Breton Gabriel correspondances de juillet 1915 à septembre 1915

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Le Pocket-Kodak et le 25e anniversaire.
Le 5 juillet.

Ma chère Maman,
J'ai reçu hier le petit appareil et des provisions de pellicules pour mon prochain séjour aux tranchées et je vais donc prendre ou pouvoir prendre des choses intéressantes. Voilà ce qu'un de mes camarades obtient avec l'appareil ; vous pouvez presque me reconnaître ; c'est une des dernières remises de décorations pendant un défilé !
C'est un petit kodack [sic pour Kodak] de poche 4 ½ - 6 ; je peux le mettre dans mon porte-carte ou dans une cartouchière, il me revient presque aussi cher que celui de l'enfant. Je pense que désormais je n'aurai rien à lui envier.
Aujourd'hui il fait exprès un temps très sombre, je voudrais pourtant bien user un rouleau avant demain pour vous l'envoyer. Je pense que Guite prendra tous ses soins à bien développer mes pellicules, ça ne coûte pas cher et je peux en user beaucoup  ; du reste il faudra bien que j'en use beaucoup avant de faire quelque chose de convenable.
Vous pourrez faire ainsi un album de la Grande Guerre.
Triste cérémonie ce matin : des camarades que nous avons enterrés à C. Il y a plus d'un régiment de croix dans ce cimetière et maintenant il déborde tout autour et tous les jours on creuse des fosses nouvelles, et ça doit être ainsi sur tout le front ! Quelle guerre !
Enfin le Boche doit tout autant trinquer et même plus ; en ce moment ils se remuent, mais ça sera autant de casques prussiens à ramasser.
Je vais toujours très bien malgré la chaleur assez forte et je vous embrasse bien fort.
Gabriel.

Le 6 juillet 1915.

Ma chère Maman,
Nous remontons aujourd'hui prendre notre tour de faction dans les tranchées, près de nos voisins qui sont assez calmes, mais qui cependant ne se gênent pas pour envoyer en quantité, en grosse quantité des marmites de toutes espèces.
Je reviendrai aux environs de mes 25 ans, exactement deux jours plus tard... Pouvez-vous m'envoyer un peu de bon vin pour cette date ? Vous pourriez adresser le colis à l'Hôtel et je vous donnerai l'adresse exacte. Cela irait plus vite et ensuite je [le] trouverai en arrivant. Avez-vous reçu la lettre pour mon costume ? Pouvez-vous l'avoir au début du mois d'août ou fin juillet ?
Je ne crois pas que nous fassions de grosses affaires maintenant, mais je crois qu'il arrivera un moment où nous reprendrons l'offensive et si on nous donne beaucoup d'obus avec de gros canons. Quel que soit le Boche, nous passerons sûrement. Mais aura-t-on assez de canons et d'obus ? Et les gens de l'arrière tiendront-ils ?
[...] Peut-être aurons-nous des permissions. J'espère qu'on commencera à les donner à ceux qui depuis le début font la guerre ; mais ce sera sûrement pas comme cela et nous serons sûrement encore volés. Du reste, c'est dans l'ordre aussi ; si en tous cas je pouvais avoir 5 ou 6 jours, ne vaudrait-il pas mieux essayer de venir à Neufchâteau par exemple ? Je voudrais bien aller à Decize, mais j'ai peur que cela me donne le cafard et j'ai sûrement pas besoin de cela  ; et il me faut bien tout mon courage et tout mon moral et le peu que j'ai en trop et il faut que je le passe à la bande que je commande et qui n'en a pas à revendre.
Je vous enverrai mon premier rouleau de pellicules demain ou après-demain, je ne sais pas trop ce que ça donnera, enfin vous verrez.
Je vous embrasse bien fort toutes les deux en attendant... la permission.
Gabriel.

Le 7 [juillet 1915].

Ma chère maman,
Reçu hier avant de repartir un mot de toi.
Notre repos s'est heureusement achevé ; mais aujourd'hui les Boches se remuent beaucoup et nous sommes sur le qui-vive. J'enverrai mes premières photos demain et je vous donnerai toutes les indications nécessaires en vous les envoyant ; elles ne seront pas intéressantes mais il faut bien que je forge et que j'éreinte [?] les pellicules avant de faire quelque chose de propre.
Mes bons baisers à toutes deux.
Gabriel.

7 [juillet 1915].

Ma chère Maman,
Deux mots bien vite pour que ma lettre parte au courrier d'aujourd'hui. Reçu la lettre au sujet de l'habit ; faites pour le mieux, mais il n'y a pas besoin de passe-poil, personne n'en porte plus.
Reçu aussi de Guite les bonbons et la lettre avec le boche et une autre lettre pour mes 25 ans. Ce sont mes 25 ans de la guerre, je pense que la 26e année se fêtera ailleurs qu'au Bois d'A...
Fait [ill] expéditions de madeleines, pellicules, vous devez avoir maintenant les premières.
Maintenant, je suis redescendu hier du barrage de 1ère ligne que j'ai pris en photo au moins trois ou quatre fois, de face et de flanc, et de travers ; cet endroit est exactement à 24 mètres des Boches, c'est vous dire ; je viens d'y passer trois jours, il y a de quoi devenir extrêmement fou :
- mon ieutenant, les Boches arrivent,
- mon lieutenant, ils travaillent,
- mon lieutenant, ils arrivent sur nous, on va sauter,
- mon lieutenant, ils courent,
- mon lieutenant, ils sont trop silencieux pour ne pas méditer un sale coup.
Joignez à cela la bataille des bombes, déchaînée par des gens un peu affolés, vous jugez du plaisir. Je suis vanné ce matin, mais vanné à fond.
Je vous écrirai une longue lettre ce soir, je me dépêche de faire partir celle-là pour Cy, de manière à ce que vous l'ayez avant celle que j'écrirai aujourd'hui.
Envoyez-moi le colis à l'Hôtel de la Cloche. Madame Rouyère.
Bons baisers de mes 25 ans.
Gabriel.

Le 15 juillet 1915.

Ma chère Maman,
J'ai reçu une longue lettre hier pour l'anniversaire ; ma pauvre maman, moi aussi je souhaite et j'espère bien fermement que le prochain anniversaire se passe plus gaiement que celui-là ; nous sommes sous les armes ; on craint une attaque du Boche et nous avons passé tous ces jours dans l'énervement d'attente de choses qui ne se sont pas produites.
Je monte ce soir finir ma période de barrage, trois jours encore et après ce sera moins pénible, quel que soit l'endroit ; l'embêtant c'est que les cochons creusent sous nous ; alors on voit la situation : le Boche en avant, à droite, à gauche et dessous. Ça fait trois jours et trois nuits sans fermer les yeux. Nous sommes à 25 mètres les uns des autres et on s'entend ; on se flanque des sottises et des bombes, enfin c'est parfait.
Jamais on ne saura assez la patience, le dévouement, l'esprit de sacrifice , les misères supportées de nos fantassins ; aucune arme ne peut rivaliser avec nous là-dessus, car qu'est-ce que de survoler en avion des lignes boches et recevoir cent ou deux cents coups de canon, et être là nez à nez, au milieu des blessés et des morts et de se dire "il faut rester, il faut tenir, il ne faut pas flancher, il ne faut pas dormir parce que c'est au moment où l'on ferme les yeux que le Boche en profitera pour nous sauter dessus" ; c'est quelque chose que personne ne peut connaître, ni artilleur, ni fantassin, ni aviateur, ni personne que nous qui sommes la première barrière entre le Boche et le pays.
Je pense que j'aurai le vin d'ici deux à trois jours ; je suis bien navré de voir la cave vidée, c'est ma très grande faute ; enfin ça m'a donné un peu de gaieté parfois ; mais j'en ai perdu un peu de cette fameuse gaieté parce que je vois de cochons embusqués autour de moi ; il n'y a pas rien que ceux de l'arrière, il y a aussi l'embusqué du front, celui-là est pire, c'est le monsieur de Cy, il conduit la vache ou le bœuf et il est indispensable à cet endroit. Enfin je suis un peu nerveux. C'est la faute du Clown-Prinz [Kronprintz] qui nous embête à nous faire poirauter depuis trois jours. Je préfère de beaucoup une bonne attaque bien franche.
J'aurais bien voulu un autre 14 juillet mais enfin on parle de permissions ; j'ai compté que si tout va bien j'aurai des chances vers le 15 septembre, car on fera sûrement partir ceux qui viennent d'arriver et ceux qui sont là depuis le début partiront si on y pense.
Enfin je suis mauvais aujourd'hui, ce n'est pas mon état normal. Guite a-t-elle reçu mes photos ? C'est mon seul amusement maintenant et j'en use.
Je vous embrasse bien bien fort toutes deux en remerciant du vin et de pine-apple, ce dont. Vous pouvez encore envoyer l'habit à la même adresse, ça arrivera mieux parce qu'il y a un service régulier.
Bons baisers encore.
Gabriel.

Le 15 juillet.

Ma chère Grande Sœur,
Ma pauvre vieille, c'est à mon tour de te souhaiter ta fête et de souhaiter que je pourrai te la souhaiter d'une autre manière l'année prochaine. Mais en attendant, je t'embrasse bien bien fort et j'espère pouvoir le faire autrement d'ici un mois, quand j'aurai ces bienheureux six jours.
Tu sais que je ne l'ai pas eu belle du tout pour le 14 ; on craignait l'attaque du méchant et du vilain et on s'est tenu sur ses gardes, mais le Boche ne laisse rien percer de ses intentions et tout est calme ; mais d'un très mauvais calme que je n'aime guère ; car je suis comme le vieux marin qui prévoit la tempête avant le baromètre ; moi je sens les coups de chien de loin, alors que les nouveaux n'y voient rien.
Notre pauvre général a reçu un obus qui a tué un officier et qui l'a dangereusement blessé ; tu vois que personne n'est exempt des éclats ; enfin nous pensons qu'il va néanmoins se remettre assez vite. Mon ancien commandant a trois mois de convalescence. Enfin je pense qu'il n'aura rien de grave, mais il pensait que ça finirait plus vite. Moi, je suis toujours fidèle au poste et professe le plus profond mépris pour les Boches et leurs saletés, ainsi que pour les embusqués de toute nature que je considère aussi nuisibles que le Boche, mais auxquels nous ferons payer tout cela après la guerre, car je compte bien sur la justice immanente.
Je vais bien, je suis un nerveux parfois parce que je suis comme les vieux grognards de l'Empire ; c'est assez compréhensible, mais nous tiendrons envers et contre tout.
Je pense que tu as un tas de photos, j'en ferai d'autres dès que j'aurai reçu les premières de façon à me perfectionner.
Reçu la Marie, la Clémence, la photo n'est pas mauvaise, mais je pense que mon petit appareil fera très net et très fin aussi.
Ma pauvre grande sœur, je t'embrasse bien bien fort pour la sainte Guite, en attendant un petit souvenir en ferraille d'obus que je me proposerai de t'envoyer, mais que mes cochons de sapeurs n'ont naturellement pas fini.
Bons baisers,
Gabriel.
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La première permission.

Le 9 août 1915.

Ma chère Maman,
Aujourd'hui, je vous envoie la dernière lettre où je puisse à peu près causer avec vous  ; on vient d'établir des règles épouvantables pour la correspondance ; on doit donner toutes nos lettres ouvertes toutes grandes ; alors vous comprenez bien que je vais vous envoyer simplement des cartes où vous aurez de mes nouvelles tout bonnement et je m'arrangerai quand je voudrai vous écrire.
Maintenant le plus embêtant c'est pour ma pauvre permission ; je ne sais plus quoi penser ni quand je peux espérer partir ; j'ai entendu dire qu'on allait encore me retarder, cela me dégoûte et je vous assure qu'il me faut tout mon courage et mon moral pour ne jamais me plaindre ; je n'aime pas pleurnicher, mais on se fout trop de nous parfois et puis on ne devrait pas changer si souvent ces pauvres jours de permission ; après 13 mois de campagne ce serait bien assez si les Boches venaient à changer les dates en attaquant ou autrement. Enfin je ne suis pas officiellement fixé, mais je me doute de quelque chose parce que j'ai l'habitude de ce genre de travail.
Maintenant il me semble que l'on va faire quelque chose... mais je ne crois pas à grand chose chez nous ; on creuse, on travaille ferme, enfin on craint plus que l'on a envie d'attaquer. Du reste, le Boche vient de racler les ruines ; alors il se pourrait bien que l'on craigne qu'il se retourne sur nous ; alors nous prenons toutes nos précautions et c'est raisonnable ; je crois de plus que l'on travaille fort à faire de gros obus et il en faut, il en faut, nous n'en aurons jamais, jamais assez.
Enfin, ma pauvre maman, prenez patience, j'aurais été bien content d'aller à Decize vers le 20 et j'avais arrangé tout mon voyage et je crains bien que tout soit foutu maintenant. Enfin voilà bien 13 mois que je fais la guerre sans me plaindre ni réclamer, j'en ferais bien encore trois fois autant si j'ai autant de veine... on ne peut tout avoir.
Avez-vous les petites photos ? Que Guite me donne des renseignements et m'envoie les plus réussies.
Je vous embrasse bien fort fort, toutes deux, écrivez-moi un peu pour me donner le moral. Je déjeune avec Jean aujourd'hui.
G. Breton.

Le 12 août 1915.

Ma chère Maman,
Suis de retour aux tranchées mais pas pour bien longtemps puisque je vais enfin partir en permission ; il y avait eu un peu de remue-ménage mais tout est arrêté je pense, cette fois.
Je tâcherai de partir pour Paris le 19 très matin, je serai vers 2 heures à Paris et reprendrai un train vers 8 h du soir qui m'amènerait vers deux heures du matin à Decize.
Je serai les 20, 21, 22 avec vous et repartirai le 22 dans la nuit pour être à Paris le 23 au matin et rentrer dans la nuit du 23 au 24. Ce n'est pas long mais je suis content tout de même de vous voir après ces 13 mois de guerre. C'est par Paris que cela va le mieux, autrement par Dijon je ne sais pas quand j'en sortirais, tous les trains ne pouvant jamais s'attendre.
Je vous passerai un télégramme au moment de partir pour que vous sachiez à peu près quand j'arriverai.
Ai vu Jean qui va bien et pense aller en permission à la fin du mois. L'oncle est, paraît-il, installé à Tinte, à ce qu'il m'a dit.
Je tiendrai, pendant mon séjour, à voir les domaines ; alors il faudrait vous arranger pour pouvoir avoir cheval et voiture pour le 21 dans l'après-midi. Nous irions tous ensemble, bien entendu.
Mobilisez tous les poulets et canards car je ne veux pas manger un seul morceau de viande de boucherie, j'en suis malade.
Vous aurez cette lettre dans le train en quatre jours, c'est-à-dire vers dimanche, je ne vous écrirai donc plus rien d'autre et vous enverrai le télégramme mardi ou mercredi.
Je vous embrasse bien bien fort.
Gabriel.

Le 23 août 1915.

Ma chère Maman,
Je viens d'arriver assez fatigué par ce long voyage à l'hôtel, mais en somme tout s'est bien passé ; par exemple, je n'ai eu aucun arrêt à Paris parce que le train comme par hasard avait du retard. J'ai vu Guite le temps de sauter dans l'express de Nancy.
A part cela, je n'ai rien perdu de mon moral ; je pense bien que je n'aurai pas un stage si long à faire avant de retourner vous voir.
Je vous embrasse bien fort.
Gabriel.

Le 28 août 1915.

Ma chère Maman, me voici cette fois encore au repos pour huit jours, après avoir passé trois jours seulement aux tranchées. Tu vois que je ne suis pas bien à plaindre, ma pauvre Maman, et que je tiendrai bien encore longtemps tant que nous n'aurons pas de choses plus difficiles à faire.
Ma chère Maman, cela ne m'empêche pas pourtant d'avoir un peu le cafard tous ces temps-ci, surtout pendant les nuits de veille qui deviennent longues et quand le matin arrive dans le brouillard de la Meuse ; alors je pense aux bonnes vacances d'autrefois et au temps d'ouverture de chasse, et un petit-déjeuner avant de partir, et la vieille Mirza allant écouter si la voiture arrive pendant que l'on pensait aux compagnies de perdrix et aux faisans qui sortaient des taillis pour manger le sarrasin, et je me trouve près de ces sales Boches contre lesquels on se portait et c'est ce qui m'embête le plus, je voudrais tant une ou deux bonnes batailles et voir les cochons se sauver devant nos fusils ; mais c'est cette inaction qui me pèse le plus : toujours la même tranchée et le même trou, et le même obus lancé par le même canon, et la même torpille qui éclate au même endroit. On nous parle d'une offensive énorme encore en septembre, je veux le croire, pourvu que ce ne soit pas comme au printemps ; alors ce serait l'encroûtement définitif pour tout l'hiver dans la neige et la boue et les tranchées avec 16 heures de nuit, ça c'est pénible par-dessus tout. Et puis c'est beau de faire la guerre, mais si tout le monde le faisait avec le même esprit de désintéressement et de sacrifice, mais les saligauds s'embusquent, chassés de l'arrière ils viennent au front, c'est-à-dire à quelques kilomètres du danger... et ils gémissent sur la dureté des temps ! Et il y en a en masse et quand on débusque un type, c'est généralement un pauvre imbécile qui n'en peut mais.
Ma pauvre Maman, je suis dans un mauvais jour, mais je vais bien et vais me reposer, c'est l'essentiel et tout sera mieux.
Bons baisers à toutes deux.
Gabriel Breton.

Le 31 [août 1915]. Lettre postée le 4 septembre.

Ma chère Marguerite,
J'accomplis toujours bien tranquillement ma période de repos, cela va un peu mieux et je commence à reprendre un peu le moral et j'en avais du reste tout à fait besoin ; enfin nous sommes faits pour nous battre et il ne faut plus envisager autre chose, d'autant plus que cela durera encore longtemps. J'ai refait un peu de photos, c'est-à-dire j'ai fait seulement deux rouleaux, le défaut existe, mais depuis que j'ai nettoyé l'appareil il y a toujours un peu de flou. Je t'enverrai trois pellicules du 155 long et elles feront bien dans la collection des canons, elles ne sont pas mal ; j'ai fait développer ces pellicules à Commercy où on le peut. J'en ferai que je t'enverrai à mon prochain séjour aux tranchées.
Il faudrait que tu me fasses deux collections, l'une d'une douzaine de bonnes photos de Br... [Brasseitte] c'est-à-dire des dernières : église, village détruit, lignes de tranchées. L'autre d'une vingtaine de toutes vues, des tout à fait bonnes : tranchées, poilus aux tranchées, lignes des tranchées, canon, Br..., le camp, les toutes bonnes seulement. Nous n'avons plus grand chose d'intéressant à prendre pour le moment, mais cela viendra peut-être plus tôt qu'on ne le pense.
Je pense que le journal t'a répondu. Je regarde encore leurs dernières épreuves et je pense que j'ai sûrement aussi bien ; j'ai pas mal de copains qui font de la photo, mais rien de bien, ces petits appareils sont du reste très capricieux, on fait très bien et puis ouf c'est mal. Fais-moi un ou deux canons très bien, des gros avec l'autre 155 court ; je tâcherai d'ici quelque temps de prendre des obusiers quand nous en aurons ; il y en a plus loin mais c'est plus dans notre secteur.
Je pense avoir une belle collection d'artillerie puisque déjà tu as toutes espèces de canons et que ceux-là complètent la collection. J'ai eu bien du mal pour les prendre, il y a eu quelques taches de soleil mais c'est réussi quand même.
La belle photo de l'église fait l'admiration de tout le monde, elle est vraiment bonne.
Ton hôpital marche-t-il toujours ? Vous devez maintenant avoir bien moins de travail, mais ça recommencera sûrement avant l'hiver à ce que je puis croire. Si tu tires des photos du Scaff, y en a-t-il quelques unes de bonnes ? Nous avons encore cinq bonnes journées et après tranchées pour 15 jours ou plus longtemps.
Reçu hier la lettre de maman qui se plaint de n'avoir plus à m'attendre, mais j'aurai bien quand même un rappel de quelques journées car il n'est pas possible que les uns avaient eu trois jours à passer chez eux et les autres 6. Mais c'est toujours la même chose; Je vous embrasse bien fort toutes les deux, j'ai un peu plus le moral. P... [ill.] va à peu près maintenant.
Gabriel.

« Nous commençons à nous transformer en taupes. »

Le 14 septembre 15.

Ma chère Guite,
Je t'envoie dans un petit colis de madeleines cinq rouleaux de pellicules à développer et une huitaine d'autres développées. Elles sont moins mauvaises. Je veux parler des huit pellicules développées ; j'ai trouvé enfin le défaut de l'appareil , c'était un petit trou dans le soufflet, d'où voilage. Je l'ai fait reboucher et il marche maintenant comme avant.
Depuis une dizaine [de jours] nous sommes revenus du repos et nous pensons y être de nouveau quand tu recevras lettre et pellicules ; tu pourras donc me renvoyer les épreuves quand je serai à C... et je te fournirai les explications en te renvoyant d'autres pellicules si le temps veut se décider enfin à se mettre au beau ; nous avons bien eu quelques jours de très beau temps, mais voici à nouveau le brouillard et les pluies d'automne. Notre secteur va cahin-caha depuis plusieurs jours, les Boches sont excessivement énervés et lancent des bombes et tirent toute la journée ; mais notre artillerie prend nettement chaque fois la grosse supériorité et ils ont beaucoup plus de pertes que nous.
Je ne pense pas du tout que notre secteur devienne un pivot ou un centre d'attaque, les Boches comme nous se tiennent sur une défensive prudente mais c'est une défense agressive d'un genre particulier, parce que nous sommes trop près les uns des autres et cela implique tout le temps une grosse surveillance, des alertes continuelles, des batailles de bombes et de calendriers, enfin toutes choses désagréables et énervantes ; c'est pourquoi je pense que l'on ne peut songer à faire partir notre corps de cet endroit car on aurait sûrement des malheurs si nous le quittions quelque temps. Songe que voilà bientôt un an que nous sommes là ! Et que l'on ne peut envisager une issue d'une manière ou d'une autre. Les lignes de tranchées se suivent, se succèdent, se croisent, se commandent de chaque côté ; on habite sous le rocher à huit ou dix mètres sous terre. Les plus gros obus ne peuvent rien contre ces villes souterraines et de chaque côté c'est pareil ; il coûte plus cher pour défendre un barrage que pour faire une petite expédition coloniale. C'est quelque chose d'inimaginable ; alors vous pouvez penser ce que c'est. L'ennui est que voilà l'hiver, alors nous allons recommencer les peaux de mouton, les galoches et le reste ; il y en a encore pour longtemps.
Enfin je suis bien résigné à tout, j'ai reçu une lettre du commandant Fischer(1) qui est mieux et qui compte reprendre du service au mois d'octobre prochain. Lui aussi me paraît cruellement désabusé et sa lettre est assez acerbe.
Ma pauvre Guite, tout cela n'est rien si nous pouvons avoir le Boche ; je souhaite seulement de continuer à me bien porter et à pouvoir finir la guerre comme je l'ai faite jusqu'à ce jour.
Ma grande sœur et ma maman, je vous embrasse bien fort. Le bonjour à tous, encore une grosse bise.
Gabriel Breton.

Le 16 septembre 15.

Ma chère Maman,
J'ai donc reçu une grande lettre où tu me racontes la remise de croix et médailles où l'on a donné à ce pauvre Buisson(2) le baume consolateur qui malheureusement ne va pas remplacer son bras ; enfin ça ne fait rien et il a toujours eu une bonne journée et je pense que cela lui ôtera le cafard et qu'il se remettra petit à petit du choc nerveux qui est pire que le reste.
Petite agitation de notre côté ces jours-ci, le Boche se [ill.] un peu partout, mais il est vite calmé et cela rappelle que de très loin les journées du mois d'avril et de mai, enfin cela rappelle un peu la guerre.
A part cela nous commençons à nous transformer en taupes, je deviens un mineur de première classe ; le boisage n'a pour moi aucun secret et je ferai très bien à La Machine après la guerre ; c'est véritablement épatant maintenant ; je songe sérieusement à vous demander mon fusil de chasse ; les fusils de guerre c'est parfait à mille mètres, mais les Boches sont à vingt mètres ; alors nous avons déjà beaucoup de fusils de chasse et des chevrotines et on nous en apporte tous les jours ; de plus tous mes hommes ont un grand couteau de boucher ou un couteau catalan et puis nous avons un tas de petites bombes de tous calibres et de tous modèles ; alors vous pouvez me voir monter aux tranchées avec le fusil de chasse sur le dos, le couteau au ceinturon et des bombes dans mes poches. Quelle belle guerre ! L'autre nuit, j'ai mouché un Boche d'un coup de chevrotines, il a crié une heure et nous avons consciencieusement ancré de bombes l'endroit d'où partaient les cris. Entre moi et un sauvage, je ne vois donc aucune différence maintenant. Je n'ai pas revu le père Lhospied en partant de Cy, mais il m'a remercié dans une grande lettre et il m'a fait envoyer 2 F pour l'ordonnance qui était parti en vélo.
J'ai fait partir hier comme je le disais sur une carte la lettre et les pellicules pour Guite, qui pourra aussi me renvoyer les mieux faites pendant que je serai au repos, ce qui ne tardera guère et elle me les classera comme elle voudra pour que je puisse lui donner les explications quand je lui ferai un autre envoi. Mais je ne lui enverrai jamais que 40 ou 50 à la fois, c'est préférable. Maintenant je crois que certaines de ces photos ne sont pas assez venues sur le papier, il vaut mieux donc les faire venir davantage et plus fortement. Qu'elle m'envoie donc les meilleures avec une marge.
Je vais donc reprendre mon poste pour quatre jours et après repos, donc les raisins et poires pourront avantageusement comparaître à cette époque. Je fais partir par le même courrier une carte pour la fertasse(3) avec une très belle image, ce dont elle sera contente.
Je vous embrasse bien fort toutes deux, prenez le temps en patience, cela finira bien un jour.
Gabriel.

(1) Le commandant Fischer a été blessé le 5 avril. Cf Historique du 56e R.I.
(2) Le sergent Buisson, notaire de Decize, a le bras emporté par un obus au Bois-le-Prêtre ; « Enseveli sous une marmite boche, il a répliqué à ses soldats [qui l'appelaient] : - Je n'ai rien. J'ai eu peur seulement que ma pipe ne fût éteinte. » (La Croix du Nivernais, 11 juillet 1915).
(3) La Fertasse est le surnom de la vieille Marie, la bonne de la famille Breton.


Textes de Pierre Volut http://histoiresdedecize.pagesperso-orange.fr/index.htm et http://lesbleuetsdecizois.blogspot.fr/ mis en page par --Mnoel 23 juillet 2015 à 10:37 (CEST)