La presse clandestine

De Wiki58

(Cf. Dictionnaire biographique des Mouvements Ouvriers Français, s.d. de Jean Maitron, Paris, Ed. ouvrières, 1989, tome 34, p. 374 ; articles nécrologiques dans le Journal du Centre et Le Monde ; A.D.N. cote 999 W 62)

Jean Lhospied, instituteur et journaliste

  • Né le 11 février 1900 à Pougues-les-Eaux, fils d'un maçon, Jean Lhospied est devenu instituteur puis directeur de l'école primaire de Champvert. À partir de 1930, il milite au Syndicat National des Instituteurs et à la S.F.I.O., parti dont il devient secrétaire fédéral en 1936. En 1939, il est mobilisé comme pilote de chasse.
  • Son premier engagement dans la Résistance l'oriente vers le mouvement Libération-Nord, où il rejoint son ami syndicaliste Georges Lapierre, rédacteur en chef de l'École Libératrice (Georges Lapierre est mort en déportation). Lhospied, Lapierre et Martinet fondent le Mouvement des Syndicalistes Résistants, dont le représentant à Decize est Marcel Civade, receveur des contributions indirectes. A Paris, leur liaison est assurée par le fils de l'instituteur de Champvert, dénommé lui aussi Jean Lhospied (Jean Lhospied fils, étudiant à Paris, est arrêté par la Gestapo au cours d'une réunion clandestine. Il est emprisonné à la prison du Cherche-Midi, puis à Compiègne et à Buchenwald. Il est mort, disparu dans ce camp de concentration. Cf. article de Roger Jaillot, Sud-Nivernais, n°6, 9 novembre 1990).
  • Après l'arrestation de Lapierre, Lhospied prend contact avec le Front National (Le Front National est un mouvement de Résistance d’obédience communiste, qui n’a aucun rapport avec le mouvement extrémiste fondé en 1972 par Jean-Marie Le Pen, ni avec la coalition de droite qui s‘opposait au Front Populaire en 1936). Il rédige et diffuse un journal intitulé Le Patriote Nivernais. Pierre Gauthé, chef du mouvement Libération et plus tard président du Comité Départemental de Libération de la Nièvre (Pierre Gauthé, né à Champvert, a été d'abord cheminot. secrétaire de l'union locale C.G.T.U., il démissionne en 1928. Il adhère au P.U.P. avec Emile Périn, maire de Nevers. En 1935, il entre au conseil municipal de Nevers. En 1944, il est président du C.D.L. de la Nièvre. Cf. Dictionnaire Biographique du Mouvement Ouvrier, tome 29, p. 202), raconte comment Lhospied a su créer et animer une presse résistante dans le département :
"Un jour, à une réunion du noyau de Libération, Gauthé proposa de créer un petit journal. Lhospied qui était présent mit les camarades au courant de son activité dans la région de Decize et il apprit à ceux-ci qu'il rédigeait avec des éléments communisants un petit canard qui s'appelait Le Patriote et qu'il en assurait le tirage au Moulin de la Fougère, commune de Champvert, avec la complicité du propriétaire Jean Clément et l'aide effective de l'employé de ce dernier le jeune Perrin.
  • Lhospied, n'étant pas très satisfait de ses relations avec les éléments communisants de Decize, proposa de les abandonner et de créer un journal pour le compte de Libération, qui continuerait d'être tiré en les mêmes lieux et sur la même presse, en l'occurrence un vieux duplicateur qui n'encrait par toujours.
  • La proposition Lhospied fut acceptée et, sur le champ, il fut décidé que le canard s'appellerait La Nièvre Libre (A.D.N., cote 999 W 62, document n°23)."
  • La Nièvre Libre paraît à partir du mois de juillet 1943. Le tirage, qui se fait de nuit, varie entre 2000 et 3000 exemplaires. La parution est mensuelle. En avril 1944, les Allemands repèrent Lhospied, dont le pseudonyme de Résistance est "Dubois". Ils perquisitionnent chez un garagiste de Decize nommé réellement Dubois, puis au Moulin de la Fougère. Jean Lhospied laisse la rédaction à M. et Mme Bachaud ; Pierre Benoist, imprimeur à Saint-Pierre-le-Moûtier, se charge de l'impression. Trois numéros paraissent encore jusqu'à la Libération du département. Le 18 août, les responsables de la Résistance nivernaise, le préfet Jacquin, le colonel Roche, Lhospied, etc... décident que les locaux et machines du journal collaborationniste Centre-France seront mis sous séquestre et confiés aux mouvements résistants. Jean Lhospied est nommé directeur du nouveau journal La Nièvre Libre. Quelques semaines plus tard, le titre devient Le Journal du Centre. Jean Lhospied est resté longtemps directeur du Journal du Centre. En 1967, il a été élu sénateur de la Nièvre. Il est décédé le 25 mai 1983 à Nevers.

Le contenu de La Nièvre libre

  • Le premier objectif d'un organe de propagande est de rassurer ses lecteurs, de leur montrer qu'ils partagent un idéal optimiste. Dès septembre 43, le journal annonce la victoire et exhorte les Nivernais à se préparer. "Préparez dès maintenant la fête de la Libération. Confectionnez des drapeaux tricolores à la Croix de Lorraine. Il est entendu que les emblèmes officiels ne porteront aucun signe particulier."
  • L'enthousiasme doit demeurer discret. Les Résistants, actifs ou simples sympathisants, sont encouragés à la prudence : "Savoir se taire. Ne communiquez à personne les secrets de la Résistance. Ne lancez pas à la légère les noms des responsables que vous connaissez. Ce n'est pas la peur qui nous inspire ces conseils de prudence. Chacun de nous a pris ses responsabilités. Mais nous ne voulons pas que notre mouvement soit décimé inutilement. Que chacun fasse en silence le travail qui lui est assigné. Savoir agir, c'est savoir se taire."
  • Résister, à partir du tournant de 1943 et encore plus après le Débarquement du 6 juin 1944, c'est une nécessité car, à part une minorité de collabos convaincus, les Français comprennent que l'Allemagne va perdre la guerre et que le régime de Vichy sera trop discrédité pour demeurer. Pourtant, l'opinion publique est encore loin d'adhérer à la Résistance active, efficace, qui prépare la Victoire. La presse résistante doit clarifier ses positions.
  • En juin 44, La Nièvre libre détaille le programme de la Résistance : "Qu'est-ce que la Résistance ? La Résistance se compose [...] d'hommes et de femmes appartenant à toutes les conditions sociales, poursuivant tous, chacun dans sa sphère et selon ses moyens, la même fin patriotique : libérer notre pays. Toutes les convictions religieuses ou philosophiques, toutes les opinions politiques compatibles avec le patriotisme sont réunies dans la Résistance. La fraternité dans l'action contre l'ennemi et ses complices de l'intérieur apprend aux militants de la Résistance à se connaître et à s'apprécier. [...] Ils s'efforceront de prolonger dans la Victoire, en recherchant systématiquement ce qui les unit et non plus ce qui les divise, l'Union forgée dans le Combat.

Ce que veut la Résistance

  • 1er objectif : Libérer la France du Boche abhorré, par deux moyens combinés :
- l'action militaire directe des F.F.I., appuyée par l'armée française actuellement hors de la métropole et des armées alliées,
- l'action militaire indirecte et l'action économique, embouteillage des transports et arrêt des fabrications de l'ennemi au moyen de grèves et sabotages.
  • 2e objectif : Sous la direction du gouvernement de la République, rétablir l'ordre en France libérée :
- assurer de la manière la plus rationnelle et la plus équitable possible le ravitaillement et l'hébergement de la population,
- s'attaquer sans délai à la reconstruction ainsi qu'à la réparation des dommages matériels et moraux causés aux personnes,
- juger et punir les traîtres,
- défendre les intérêts permanents et la grandeur de la France et de son Empire dans le domaine international.
  • 3e objectif : Aussitôt que possible, inviter le peuple français à se donner, dans l'ordre et la liberté, les institutions qui lui conviennent."

Au Pilori

(L'expression Au Pilori reprend le titre d'une revue antisémite. Evidemment, les personnes dénoncées ne sont pas les mêmes. Un autre journal clandestin, L'Avant-Garde, a son "coin des salauds")

  • Autre rubrique importante : sous le titre très explicite Au Pilori, le journal dénonce les traîtres, les collaborateurs. Chaque numéro présente une liste, où se retrouvent, pêle-mêle le préfet Milliat, l'ancien maire de Nevers Périn, les journalistes de Paris-Centre Henri Courmont et Charles Brun (dit Raoul Toscan), des hommes d'affaires coupables "d'avoir ripaillé avec les Boches", des gendarmes trop proches de l'occupant, des anciens policiers devenus tortionnaires de la milice (Dumontel, Berriot dit Fred, Kohler, Magne...) et surtout les politiciens véreux, récompensés de leur lâcheté par les prébendes que Vichy distribue à ses fidèles serviteurs. Pierre Chambon, neveu de Marcel Déat et chef du R.N.P. de la Nièvre, est la cible favorite du journal de la Résistance. La promotion-collabo est dénoncée : par exemple Roland Manescau, élu radical protégé par Georges Potut, a été nommé sous-préfet de Châteaubriant, une ville-symbole de la répression contre les Résistants.
  • Quant à Potut, ex-maire de Decize, ex-député radical, ex-préfet de la Loire, il a droit à un article virulent :
"Un revenant qui n'a rien de sépulcral, c'est M. Georges Potut, actuellement dictateur aux combustibles, le type parfait du politicien médiocre, arriviste et sans scrupule. Pendant que les chefs de son parti sont emprisonnés et déportés, M. Potut s'engraisse dans les prébendes du nouveau régime. Il s'engraisse au sens propre du mot. Il circule depuis quelques semaines dans son ex-circonscription, insinuant et rondouillard, justifiant par des arguments fallacieux la politique de son patron Laval. Songe-t-il déjà à la prochaine campagne électorale ? Erreur ! M. Potut ! L'avertissement que, dans la première colonne de ce journal, nous adressons aux malins en général vous concerne en particulier. "Potut, le ventru, sera pendu" lisait-on naguère sur tous les murs de Saint-Etienne. A vrai dire, nous ne savons pas encore quelle sera la sentence qui vous frappera ; mais à coup sûr vous serez jugé. Vous êtes déjà pigé."
  • Les fonctionnaires sont avertis : "Tout détenteur d'une parcelle de la puissance publique, et même tout agent d'exécution, pourra être invité à rendre des comptes relativement à son activité professionnelle durant la période d'oppression germano-vichyssoise" (communiqué du Comité de Libération Nationale).
  • La Nièvre Libre s'en prend aussi aux attentistes :"Trop nombreux sont ceux qui attendent simplement, en tournant et retournant le bouton de leur poste de T.S.F., le retour à la vie facile d'autrefois, leur apéritif, leur pain blanc, leur bifteck, leur paquet de gauloises." Parmi ces opportunistes, il y a les agriculteurs, souvent mêlés à des trafics, au marché noir. Plusieurs appels sont lancés en leur direction : les profiteurs de guerre, les mercantis seront punis après la Libération...
  • La Nièvre Libre répercute aussi plusieurs affaires locales, en particulier des actes de répression. Elle publie la lettre d'adieux d'un résistant de Fourchambault à ses parents. Après le bal de la classe 44 et la rafle de Decize, elle fait paraître un article ironique, le Communiqué spécial du G.Q.G. du Führer (voir plus haut).

Le Manifeste de la France au Combat

  • Ce document est diffusé dans la Nièvre dès janvier 1942. Il cherche à fédérer les Français qui désirent lutter contre l'Allemagne et contre le régime de Pétain.
"Quelles que soient nos opinions en matière de politique intérieure, nous savons qu'avant de pouvoir en parler il faut que la France existe souveraine et libre. La victoire de l'Allemagne signifierait pour nous la fin de cette liberté souveraine et la mort de notre Patrie. Nous savons, en effet, que si Hitler nous fait des sourires et des promesses, c'est pour gagner du temps et parce qu'il a besoin de nous, de tout notre Empire, de notre travail, de nos ressources. Une fois victorieux, les Allemands nous considéreraient comme ils n'ont jamais cessé de le faire dans leur for intérieur : un peuple pourri, un peuple d'esclaves. [...] La France au Combat n'a jamais admis l'armistice et se considère toujours en guerre contre l'Allemagne."
  • Un autre paragraphe de ce manifeste explique la marche à suivre pour organiser des réseaux, pour travailler dans la clandestinité :
"Un groupement ne doit pas être trop important si l'on veut éviter les indiscrets et les traîtres. Tous les Français peuvent faire partie de la France au Combat sans que nous les connaissions, comme sans qu'ils nous connaissent. Que chacun, s'il ne fait partie d'un groupe dont il soit absolument sûr, réunisse 4, 6, 10, 20, ou plus de ses amis discrets et décidés. Vous aurez ainsi un noyau éprouvé. Faites-le dès maintenant. Vous recevrez désormais, à intervalles aussi réguliers que possible, par notre journal ou nos tracts, des suggestions et arguments de propagande, des indications techniques permettant de freiner la production destinée aux Allemands ; en bref, comment préparer peu à peu le jour de la revanche. A chacun d'entre vous d'adapter ces instructions à vos possibilités."
  • Enfin, l'objectif de la lutte est réaffirmé, sans ambiguïté. La guérilla sera impitoyable, autant pour l'ennemi que pour les traîtres :
"Nous disons aux Allemands : Nous sommes en guerre contre vous. Nous ne sommes pas et ne serons jamais responsables d'assassinats de vos soldats ou officiers. Nous n'attaquerons - et vous commencez à le savoir - que des objectifs militaires. Si vous nous prenez, nous admettons parfaitement votre droit de nous fusiller et pour cela n'exercerons contre vous aucunes représailles. Par contre, il se peut que nous soyons obligés, dans tel et tel cas, de tuer vos soldats en armes. C'est la guerre. Mais ce que nous n'admettrons jamais de votre part, c'est une sanction contre le population civile, qui devient alors un assassinat. Dans ce cas, pour chaque Français tombé, deux Allemands seront exécutés.
[...] Nous prévenons certains Français qui, par intérêt, pour de l'argent ou des honneurs, mais toujours par lâcheté, lèchent les bottes des vainqueurs et vendent des Français, que pour chacun d'entre nous qui tombera au champ d'honneur, nous exécuterons deux "collaborateurs" de Paris ou de Province. Nous avons nos listes. Nous sommes seuls juges car il ne faut pas oublier que certains d'entre nous collaborent pour aider notre cause."



Texte et images proposés par Pierre Volut et mis en page par Michel Mirault le 27 décembre 2016