.

Le lundi 26 [août 1918].

Ma chère Maman,
Rien de nouveau ici à Faverney(6) ; ma permission que j'entrevoyais ces jours-ci est encore remise et probablement il y aura du changement dans ces groupes ces jours-ci et les tripatouillages comme ça se voient dans toutes ces usines. Beaucoup d'officiers sont mécontents de la façon cavalière dont on nous traite ici ; il y a deux chapelles et ici on ne perd pas une occasion de nous dire que nous sommes réservistes et que ceci et que cela ; de plus ce ne sont rien que des chasseurs à pied qui dirigent la boîte d'où systématiquement on flanque les mauvaises places à la biffe; cela a créé un état d'esprit regrettable. Enfin je continue à fournir mes douze heures de travail ; par ces chaleurs c'est assez abrutissant ; je me demande par exemple ce que l'on va faire de moi après cela ; enfin tout m'est indifférent et l'on ne peut toujours pas m'envoyer plus près des Boches et des coups, cela me console.
Pas de nouvelles de mon régiment ; les officiers ont dû être tués ou blessés et le régiment est sans doute en train de se reformer quelque part. Ici nous avons eu un peu d'orage, ce qui fait que c'est tout de même un peu plus agréable, mais grands dieux que nous avons eu chaud. Si Marguerite achète de la poudre noire, qu'elle fasse attention à prendre des douilles un peu moins bonnes, qu'elle prenne des douilles bleues dans le genre de celles que le papa avait autrefois.
Ma pauvre maman, je ne sais pas quand je pourrai chasser mais enfin ils me donneront toujours bien ma permission un jour ou l'autre.
Je crois que les offensives commencent à se tasser un peu, réellement la chaleur doit être abominable et les hommes doivent souffrir beaucoup sur les champs de bataille. Avez-vous reçu la petite boîte de cols et manchons ?
Je pense que ma situation va s'éclaircir à la fin de la semaine.
Je vous embrasse bien fort toutes les deux. Toutes mes amitiés et bons souvenirs à Germaine si elle est toujours là.
Gabriel.

Carte en franchise postée le 4 septembre 1918.
Paris, mercredi.

Je vais partir ce soir pour rejoindre mon régiment, je compte y être ce soir dans la nuit ou demain.
Ma cantine n'est pas là et je partirai sans elle ; je me demande quand je la reverrai ; j'ai fait une réclamation à la gare de Lyon. Envoyez-moi par la poste une chemise, un caleçon et deux paires de chaussettes et deux serviettes. Je tiendrai avec cela jusqu'à la permission.
Bons baisers.
Gabriel.

Le vendredi, [lettre postée le 7 septembre 1918].

Ma chère Maman,
Me voici de retour à mon régiment et après bien des péripéties j'en suis, je te dirai, bien content. J'ai retrouvé un milieu meilleur, bien plus sain et bien plus propre que celui que j'ai quitté. J'ai vu le colonel qui, n'ayant pas besoin de moi, m'a envoyé faire un petit tour au C.I.D. où je suis en ce moment. J'ai eu le plaisir en arrivant au régiment de trouver une citation d'une autre étoile d'argent que voici :
« Le 20 juillet, va lui-même relever deux caporaux blessés sous des rafales de mitrailleuses. Le lendemain capture trois prisonniers. Officier audacieux, d'une bravoure digne d'éloges. »
Donc me voici à peu près payé cette fois. Je suis content ; de plus le régiment a une autre citation, bientôt nous aurons la fourragère jaune. J'ai été bien heureux de retrouver mes camarades et tout le monde a été heureux de me revoir. Je ne serai pas très longtemps sûrement ici ; le régiment est encore en train de se battre, mais quand il va redescendre, nous irons sans doute le renforcer et je recommencerai ma petite vie de naguère. J'aime bien mieux cela que l'Amérique.
Ma chère maman, si je reste ici quelque temps, j'aurai peut-être ma permission et ça pourrait sans doute coïncider avec l'ouverture de la chasse, mais je ne sais à ce sujet rien de certain. Mais j'ai quand même beaucoup de chance d'y aller d'ici peu.
Écrivez-moi, 128e R.I., secteur 194 (C.I.D.)
Je vous embrasse bien fort toutes deux.
Gabriel.
Ma cantine est perdue et j'ai fait une réclamation à la gare de Lyon.

Le dimanche 8, [lettre postée le 9 septembre 1918].

Ma chère Maman,
Le régiment étant en repos, il est assez probable que je n'irai pas ces jours-ci et que je vais avoir une permission qui va m'amener à Decize pour l'ouverture de la chasse.
Que Marguerite tienne donc toutes choses en place et, malgré le peu de gibier, je ferai l'ouverture traditionnelle au petit jour à Beaunay. Si l'Américain (le lieutenant J.P. Hahn) peut venir et me conduire en auto, on peut lui prêter le fusil de papa et lui faire quelques cartouches de poudre noire.
Je passerai par Paris, c'est mon chemin, et je tâcherai de recouvrer ma cantine que je déposerai quelque part. Je vous enverrai un télégramme pour vous indiquer jour et heure d'arrivée, un matin de très bonne heure, ou mieux le train de permissionnaires Chagny-Nevers qui doit arriver vers cinq heures du soir. J'irai peut-être à Chalon ; enfin j'ai l'intention de me démener et de prendre un peu l'air et de sortir de tout ce métier militaire.
Si rien n'arrive, je serai probablement samedi matin ou soir à Decize pour au moins la semaine.
Je vais bien et vous embrasse bien fort toutes deux.
Gabriel.

Le jeudi 12 septembre [1918].

Ma chère Maman,
Je viens d'arriver à Chalon par l'express de Paris. Je suis en permission et je serai à Decize samedi comme je t'ai écrit dans la lettre qui est partie du C.I.D. Pas de cantine, elle est perdue sur la ligne de Nevers à Paris.
Maintenant j'ai vu une foule de copains ici, Thévenet et les autres, et je suis bien heureux d'entendre parler d'autre choses que batailles, coups de main, offensives et le reste.
Maintenant j'ai l'intention de chasser tant que je pourrai et je viens de penser que c'est la première fois depuis 7 ans que je peux faire la semaine d'ouverture ; j'en ai mal au ventre d'avance.
Donc dimanche matin je vais partir, ayez la voiture ou l'auto américaine ; si vous n'avez ni l'une ni l'autre, j'irai à pied ; donc ne vous en faites pas, je chasserai tant que je pourrai et voilà.
Ma pauvre Maman, je pense que vous aurez pas mal à nettoyer et à faire ; enfin c'est la guerre. Avez-vous reçu mes lettres ? Thévenet m'a promis de venir mercredi ou jeudi.
Maintenant ne me faites accepter aucune invitation ; d'avance j'en suis fatigué et je veux faire à ma tête.
Je vous ferai partir une dépêche demain ou samedi matin. J'arriverai par le permissionnaire à 6 heures du soir.
Soignez le chien, le fusil et préparez les cartouches.
Je vous embrasse bien fort.
Gabriel.

Le mardi, [lettre postée le 24 septembre 1918].

J.P. Hahn
Ma chère Maman,
Je vais donc partir demain pour Paris et le front ; je pense que j'ai bien fait de chasser par le beau temps parce que depuis trois jours il fait un temps affreux. Vu Thévenet et tous les copains ; enfin j'ai eu une bonne fin de permission. Reçu une dépêche de Guite, elle n'a pas ma cantine et elle est interne au cours Maintenon ; je vais donc la voir demain et je tâcherai de retrouver ma cantine, mais ça ce n'est pas trop certain. La maison doit te paraître bien grande et bien vide maintenant;
Comment s'est passé la noce Dussaut ?
Écris-moi au 128e Secteur 194.
Le bonjour à Hahn(7) ! Je ne sais pas écrire son nom.
Tous mes baisers.
Gabriel.

Carte en franchise, samedi [28 septembre 1918].
Du train, près Etaples.

En route pour le pays des moulins et des turbots. Je vais bien. Ai passé une bonne journée avec Guite à Paris. T'écrirai une grande lettre demain.
Bons gros baisers.
Et cette noce ? Écris toujours 128e C.I.D. secteur 194

Le lundi [lettre sans date, fin septembre].

Ma chère Guite,
J'ai fait un voyage très fatigant, très éreintant et, à peine arrivé au front, on me dit de repartir pour le régiment, et personne ne sait où l'on se bat ; enfin c'est en Belgique, quelque part du côté d'Ypres. Je me suis donc arrêté une petite journée à Saint-Omer pour boire, manger et me débarbouiller ; demain avec un camarade je vais me mettre en route pour le front. Écris ou fais parvenir cette lettre à maman car ne peux écrire à vous deux, j'ai trop de lettres en retard et j'ai une foule de lettres à répondre. Je ne sais si je vais tenir le coup ; j'ai une lettre de l'oncle et de la tata, on me conseille de ne pas me trop exposer, c'est facile à dire et moins facile à réaliser ; enfin ça ne fait rien. Le beau-frère d'Annette est disparu, c'est toujours ça et l'on me demande de ses nouvelles. Je vais tâcher de répondre. Si tu les vois, dis que je vais faire le nécessaire.
Nous sommes en pleine bataille et je vais sûrement trouver le régiment engagé ; c'est toujours ça, enfin je pense que ce ne sera pas pour très longtemps, car il fait réellement très mauvais dans ce pays de brouillard et d'humidité.
Ma pauvre sœur, on peut dire que je me serai appuyé quelque chose cette année ; enfin ça ne fait rien, je pense que nous tenons le bon bout et que nous allons définitivement en finir avec le Boche.
Tout va bien de ce côté, mais le mauvais temps va nous gêner.
Je t'embrasse bien fort, je pense que tu vas réussir ; envoie-moi un bout de lettre de temps en temps et à partir du 5 quelques journaux et Vie Parisienne.
Bons baisers.
Gabriel, 128e, secteur 194.

Carte en franchise, lundi 30 [septembre 1918].

Ma chère Maman,
Un autre petit mot de St Om... [Saint-Omer]. Je vais retourner dans mon régiment et je serai très probablement demain sur le sol belge. Je couche dans cette ville cette nuit ; nous allons sûrement faire quelque chose mais ne t'en fais pas, j'ai la veine. Je t'embrasse.


(1) « Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage » : titre du poème de Du Bellay, en rapport avec le retour de Marguerite Breton à Decize. L'enveloppe a été d'abord adressée à Paris, Victoria Palace, 6 et 8 rue Blaise Pascal, adresse barrée, puis la lettre a été acheminée rue Saint-Just à Decize.
(2) Bavinchove = village près de Cassel. Cette fois Gabriel Breton donne directement les indications géographiques des zones du front qui, théoriquement, doivent rester secrètes.
(3) À Decize et dans les villages voisins, les officiers américains des camps de Verneuil, Marcy et Sougy sont reçus par les familles bourgeoises.
(4) À Paris a eu lieu, le 4 juillet 1918, un grand défilé des troupes américaines, pour la fête nationale américaine. À Nevers et à Decize, les Américains ont également célébré leur fête nationale ; un match de base-ball a attiré les Neversois curieux au Pré-Fleuri (La Tribune, 7 juillet 1918).
(5) Le 18 juillet et les jours suivants a eu lieu la contre-offensive alliée nommée deuxième bataille de la Marne. Le 128e R.I. a été engagé dans la forêt de Villers-Cotterets.
(6) Faverney se trouve en Haute-Saône, à 15 km au Nord de Vesoul ; c'est dans ce village que G. Breton a effectué son stage auprès des Américains.
(7) J.P. Hahn est l'officier américain qui fréquente la famille Breton à Decize et avec qui Gabriel a chassé pendant sa permission.


Texte de Pierre Volut http://histoiresdedecize.pagesperso-orange.fr/index.htm et http://lesbleuetsdecizois.blogspot.fr/ mis en page par Martine NOËL (discussion) 22 août 2018 à 14:31 (CEST)