Agents de liaison

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Agent de liaison

Les agents de liaison et les téléphonistes.

  • « Le poilu, le héros, celui qui trinque et se couvre de gloire, celui qui mène la vie la plus harassante et qui reste anonyme dans la foule de ses semblables, c'est le simple bibi, le fantassin de seconde classe. […]
    Mais, autour de la lutte, à côté du créneau ou du poste d'écoute, en marge du régiment, il y a l'indispensable compagnie hors rang, qui groupe les spécialistes. Sans elle, l'unité ne serait que le bras vigoureux, le poing aveugle et sourd qui assomme au hasard ; la compagnie hors rang, c'est l'œil, l'oreille, les doigts agiles et déliés, les jambes rapides. Cyclistes, agents de liaison montés, pionniers, sapeurs, bombardiers, brancardiers, conducteurs de trains de combat, téléphonistes, tous ces soldats qui ne vont pas à la fourchette n'en font pas moins un ouvrage précieux... »
(Article de René Thiell, Le Pays de France, 15 mars 1917, p. 4).


  • Un rapide survol des fiches matricules des soldats du canton de Decize recrutés dans les classes 1910 à 1914 permet de repérer une vingtaine d'agents de liaison et téléphonistes récompensés par des citations et des médailles.
- Jean Berger, de Saint-Ouen, 13e R.I. : « Très bon soldat. Employé comme coureur pendant l'attaque, s'est acquitté de cette mission avec la plus grande bravoure sous un barrage violent par obus toxiques et explosifs. A rendu des précieux services en portant des ordres importants. » Croix de Guerre.
- Honoré Déby, de Thianges, 21e BCP a été blessé le 11 septembre 1914 par balle, ce qui a entraîné l'amputation de sa cuisse droite. « Agent de liaison, a fait preuve de beaucoup de dévouement en portant des ordres. » Médaille Militaire, Croix de Guerre avec palme.
- Le maréchal des logis Henri Louis Thomas, de Decize, 11e BCP : « Jeune sous-officier d'une crânerie exemplaire, poussant l'audace jusqu'à aborder seul au cours de ses reconnaissances des villages encore inexplorés, reprenant le contact avec l'ennemi avec témérité et resté en observation jusqu'à l'arrivée de l'infanterie, malgré la violence des tirs de l'artillerie adverse. »
  • On peut ajouter : les téléphonistes Emile Levivier, Henri Morin, Pierre Papon, Philippe Chaperon, le télégraphiste Georges Gaujour, le signaleur d'artillerie Julien Bonnot, les agents de liaison Robert Quignard, Eugène Gauthron, Louis Nicolas, le radio Jean-Marie Lavocat, et bien d'autres qui n'ont pas eu l'honneur d'être cités.
    Pierre Bonnot, originaire d'Alluy, incorporé au 213e R.I., est agent de liaison cycliste(1) ; il a 25 km à faire pour porter des messages d'un bureau à l'autre, « c'est assez dur car ce n'est pas des bicyclettes de première qualité, heureusement les routes sont bonnes... »
  • Les lignes qui suivent ont été écrites par Prosper Defoulenay, agent de liaison à cheval d'un régiment d'artillerie small>(2). Après la victoire de la Marne, son unité poursuit les Allemands qui reculent en Picardie.

« Le 14 septembre 1914 :

  • Je pars à Ambleny comme agent de liaison près du général-commandant d’artillerie au 7e corps [le général Robert Nivelle]. Nos batteries se sont installées plus au nord de Montaigut. Nous constatons en face de nous des batteries allemandes mais le capitaine du Boishardi ne peut croire que ce soit l’ennemi. 3 fois je vais au galop à Ambleny. Mais eux, nous ont vu et n’ont pas cette hésitation. C’est bien l’histoire du fameux « Messieurs les Anglais tirez les premiers ».
    Pendant une heure les deux batteries tirent l’une sur l’autre. Les nôtres n’ont pas beaucoup de mal : 8 hommes blessés en tout, dont même 4 grièvement. Ce pauvre Olivier a eu un éclat à la tête qui lui fait une assez profonde déchirure. Je vais le voir dans la grange où on le panse. Il est un peu fatigué. On va l’évacuer. Je le regrette beaucoup. C’était un excellent camarade très débrouillard et qui avait toujours sa musette bien garnie et son litron plein. Je ne suis plus que seul de tous les éclaireurs. L’ennui m’en prend presque. Le soir, nous cantonnons à Lignère en haut sous la 27e.
    Olivier a tenu à m’avancer 80 francs que j’ai acceptés car bien qu’ayant envie de l’argent, les correspondances arrivent si mal et la guerre peut durer longtemps.

[…]

Le 25 septembre :

  • Toujours la même chose, ce n’est pas la vie de château mais presque. Ce soir cependant, je reçois la mission d’aller en reconnaissance repérer les tranchées ennemies sur lesquelles nous devrons tirer. Je passe l’Aisne à Port Fontenay, sur un bateau et je puis m’avancer assez loin à cheval. Le Trompette que j’avais amené tient alors mon cheval et je grimpe sur la côte où sont les tranchées. Je trouve le commandant Maillard du 238e, un adjudant me renseigne. J’avance avec lui puis finalement comme je ne vois pas très bien, je me décide d’aller dans les dernières tranchées. Je me baisse le plus possible et cours à la tranchée. Je monte sur le boyau des Boches en putréfaction et je me laisse tomber dans la tranchée. Pendant que quelques coups de fusil se font entendre. On m’a aperçu et l’on me salve. Je repars aussi bien que possible. De la tranchée, on voit nos obus éclater devant nous après un sifflement plus sourd que ceux des Allemands. Je me documente le mieux possible et repars ensuite à travers les betteraves et les morts.
    Pendant que je causais, on a réussi à secourir dans la tranchée un sergent-major allemand blessé depuis dimanche et auquel on n'avait pu passer que quelques morceaux de pain et de l’eau. Il nous raconte que les Allemands ont tenté 3 attaques successives. Le mardi, le mercredi et de dimanche. Seule celle de dimanche qui était dirigée contre l’artillerie aurait réussi mais elle ne tarda pas à échouer à cause de notre feu et ils eurent beaucoup de morts.
    Je n’ai pas de peine à le croire après ce que j’ai vu. Je rapporte les renseignements recueillis au capitaine-commandant. Mais arrivé au poste d’observation, personne. Je vois alors des trous d’obus à droite, à gauche. Je vais vers la 29e j’appelle : personne. Je vois un homme couché, je m’avance, il est mort, la poitrine défoncée. Je vais vers la 27e, un homme est là, couché le ventre ouvert. C’est Donai, mon ordonnance, quelques gradés arrivent, on me renseigne : 2 hommes sont à moitié en agonie, 3 autres sont blessés dont le lieutenant Chanderolle.
    Je pars voir les blessés, je serre la main au lieutenant que j’estimais particulièrement et qui sûrement avait l’étoffe d’un officier de mérite et était très brave. Le capitaine Poisson est atterré mais il faut se remuer, enterrer les morts. J’assiste à l’ensevelissement de ce malheureux Donai, toute la batterie est là à regarder creuser ce trou…
    Suis-je réellement ému ? Je n’en sais trop rien, je regarde les hommes : leur visage est triste mais leur pensée semble ailleurs, ils doivent se préoccuper de leur soupe probablement.
    Des hommes passent à peine une parole de commisération et c’est tout ! Tout à l’heure ne foulais-je pas les cadavres depuis 5 jours. Les fantassins là-haut ne vivaient-ils pas près de ces morts en putréfaction, mangeant avec appétit, blaguant sans cesse.
    Décidément l’homme est plus près de la bête qu’on peut le croire !
    Moi-même je sens que tout ce que j’éprouve n’est pas injustement d’indignation et de dégoût véritablement profond. Tout ce que j’éprouve me paraît superficiel, non devant cette loque humaine déchiquetée, un mot, une pensée de considération et l’on reprend ses occupations. Les morts ne comptent pas. On les laisse dans un coin avec une petite croix de bois blanc et quelques fleurs lorsqu’on le peut et c’est tout !
    L’âme humaine est ainsi faite. Non, devant ces morts, devant ce charnier humain, aucun de nous n’éprouve un véritable choc et de dégoût.
    Humanité ne sera jamais qu’un mot… pour moi un titre de journal. »



(1) Correspondance de Pierre Bonnot, transmise par son fils, M. Edgard Bonnot, de Decize, que je remercie.
(2) Prosper Defoulenay, cousin de Gabriel Breton, a rédigé un journal de bord qui retrace les mois d'août 1914 à janvier 1915. Il est mort de ses blessures de guerre le 19 novembre 1916 à Dugny, Meuse. Le journal a été récemment décrypté et numérisé par Mme Christine Petitjean, et transmis par M. Xavier Masson, que je remercie.


  • Note : Pour lire des correspondances de Gabriel Breton, suivez ce lien : [1]

Texte de Pierre Volut http://histoiresdedecize.pagesperso-orange.fr/index.htm et http://lesbleuetsdecizois.blogspot.fr/ mis en page par Martine NOËL 21 mars 2017