De Nevers à Dachau retour au camp

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Retour à Dachau

Désinfection, tonsure fraîche... Puis avec un seul camarade, je suis affecté au block libre N 30. Les vingt-deux autres de notre camion sont entrés directement à l'infirmerie. Je me trouve avec quelques Français et Belges, anciens au camp ; parmi eux , Edmond Delvaux de Liège, qui, par la suite, fut pour moi un excellent camarade. Les Belges recevaient quelques colis et souvent ils m'en ont fait profiter. Je leur en suis reconnaissant car j'étais, à l'époque, en fort mauvais état.

Et qu'allait-on faire de moi ? Un jour, je vais trouver le secrétaire du block -Le schreiber- qui parlait français. C'était un Autrichien d'origine, combattant des Brigades Internationales d'Espagne. Il ne me cache pas que je risque d'être affecté dans un autre kommando extérieur, du genre Allach ou pire ! Aller casser des cailloux ou construire des barrages dans les neiges du Tyrol ! Et cela au milieu des Russes ou des Polonais, sans un Français peut-être ! Il faut absolument trouver le moyen de me faire affecter dans un kommando, au camp même. Le schreiber me signale comme technicien pour une des petites usines attenant au camp, entre les premières et deuxième enceintes.

Les jours passent sans que des rafles soient faites comme à l'habitude pour réapprovisionner en hommes valides les kommandos du Tyrol. Heureusement ! Enfin, je suis averti que nous sommes convoqués une vingtaine d'ingénieurs de toutes nations pour un essai à l'usine voisine : la Fertigungwertätte qui fabrique des pièces détachées pour la BMW d'Allach. Nous sommes d'abord interrogés devant le colonel SS, directeur de la fabrique, puis nous exécutons l'essai. Il consiste à établir un projet succinct d'appareil à usiner certaine pièce. Je suis agréé avec un camarade Yougoslave, nommé Sila Frantz ; il parlait assez couramment le Français et nous fûmes bientôt une paire d'amis.

Le lendemain de l'essai, nous commençons de travailler à l'usine distante d'environ huit cents mètres. Le lever a lieu à 4 h1/2 comme d'habitude ; nous partons à la fabrique sous l'escorte de SS armés de fusil. Je travaille dans une baraque voisine de l'atelier et qui est le bureau de dessin. Nous sommes huit personnes sous les ordres d'un kapo allemand de 32 ans, Martin Englert, abruti par onze ans de déportation à Dachau. Il est ingénieur de son métier et donne ses directives sous le contrôle du SS de la baraque, un sergent nommé Kurt Hartig. Celui-ci se montre toujours à peu près convenable, nous défendant même auprès du colonel quand le kapo voulait nous faire punir. À l'usine nous étions environ 70 Français, y compris les Alsaciens-Lorrains, sur un effectif total de 300 ouvriers et employés, tous détenus, à l'exception toutefois de deux ou trois femmes dactylos, secrétaires intimes du directeur-colonel SS qui les avait embauchées à Munich probablement. Le travail n'est pas compliqué : petits montages d'usinage, architecture, un peu de tout ce qui concerne le dessin, même la confection de cartes postales peintes ! Par la suite le kapo nous fit établir les plans d'un nouveau genre de moteur à explosion. C'était une de ses élucubrations irréalisables dont le résultat positif fut de faire perdre des milliers d'heures de travail… Nous allions souvent à l'atelier sous prétexte d'y prendre des mesures, mais surtout pour bavarder avec les détenus-ouvriers. Ceux-ci exécutaient chaque jour leur nombre obligatoire de pièces, puis ils trouvaient le moyen de confectionner des fume-cigarettes, des briquets, des bagues... dont le commerce était fructueux, même avec les SS. Ces camarades travaillaient dans un superbe hall avec un bon chauffage central en hiver ; nous, dans notre baraque, nous n'avions qu'un poêle.

L'horaire du travail et le régime alimentaire sont les mêmes qu'à Allach. À midi, avant de reprendre le travail, je vais souvent à la salle des douches-lavabos pour m'épouiller, me laver, me raser avec un rasoir mécanique -le couteau est interdit-. C'est un grand plaisir pour moi d'essayer de me tenir propre et j'ai souvent admiré cette installation comme, hélas, en possèdent bien peu d'usines françaises de l'importance de celle-ci. À 18 heures une sonnerie annonce la fin du travail et, en rang, nous regagnons le camp.

C'est dans cette usine que j'ai passé le moins mauvais de ma détention à Dachau. À partir de la fin de décembre, des colis de la Croix-Rouge nous arrivèrent à peu près toutes les semaines ; ils étaient surtout destinés aux Français qui n'en avaient pas bénéficié jusqu'alors. Chaque colis de 5 kilos contenait des biscuits de guerre, des pâtes de fruits, du sucre, de la viande en conserve, des pâtes, du fromage, du tabac et des cigarettes ; parfois du café et du lait condensé et souvent du chocolat. Grâce à notre poêle de la baraque, nous pûmes faire un peu de "cuisine" ; des pâtes cuites à l'eau ou parfois au lait, du chocolat ou du cacao que nous buvons avec du pain... grillé. C'est un régal ! Et puis une partie de ces produits nous permit de corrompre nos gardiens de l'usine. Bientôt tous les SS font le trafic depuis le 2e classe jusqu'au colonel qui gâte sa dactylo préférée ! Un Belge, Mercier, pratique le troc à grande échelle. Nous échangeons une demi-livre de chocolat contre cinq pains de 1 kg et 250 gr de margarine. C'est le tarif. Le SS de notre baraque me mendie souvent des cigarettes que je lui troque contre des objets usuels de toilette ou des produits pharmaceutiques (aspirine, quinine, pommades diverses...). Le soir, nous rentrons sous nos vêtements toutes les choses précieuses que nous avons pu nous procurer, "acheter" ou "organiser" disons-nous. Mais attention à notre silhouette lorsque nous franchissons la grande porte sous l’œil vigilant et inquisiteur des gardes-chiourmes !

Longtemps, nous ne fûmes que 2 Français au bureau. Ensuite, prétextant l'abondance du travail, je parvins à y faire affecter d'autres compatriotes. Le kapo me demandait de lui désigner des techniciens que je connaissais au camp. Ainsi purent venir travailler dans notre baraque Baton Robert, Soulages Henri, Cocard, Pierre André. Hélas, les deux premiers moururent, l'un d'un érésipèle, l'autre du typhus.

C'est presque avec regret que nous quittons cette usine chaque soir. Nous redoutons l'interminable appel de tous les détenus sur la grande place, sous l’œil important des SS, surveillés eux-mêmes par l'infernal officier Rupert, l'homme à la cravache ! C'est toute une cérémonie qui se déroule au garde à vous, avec les chefs de chambres, de blocks, criant leurs ordres : mudssen ap ! (enlevez les coiffures), mudssen auf (remettez-les).

Vers décembre, je suis affecté au block 4 et dans celui-ci où il n'y a que des travailleurs, nous touchons ce que l'on appelons "de la cantine". Cela consiste chaque semaine en une distribution de boudin répugnant et de fromage blanc fort maigre. Y ont droit ceux qui ont reçu à leur kommando un ticket de marks-centimes par semaine. Je touche, comme beaucoup, trois marks par semaine. Dans ce block 4 sont répartis les trois cents travailleurs de la Fertignugwerstätte dont une centaine pour le travail de nuit, car il y a 2 équipes. Je suis dans la chambre 2 avec mes camarades Amblard, Pierre André, Peyroton, Peyreyron, Manuby, Crespin, Gilbert Cligny, Messe, etc. Le chef de chambre est un anti nazi, sans grande autorité, pas mauvais bougre, mais se méfiant des Français. Il a fort à faire avec nous autres qui formons un groupe au milieu des Polonais, Tchèques, Yougoslovaques, Espagnols, Russes... Quant au chef de block, un ancien communiste repenti qui veut faire oublier son passé, c'est une brute parfaite. Malheur au pauvre détenu coupable d'une peccadille !

Après la soupe du soir, c'est le moment où circulent les fameux bobards et où se pratiquent les marchandages. Car, dans le camp même existe le trafic le plus intense. C'est la cigarette qui nous sert d'étalon monétaire. Un pull-over, volé par un Polonais dans les magasins, coûtant 20 cigarettes, c'est aussi le prix d'une paire de chaussures cuir à semelle de bois. Il est étonnant de constater que n'ayant touché ni pull-over, ni chaussettes, ni casquettes, presque tous en avaient pourtant. Or pendant les trafiquants mais pour un de pris, mille échappaient à la corde et les SS étaient impuissants... En vue de l'hiver proche et rigoureux sur ce plateau bavarois, je me suis fait confectionner de bons chaussons de drap pour mettre dans mes chaussures. Je porte deux pull-over sur ma chemise, je me suis procuré un cache-col et une belle casquette de drap bleu foncé. Un pardessus qui nous a été donné par les SS nous protégera par les grands froids. Les mouchoirs qui valent quatre cigarettes chacun sont fabriqués en fraude par les tailleurs. Les moufles sont payées jusqu'à vingt cigarettes et les Russes en font de superbes ! On nous a distribué deux couvertures par détenu, ce qui est peu, mais comme nous sommes très nombreux et serrés -souvent trois hommes sur deux paillasses juxtaposées- nous n'avons pas froid à la chambrée. Nos paillasses n'étant jamais changées, nous avons de nombreux poux et nous savons que ce sont eux qui propagent le terrible typhus ! Dans le block 4, je couche entre mon ami Amblard et un colonel de l'armée républicaine espagnole, nommé Zanoni.

Le dimanche, nous nous levons à l'heure ordinaire ; après l'appel sur la grande place, au lieu de nous grouper en colonnes de travail, nous revenons dans nos blocks où nous pouvons nous laver à grande eau. De temps à autre nous recevons pour notre toilette deux minuscules pains de savon argileux. Quant à nos chemises et caleçons on nous les change environ tous les mois. Toutefois, la plupart des détenus se sont "débrouillés". À l'atelier, nous faisons souvent bouillir nos hardes remplies de poux dans l'eau saturée de soude que nous arrivons à nous procurer également avec des cigarettes, et autres denrées... La toilette du dimanche terminée, chacun peut aller voir les camarades dans les autres blocks ; les nouvelles les plus invraisemblables circulent ce jour-là : c'est le "bouteillon du dimanche" ! Vers la fin de la matinée, visite générale des poux (le laüs-control). C'est le défilé des détenus torse nu et chemise déployée à la main, devant deux ou trois "spécialistes" qui examinent minutieusement torse et chemise. Celui qui a des poux doit passer la nuit suivante dans une salle de douches pour... désinfection. C'est souvent que le coiffeur du block tond à ras les cheveux qui commencent à repousser. Deux blocks semi-fermés, les N° 26 et 28 sont affectés aux prêtres catholiques des diverses nationalités. Une chapelle vraiment bien installée leur est réservée : c'est là qu'une fois par semaine la messe est célébrée. L'évêque de Clermont se trouvait parmi tous ces prêtres dont beaucoup se conduisirent admirablement en secourant les malades, notamment au revier où, vers la fin, on les toléraient auprès des mourants. À midi, la soupe est mangée au block et elle est meilleure qu'en semaine ; il y a des nouilles ou autres pâtes dans le bouillon et un peu de viande de conserves. Le "repas" fini nous allons voir une partie de football sur la place. Nous avons aussi la possibilité de lire, car il y a au camp une bibliothèque qui possède des ouvrages assez nombreux et variés en diverses langues. C'est ainsi que j'ai pu lire Les Conquérants de Malraux, Arènes Sanglantes de Blasco Ibanez, etc. Vers la fin de notre détention il y eut même le cinéma au camp de Dachau. De temps à autre, dans une grande baraque, les détenus peuvent aller voir un film muet. Je n'y suis allé qu'une seule fois. Pour nous, bagnards, quelle impression pénible de voir sur un écran des gens... libres ! Il y a même ici une baraque réservée ; c'est, si l'on veut, une maison publique. Les SS ont pensé à tout ! Il y a là-dedans de pauvres femmes, des détenues amenées d'autres camps, à qui parait-il on a promis la liberté au bout de quelques mois de "travail". Les SS, kapos, chefs de blocks, chefs de chambre sont, je crois, les seuls clients de cet étrange établissement.

Noël fut le point culminant de notre détresse. Nous nous sentions complètement démoralisés au milieu de l'enthousiasme délirant de nos geôliers. C'est la période de l'attaque allemande en Belgique et en Alsace. L'avance de Von Runschtedt a été foudroyante. On parle de Liège, de Namur, bientôt de Paris... Les SS arrosent la victoire avec de la bière, et du schnapps. Quant à nous, notre menu de Noël fut soigné. On nous servit une sorte de soupe au macaroni, de pommes de terre avec de la viande conservée, le tout assaisonné de paprika, et de la bière ! Ce fut pour nous un jour de repos. Dans l'après-midi nous pûmes rejoindre d'autres Français dans des chambres. Des artistes improvisés chantèrent des airs de chez nous, mais nous n'avions pas le cœur à la gaieté !

Pendant les premiers mois d'hiver, de nombreux détenus périrent de misère et de maladie. C'est ainsi que j'appris fin décembre que Machecourt de Nolay était entré à l'infirmerie et y était mort quelques jours, après. Les Français étaient très déprimés, ignorés longtemps par le gouvernement de Vichy et de la Croix-Rouge française, ils n'avaient reçu aucun colis alors que les Croix-Rouge belge, hollandaise, polonaise faisaient le nécessaire pour les leurs. Ce n'est qu'après la libération du territoire qu'un gouvernement français pensera à nous -j'ai dit que des colis nous arrivèrent régulièrement à partir de la fin de l'année 1944-. On amène à l'infirmerie les malades et les blessés du camp et ceux des kommandos extérieurs. Les salles d'opération, celle du dentiste, le laboratoire sont fort bien installés. Mais malheur à celui qui entre au "Revier". Les docteurs SS et mêmes polonais s'y font la main, assistés par des détenus médecins. Celui qui est conduit à cette infirmerie est présumé perdu. "Ils passera par la cheminée" disions-nous tristement à la pensée du grand four crématoire. On faisait des expériences. J'ai vu quelques rescapés de ceux à qui on avait inoculé la malaria. Pauvres gens, ils faisaient pitié ! Il est à présumer qu'on expérimente aussi des vaccins antityphiques : une vingtaine de détenus, notamment le docteur Piton de Jouet-sur l'Aubois (Cher) se firent piquer, croyant de bonne foi se prémunir contre le typhus particulièrement virulent à ce moment là ! Ils moururent quelques jours après. Les invalides, les vieillards sont parqués aussi à cette époque au block 30, le block d'extermination. Ils n'ont pas droit au casse-croûte du matin, leur soupe est plus claire, ils n'ont qu'une couverture et ils sont serrés sur leurs paillasses autant qu'il est possible. Défense leur est faite de sortir du block, d'ailleurs cadenassé. Aussi les poux, propagateurs du typhus, la dysenterie, le désespoir font-ils des ravages effroyables parmi "ces inutiles pour le Reich". Pour achever cet odieux travail d'extermination, on les amène sur la place sans pardessus, pour des appels sans fin. Là, ils s'écroulent dans la neige ou la boue. Les autres sont conduits aux douches ; on déverse sur eux une eau alternativement chaude et glacée ; le pauvre cœur cède souvent et les conducteurs des grandes plates-formes à quatre roues n'ont plus qu'à ramasser les corps encore frémissants et les conduire au four voisin qui fume sans arrêt entre les deux enceintes du camp et qui empeste. Pourtant, nos gardiens savaient faire montre d'une sensibilité bien touchante. L'âme nazie nous semblait vraiment fort complexe et difficile à comprendre.

Il ne nous fut jamais possible à nous autres, arrivés à Dachau après le débarquement allié de juin 1944 de donner signe de vie à nos familles. Il est vrai qu'à deux ou trois reprises, on nous distribua -quelle hypocrisie- des cartes de correspondance où nous écrivîmes quelques mots, mais elles n'arrivèrent jamais à destination et nous n'eûmes évidemment pas de nouvelles des nôtres pendant ces longs mois d'attente.

Désespérant d'être délivrés, certains essayèrent de s'évader. De l'intérieur du camp, c'était chose absolument impossible mais des kommandos extérieurs, si cela restait très difficile, quelques rares détenus tentèrent pourtant la périlleuse aventure. Hélas, avec leurs vêtements rayés, leurs cheveux ras, leur manque d'argent, leur connaissance souvent imparfaite de l'allemand, les malheureux furent presque toujours repris. On les exposait alors sur la place, près de la grille d'entrée avec une grande pancarte sur la poitrine : "Ich bin wieder da" (je suis de retour ici). Puis ils étaient enfermés dans des cellules en béton (la prison) et enfin pendus.

Nous pouvions être alors de 4 000 à 4 500 Français au camp. Le tiers de ces hommes étaient, peut être, d'authentiques "Résistants". Parmi les autres se trouvaient des otages, des travailleurs de STO envoyés à Dachau pour des raisons diverses : vol, pratique de marché noir, affaires de mœurs (certaines amies allemandes fidèles leur envoyaient des colis !). Quelles observations intéressantes et aussi attristantes pouvait-on faire alors ! C'est dans des circonstances exceptionnelles que les hommes se montrent vraiment ce qu'ils sont. Souvent, ceux qui appartiennent à la moyenne humanité font preuve de plus de courage et de dignité que certains de... l'élite ! Dans ces jours d'épreuve où la faim tenaillait, où les forces physiques déclinaient, il ne fut pas rare de voir les gens les plus haut placés, les plus respectables dans la vie normale, sombrer dans les pires bassesses : tel ce colonel cherchant à obtenir un peu de pain en s'essayant au "marché noir" avec de jeunes voyous ; tel important personnage se découvrant alors parfait salaud avec les camarades ! Nous autres Français, nous sympathisions avec les Yougoslaves -surtout les Slovènes dont beaucoup parlent notre langue- avec les Belges, les Hollandais... mais nous haïssions les Polonais qui furent utilisés par les SS et firent la plupart offices de bourreaux des autres détenus.

Notre sort s'améliore donc au début de 1945 grâce aux précieux colis de la Croix-Rouge qui nous arrivent par la Suisse proche. Et fait paradoxal, il n'y a bientôt que les Français qui en reçoivent. Nous devenons alors des rois. Pour une cigarette, voir un mégot, nous faisons laver notre gamelle, notre linge aux Polonais, Tchèques, etc. Dans le block, au milieu du réfectoire, se trouve un grand poêle en faïence. Nous avons un récipient de métal confectionné à l'usine ; nous apportons aussi en fraude des débris de caisses pour faire du feu. Tout cela nous permet de faire de la "cuisine", au camp même. Mon ami Amblard y excelle.

Les colis qui nous sont distribués n'ont pas été ouverts par les SS ; mais nous les remettaient-ils tous, voilà qui est incontrôlable. Parfois le bruit court qu'une délégation de la Croix-Rouge internationale venait visiter le camp. Nous ne vîmes jamais personne. Nous conservions les colis au réfectoire dans des cartons et nous les surveillions jalousement car les voleurs étaient nombreux et la nuit, avec l'autorisation du chef de chambre, nous montions la garde par roulement. Dans un bloc voisin de celui que j'occupais, un Français fut tué à coups de couteau par des pillards russes. Avec ces provisions qui nous furent d'un si grand secours, nous aidons dans la mesure du possibles nos camarades Alsaciens-Lorrains considérés par les SS comme ressortissants allemands. Nous aidons aussi les Espagnols républicains. N'ont-ils pas été pris pour la plupart sur le sol français dans des camps où les avait jetés Daladier ou dans nos maquis, combattant avec des Français ! Nous partageons aussi parfois avec des Belges, des Hollandais... Il est à remarquer que les communistes français sont fortement solidaires.

En février, l'espoir commence à renaître avec les nouvelles, vraies ou fausses, qui se répandent dans les blocks avec une rapidité incroyable. Les Allemands ont la manie de la T.S.F. et possèdent de nombreux postes. Ce sont des détenus électriciens qui les réparent et bien entendu, dès que les SS ont tourné le dos, ils écoutent avidement les communiqués. Tous les jours un camarade Tchèque me donne, à mon bureau, un résumé de la situation ; je déplie une carte que je me suis procurée et nous nous perdons en commentaires... optimistes. Les raids aériens sont de plus en plus nombreux et violents sur Munich distant à vol d'oiseau d'une quinzaine de kilomètres ; en général 700 à 800 avions viennent chaque jour, vers la fin de la matinée bombarder la ville et les environs. La sirène hurle dès qu'ils sont signalés et nous rentrons au camp à toute vitesse ; nous ne repartons qu'à la fin du "flieg-alarm". Parfois, à notre grande joie, cela se produit plusieurs fois par jour. La nuit, l'effet est vraiment impressionnant : la lueur des incendies éclaire nos couchettes et tout tremble dans les baraques.

Le temps passe et le beau temps arrive. Vers la fin mars, les Norvégiens furent revêtus de superbes costumes neufs de montagnards. La Croix-Rouge suédoise avait parait-il a les prendre en charge. De grands cars les emmenèrent alors... On disait que les Français seraient aussi emmenés et internés en Suisse. Il n'en fut rien... Les Alliés avancent, moins vite toutefois qu'on le dit ici. Nous nous sommes beaucoup irrités de fausses nouvelles, mais en général elles ont devancé la vérité d'une semaine environ. Reconnaissons qu'elles nous ont fait prendre patience. Même lorsque nous étions sceptiques, nous ne pouvions nous empêcher d'espérer : "Si c'était vrai quand même !" J'apprends un jour que les Russes sont à Stettin et les Américains sur le Danube. C'est vers cette époque que les détenus allemands, encore mobilisables, furent incorporé dans les SS. Nous, prisonniers, les vîmes partir en tenue et nous sentions alors avec joie indicible crouler le régime allemand !

Sources

  • Écrit en 1946 et vécu par Monsieur Jean DELANCE de Guérigny
  • Texte communiqué par Michel Lévêque
  • Mis en page par Martine NOËL 29 mai 2019 à 10:02 (CEST)


Notes et références

Notes


References