Activité nourricière dans le Morvan

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Quelques rappels d'histoire

  • Depuis les temps les plus reculés de notre histoire le recours aux nourrices, qualifié également «d'industrie nourricière», a fait l'objet d'une réglementation qui s'est durcie au fil des siècles en s'efforçant de protéger l'enfant et de limiter les pouvoirs des intermédiaires.


  • Dès l'année1284, le terme recommandaresses est employé. A proximité du Prieuré de Saint-Éloi à Paris, ce sont établies des femmes, les recommandaresses. Celles-ci, par l'entremise de meneurs et de meneuses qui conduisent les nourrices à Paris et emmènent les nouveaux-nés à la campagne au risque de compromettre leur santé et leur vie, ont pour mission, et elles seules, de procurer des nourrices aux habitants de la capitale.
    Les relations entre parents et nourrices donnent lieu rapidement à des échanges de toutes sortes, chacun étant constamment exploité par ces intermédiaires.
    Une des toutes premières ordonnances, attribuée à Jean II de France dit Jean le Bon et datant du 30 janvier 1350 (il fut sacré Roi de France le 26 septembre 1350, succédant à Philippe VI de Valois mort le 22 août 1350) règle les rapports d'intérêts qui doivent exister entre les recommandaresses et les nourrices.
    En 1611 un arrêt du Parlement soumet cette activité à des règles précises et à des sanctions en cas de non-respect. Il condamne par exemple, à une amende de 50 livres et à la prison pour une première entorse à ces règles, puis à une punition corporelle en cas de récidive, les meneurs conduisant les nourrices ailleurs qu'au bureau des recommandaresses.
    D'autres ordonnances et sentences durcissent les règles applicables aux nourrices : l'ordonnance royale du 29 janvier 1715 (qui en outre, porte de deux à quatre le nombre de bureaux des recommandaresses), l'ordonnance de 1724, la sentence du Châtelet de Paris du 1er juin 1756, la sentence de 1757 et celle de 1762.
    Malgré toute cette réglementation, il y eut de tels abus que cette industrie fut retirée aux femmes qui en étaient chargées. En 1769, un édit royal prenant effet le 1er janvier 1770, supprime définitivement l'institution des recommandaresses et en fait une branche de l'Administration publique (déclaration du 12 juillet 1769). Ainsi, se trouve établi un bureau, le «Bureau Général des nourrices et recommandaresses pour la ville de Paris», également appelé Grand Bureau, Bureau municipal ou encore Bureau Général des nourrices.
    "Monsieur, je crois que voici qui fera votre affaire !..." Le choix du Grand Bureau milieu du XIX ème siècle lithographie Aubert et Cie
    A sa transformation en 1821, il devient la Direction Municipale des nourrices, parfois dénommé vulgairement Bureau Sainte-Apolline du nom de la rue dans laquelle il était situé en 1804. Ce bureau chargé de centraliser le recrutement des nourrices «sur lieu», le travail des meneurs et d'empêcher les fraudes est composé de deux Directeurs et de deux recommandaresses. Il est aussi chargé de loger les nourrices venant de la campagne chercher des nourrissons et de fournir une quantité suffisante de lits et de berceaux pour coucher nourrices et nourrissons. Il fermera ses portes en 1876.
    Le recouvrement des sommes dues aux nourrices placées dans des familles aisées, perçues jusqu'alors des bourgeois par les meneurs et meneuses, se fait désormais par vingt-deux préposés commis et nommés par le Lieutenant général de la Police de Paris sur présentation des Directeurs. Les sommes, ainsi recouvrées et versées dans une caisse, seront ensuite payées aux nourrices par les meneurs et meneuses selon des modalités bien précises, ceux-ci étant soumis à contrôle.
    Ce bureau fut longtemps une dépendance de l'Administration des hospices. Par la loi du 10 janvier 1849, il est devenu une direction dépendant de l'Administration générale de l'Assistance publique de la ville de Paris. Un règlement spécial pourvoit à sa réorganisation en 1851.


L'organisation de l'activité

  • L'activité de nourrice ou industrie nourricière, s'est exercée dans le Morvan aux XIXème et XXème siècles et a connu son plus fort développement en 1850. Cette contrée se transforme alors en une vaste garderie d'enfants assistés surnommés les «petits Paris». Le nombre d'orphelins élevés dans le Morvan entre 1820 et 1950 est estimé à 250 000.


  • Depuis toujours, les Morvandelles appelées aussi «Bourguignottes» ont eu la réputation d'être de très bonnes nourrices.
    Bien que recherchées par des familles riches de la capitale avant les chemins de fer grâce à leur robuste santé et la qualité de leur lait, l'éloignement de cette ville (250 kms), ne permettait pas à une majorité de familles parisiennes de se rendre dans le Morvan pour y placer leurs enfants et les femmes Morvandelles se déplaçaient peu.
    Les voies ferrées construites vers Montbard, Auxerre, Le Creusot permirent de faciliter les déplacements et les femmes du pays, encouragées par les récits des femmes revenant de la capitale ayant terminé leur nourriture (période d'allaitement), eurent envie de s'y rendre à leur tour. Il y eu une période de dépeuplement de femmes jeunes dans certains villages, ne laissant que les femmes âgées, les femmes très jeunes ou celles dont le physique ne permettait pas de se placer sur Paris. Ces dernières accueillirent rapidement des nourrissons amenés pas des nourrices de retour de Paris ou par les meneurs et meneuses d'enfants.
    Dans cette région pauvre, l'activité de nourrice, relativement bien rétribuée, fournit un complément de revenu quasi indispensable à la survie de la famille.


Les nourrices sur place

  • Le recours aux nourrices "sur place" ou «à emporter» est la forme la plus ancienne.
    Nourrice sur place
    Elles accueillent chez elles un enfant de l'Assistance publique et sont récemment mères ou allaitantes. D'autres, appelées «nourrices sèches» élèvent les enfants au biberon. Ces enfants arrivent dans les campagnes par l'intermédiaire des meneurs ou par les nourrices de retour de Paris qui ramènent parfois jusqu'à trois enfants pris dans le quartier où elles ont fourni leur service. Ces enfants mis à mal par le voyage, la mauvaise nourriture et le manque de soins meurent dès les premiers jours. Les familles parisiennes ne se doutent guère des conditions d'accueil des enfants qu'elles ont confiés à ces femmes.
    Le taux de mortalité atteint 70 %. Personne ne s'interroge sur les causes de ce taux élevé de mortalité sauf le Dr Charles Monot, médecin à Montsauche. Il adresse en 1861 un rapport au Préfet de la Nièvre qui reçoit peu d'écho. Suite à ce rapport, il rédige un mémoire couronné par l'Académie de médecine, paru en 1867 sous le titre «de l'industrie des nourrices et de la mortalité des petits enfants». En octobre 1865 il fait une note à l'Académie de médecine sur l'industrie des nourrices telle qu'elle se pratique depuis 1850 dans le Morvan. Cette note provoque une très vive émotion de part les faits évoqués dont certains sont qualifiés de monstrueux, et déclenche immédiatement une enquête.
    Victor-Eugène Ardouin-Dumazet écrit dans son livre «Voyage en France», tome 1:
    "Je n'en prendrai que ce qui est nécessaire pour faire comprendre la portée de l'oeuvre de régénération
    En 1861, dans le seul canton de Montsauche, 2884 femmes avaient accouché, 1897 étaient parties pour Paris comme nourrices […] Dans une seule commune, Montreuillon, huit enfants succombaient, en huit jours, par les fatigues du voyage […] En sept ans, dans ce canton, 449 d'entre eux périssaient faute de soins".
    Les faits révélés par le Dr Monot furent le point de départ d'une législation visant à protéger les enfants en nourrice, les enfants assistés et les enfants moralement abandonnés.
    En 1877 il est, avec l'un de ses confrères, à l'origine d'une loi fixant à 7 mois révolus l'âge minimal d'un bébé avant que sa mère ne puisse aller allaiter dans la société parisienne aisée. Mourraient également les enfants qui avaient dus être sevrés et élevés au biberon suite au départ de leur mère pour la capitale.
    La loi du 23 décembre 1874 relative à la protection des enfants de premier âge dite «loi Roussel» du nom de Jean-Baptiste Victor Théophile Roussel (1816-1903), médecin et homme politique (élu député de la Lozère le 13 mai 1849), instaure une surveillance de l'autorité publique, dans le but de protéger la vie et la santé de l'enfant.
    L'article premier de cette loi est ainsi libellé : «tout enfant, âgé de moins de deux ans, qui est placé, moyennant salaire, en nourrice, en sevrage ou en garde, hors du domicile de ses parents devient par ce fait l'objet d'une surveillance de l'autorité publique, ayant pour but de protéger sa vie et sa santé». La loi qui étend la surveillance aux familles recevant des enfants, va jusqu'à prévoir «d'accorder des récompenses honorifiques aux personnes qui se sont distinguées par leur dévouement et leurs services».
    Des médecins-inspecteurs visitent régulièrement les enfants et les familles et s'assurent des bons soins donnés et du bon maintien de l'hygiène. Il se heurtent parfois à des croyances bien ancrées et doivent faire preuve de persuasion. Néanmoins, le taux de mortalité chute considérablement. Seule la mortalité des enfants nourris au biberon par les nourrices sèches reste importante (elle est estimée au double de celle des enfants nourris au sein) mais diminue rapidement grâce à l'apprentissage d'une bonne utilisation du biberon et à l'usage de le maintenir en bon état de propreté.

Les nourrices sur lieu

  • Le recours aux nourrices "sur lieu" est la forme la plus récente.
    Nourrice sur lieu
    Après leur recrutement par le Bureau des nourrices, ces femmes partent pour la capitale nourrir les enfants des familles bourgeoises.
    Elle sont habillées de pied en cap, choyées, bien alimentées et entourées de soins par les familles qui les ont choisies ; le poupon doit bénéficier des meilleures conditions d'allaitement possible. Elles suivent les familles dans tous leurs déplacements en France, parfois même à l'étranger pour certaines et ont la chance de pouvoir apprendre à lire et à écrire. En contrepartie, elles se doivent d'être très disponibles voire asservies et recluses, partagées entre les activités domestiques et les promenades au jardin public.
    Leurs propres enfants sont, le plus fréquemment, confiés à des voisins ou à des grands-parents, sevrés et élevés au biberon. Parfois ils sont confiés à une nourrice qui reste au pays et qui les élèvera en même temps que les siens.
    Souvent, lorsque la mort d'un enfant survient, celle-ci est cachée à la mère par crainte que son lait se tarisse et qu'elle ne puisse pas conserver son emploi.
    Pendant le temps d'une «nourriture» (environ deux ans), les maris restaient au village en s'occupant peu. Une minorité mettait en location leurs terres à bas prix et partaient en Picardie comme travailleurs agricoles, ou en Bresse pour recouvrir les toits de chaume. D'autres se louaient de mai à fin novembre.
    Tolérants vis-à-vis de leurs épouses, les encourageant parfois à partir à Paris car les gains perçus (une nourrice était payée 50, 80, 100 francs par mois) permettaient de faire vivre la famille ou de revenir au pays avec un pécule non négligeable qui pouvait être multiplié par deux ou par trois car c'était généralement le nombre de séjours qu'effectuaient ces femmes.
    Habituées au confort parisien, à une nourriture copieuse et variée elles voulaient retrouver un peu de ce confort et de ce bien-être dans leur pays natal et y employait l'argent gagné. L'intérieur des maisons appelées «maisons de lait» est meublé avec goût, les chaises remplacent les bancs utilisés jusqu'alors. Le toit de chaume est remplacé par un toit couvert d'ardoises, des biens depuis longtemps convoités sont acquis. La viande, absente de la table autrefois, y fait son apparition souvent une fois par semaine.


  • A la fin du XIXème siècle les nourrices Morvandelles sur lieu (mieux payées que les nourrices sur place), représentent la moitié des nourrices de la ville de Paris. On peut malgré tout imaginer ce qu'elles ressentaient en quittant leur famille, leurs maris et en laissant leurs jeunes enfants à d'autres mains que les leurs pour donner de l'affection et des soins à d'autres enfants, inconnus ceux-là, moyennant salaire.
    L'échange de lettres, bien que le courrier soit censuré par crainte de mauvaises nouvelles susceptibles d'altérer leur santé, montre à quel point ces femmes s'inquiétaient pour la famille et les enfants restés au pays, espéraient que tout se passe pour le mieux et évoquaient leur éloignement.
    Beaucoup d'entre elles sont placées dans des familles prestigieuses et conservent un réel attachement aux enfants et cet attachement est réciproque.
    André Marie Jean Jacques Dupin rapporte dans son ouvrage sur le Morvand, que «c'est à Dun-les-Places qu'on est venu chercher une nourrice pour le roi de Rome, fils de l'empereur Napoléon 1er, pour le duc de Wurtemberg, fils de la princesse Marie, et pour le prince de Condé, fils du duc d'Aumale».
    A Empury, on est venu en chercher pour le fils de Napoléon III, et à Sonne (commune de Lormes), pour une des filles de Félix Faure.
    L'industrie des nourrices sur lieu durera jusqu'à la guerre de 1914.


  • Le même attachement est conservé par les nourrices sur place. Là aussi, l'attachement est réciproque.
    Des témoignages éloquents d'enfants montrent qu'ils préféraient rester chez leur «nounou» dans un confort modeste plutôt que de partir retrouver leurs parents dans l'opulence.
  • Après avoir été élevées jusqu'à l'âge de 13 ans, les pupilles qu'envoie l'Assistance publique de la Seine sont placées comme domestiques par les employés de l'institution et reçoivent des gages plus ou moins élevés suivant leur force, leur intelligence et leur aptitude au travail.
    Souvent, ces enfants restent chez les parents nourriciers qui les paient à leur tour et c'est peut-être là aussi une preuve d'attachement. Les sommes perçues restent placées sur un livret de caisse d'épargne jusqu'à leur majorité.


  • La maison des enfants de l'Assistance Publique et des nourrices dont l'ouverture devait avoir lieu au 2ème semestre de l'année 2013 s'est trouvée retardée. Située sur la commune d'Alligny-en-Morvan, dans l'ancien Hôtel de la Poste, elle abrite désormais le musée des nourrices et des enfants de l'Assistance Publique. C'est cette commune qui a vraisemblablement accueilli le plus grand nombre d'enfants.
    Son ambition est de développer trois missions distinctes et complémentaires en tant que :
    • lieu de mémoire et de questionnement sur les enjeux historiques et sociologiques du placement des enfants de l’Assistance Publique et du métier de nourrice sur place et sur lieu ;
    • lieu ressource participant aux dispositifs actuels de l’Aide sociale à l’enfance mis en œuvre par les Conseils Généraux de Bourgogne ;
    • lieu participant à la vie économique du territoire par le biais de ses activités culturelles ainsi que par la création d’une nouvelle offre d’hébergements touristiques et d’un café-brasserie.
    Pour plus d'informations suivre ce lien : Musée des nourrices et des enfants de l'Assistance Publique

Sources :
Voyage en France Tome 1. Victor-Eugène Ardouin-Dumazet
Un coin du Morvand (le canton de Lormes). Armand Billaud
De la mortalité des nourrissons en France. Dr André-Théodore Brochard
Les Annales des Pays Nivernais n° 128


Martine NOËL avril 2012