Vigneron Etienne correspondances de juillet 1915 à xxxx 1915

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Guerre 1914-1918 57.jpg

Bombardements et combats aériens

  • Le 6 juillet 1915
Chers parents,
S’il y a quelques jours que je ne vous ai pas écrit, c’est que je n’ai pas eu le temps, j’ai changé de cantonnement le 1er et depuis nous avons abattu du travail. Nous sommes logés dans les communs d’un château comme Germancy, mais ça y bombarde tous les jours et comme nous sommes sous les ardoises nous ne sommes pas en sécurité. Nous avons fait un abri dans le parc sous les grands arbres mais on nous l’a fait démolir aujourd’hui. Ce soir nous montons nos tentes de préférence à cette maison qui est secouée comme un prunier par les obus.
Ah, ce n’est pas difficile d’avoir du plomb, les Boches nous envoient assez car dans leurs obus il y a des balles comme celles d’un … sauf qu’il manque le trou pour passer les mettre.
À part ça je vais bien quoique ayant une sale envie de dormir. J’ai reçu une lettre de mon oncle C. Laudet et une de mon oncle Henri. J’espère que ma carte vous trouvera en très bonne santé et finis en vous embrassant. Etienne.
  • Le 14 juillet 1915
Chers parents,
Hier je vous ai envoyé deux cartes datées d’aujourd’hui, mais je vous écris encore aujourd’hui pour vous raconter ce que j’ai vu ce matin à 11 heures moins vingt. Nous voyons arriver au-dessus de nous à très grande hauteur 2 aéros, un français et un boche qui se sauve à toute vitesse, mais le nôtre le rattrape tout en le canardant avec une mitrailleuse, hé oui ! une mitrailleuse. Le pilote boche a sans doute été touché car, au bout de 5 minutes, l‘avion boche a piqué une tête complètement à pic. C’est beau et saisissant à voir un appareil descendu comme un simple moineau et le moteur tournait toujours. Le nôtre est resté au-dessus un moment pour voir son...
[suite sur autre carte ?]

C.P. : Tranchées boches de la boucle de l’Aisne

  • Le 24 juillet 1915
Chers parents,
Aujourd’hui, jour assez important puisque c’est mon anniversaire. Je vous envoie deux vues qui m’ont été familières et toutes les deux à moins de 500 mètres des Boches.
J’ai cassé la croûte plusieurs fois dans les décombres que représente cette carte et les officiers que l’on voit dessus sont de bons hommes. Inutile de dire que nous avons ravaudé dans tous les coins.
Ma foi, tant qu’on peut, je les connais assez puisque c’est à peine à 900 mètres que je vous écris. Vous vous ferez expliquer par quelques mariniers qui y ont passé.
Je viens de recevoir à l’instant même… un petit colis de Marie Louise qui m’a bien surpris car je ne m’attendais pas à ça.

  • Le 1er août 1915
Chers parents,
Je vous écris avec un peu de retard à votre lettre, mais je pense que quand vous recevrez ces cartes vous aurez de mes nouvelles par Louis Chartier qui est parti en permission hier, il doit descendre à Decize. Je pense que Madame Paillot aura le temps en effet de préparer quelque chose d’ici qu’Alexandre aille chez eux, mais moi je n’y suis pas encore non plus, il faut bien compter neuf mois, une paille quoi.
Quoi de neux ? J’ai reçu enfin un mot d’Alexandre, il s‘accuse d‘avoir la flemme d‘écrire, mais il ne m‘en raconte pas trop long quand même. J’ai reçu hier une lettre d’Eugénie Proux, elle me raconte quelques nouvelles qui me coûtent beaucoup. Mon oncle Henri ne m’a pas encore récrit.
Depuis quelques jours je fais la charpente à outrance et c’est Chartier qui était chef de chantier ; comme il est parti, on n’est plus que cinq. Je souhaiterais avoir tout le temps du travail comme cela.
Village détruit
  • Le 5 août 1915
Enfin ! Me voilà arrivé après une petite balade de 40 kilomètres car il nous a fallu faire un grand détour. Mais voilà ! Alexandre est parti depuis 3 jours pour……?
Nous logeons dans une carrière comme quand j’ai fait mon apparition sur le front. Je voudrais vous demander quelque chose qui serait pour me faire passer le temps, c’est une harmonica [sic], mais je voudrais une marque française, prenez donc l’argent sur ma caisse, il faut bien 4 à 5 F.
Je vous embrasse bien fort. Etienne. Secteur 49.
  • Le 12 août 1915
Mes chers parents,
J’ai reçu aujourd’hui votre lettre et vos deux cartes. Il y avait huit jours qu’il n’en était pas arrivé.
Comme vous voyez on se balade un peu et ce que vous verrez sur cette carte, je le vois de mes yeux. Ici on est bien, on trouve à manger facilement et comme matériel de toute sorte on prend ce qu’il nous faut. J’ai encore 20 F, j’en ai pour un moment, mais il serait peut-être utile de m’en envoyer un peu quand même.
Pour le moment je suis à l’abri pour travailler quoique étant bien près des Boches, mais il faut nuit ou jour de la lumière. Ce qui est rigolo ici c’est que les Boches ne tirent pas, ils sont facilement une demi-journée sans envoyer une balle.
Les fantassins qui sont ici sont du 238e de Saint-Etienne et du 218e de Roanne, mais je n’en connais pas.
Votre fils qui vous embrasse. Etienne.
  • C.P. : Correspondance des Armées de la République
Expéditeur : Vigneron Etienne, sapeur, Génie, 23/4 section 49
Adresse : Monsieur Vigneron Bmy
Chez Monsieur Pierre Boguet à Decize, Nièvre.
  • 13 août 1915
Je vais bien, date 13 Août 1915. Signature : Vigneron Etienne.
(Les autres mentions sont barrées).
  • Le 16 août 1915
Chers parents,
Deux mots pour vous dire que j’ai reçu mes deux colis et mon fifre. J’ai de quoi casser la croûte quelques jours avec ça. J’ai aussi reçu le mandat de 10 F.
Je ne sais pas ce que fait mon oncle Henri, mais il ne m’écrit pas, pas plus d’ailleurs que mon oncle Laudet. Alexandre m’a écrit hier deux mots mais je n’ai pas pu y lire !
Dans 7 jours je dois aller au repos, c’est à dire travailler à 9 kilomètres en arrière.
Ma foi, je ne vois rien de nouveau : pour l’instant le 75 est en train de réveiller les Boches. Moi j’écris tranquille dans la carrière.
Recevez mes meilleures amitiés. Etienne.
  • Le 19 août 1915
Chers parents,
Je vous envoie ces deux mots pour vous dire que je vais toujours bien, je vous pense d’ailleurs pareils. D’après une nouvelle liste je crois que les permissions vont aller plus vite et il se pourrait bien que mon tour ne demande pas plus de 4 à 5 mois (préparez la casserole) !
Je joue tous les jours quelques airs de fifre, mais c’est avec peine car j’ai tout perdu du peu que je savais.
Je vous envoie en ces deux feuilles une petite histoire que j’ai trouvée très bien; vous pourrez en donner la lecture à un tas d’embusqués, ça peut leur faire plaisir.
Allons, à bientôt de vos nouvelles, je dois descendre au repos après-demain.
Votre fils qui vous aime. Etienne.
  • V., 24 août 1915
Chers parents,
Je suis au repos depuis avant-hier, ce n’est pas dommage car on avait besoin de ravitailler un peu. Je suis à 100 mètres du pont de bateaux que vous avez reçu ; à l’instant même, la clique des « chasse-pattes » du 43e passe en sonnant dessus ; c’est agréable au prix des éclatements de bombes ou torpilles.
Comme travail on en fait 4 fois plus qu’en 1ère ligne, mais on aime mieux ça quand même. Moi je travaille après-midi et le pars avec le ravitaillement d’artillerie pour me coucher à minuit. Et ça marche ; 4 chevaux par voiture, il faut que ça arrache ou que ça casse, des voitures il y en a par moments autant l’une vers l’autre qu’en foire à Decize, mais ça ne fait rien, toujours au trot, qu’est-ce que l’on prend comme digestion par ces chemins, surtout que c’est la nuit. Sûrement ça vaut le prix de voir ce fourbi-là, sans quoi on ne peut pas l‘imaginer. Dommage que je ne peux [sic] pas l’envoyer, sans quoi j’ai une belle fusée de 150 fusant tout en cuivre rouge et une aussi en aluminium de 77. Pour les permissions je pense partir à présent au mois de février.
Ma foi, que pourrais-je vous dire? Hier j’ai pris un bain dans l’Aisne et aujourd’hui je vais en prendre un autre, aussi je peux tomber à la flotte sans crainte à présent. Chers parents, je termine en vous embrassant bien fort.
Etienne.
  • 28 août
Chers parents,
J’ai attendu quelques jours à vous écrire mais la santé n’en est pas plus mauvaise pour cela.
Depuis que je suis ici je me baigne tous les jours ; il y a un quai qui a 1,30 [mètre] et hardi la tête la première dedans, aussi n’importe comment que je tombe, ça ne me fait plus rien.
J’ai vu ici Androt-Delhomme, à la Cie 11/5. Je vais remonter aux tranchées ce soir pour 3 semaines. J’ai reçu mon colis et mon mandat aujourd’hui. Ça m’ennuie que vous ne trouvez pas de marque française pour ma musique, mais je n’en veux pas de boche ; vous en trouverez aussi sûrement de marque italienne « çô ne fâs rien de tout » (ça ne me fait rien du tout).
Mon oncle Henri ne m’écrit pas et comme j’ai perdu son adresse je ne peux pas lui écrire non plus.
J’espère que ma lettre vous trouvera bien portants. Etienne.

Les Marocains et le bricolage

Forêt de Compiègne, autobus parisiens employés pour le ravitaillement.
  • 1er septembre 1915
Chers parents,
Depuis deux jours j‘ai repris mon petit travail en première ligne mais je ne fais plus de mines, ce qui ne me fâche pas. Nous avons eu l’agréable plaisir de passer ces deux jours avec les Marocains. Hier soir et avant-hier ils nous ont fait gondoler avec leurs danses : ils se mettent 3 ou 4, avec chacun une marmite de campement ou un bidon, et ils tapent dessus avec leurs mains pendant qu’un autre ou deux dansent et tout en gueulant ensemble, mais ils sont d’une souplesse extraordinaire, ils tortillent les fesses et les reins sans presque bouger les jambes ; 50 centi[mètres] leur suffisent pour danser. Il y en a des blancs, des cuivrés, des bronzés et des noirs cirage.
[…] Ils portent le burnous ; c’est absolument ce que l’on lit sur les lèvres, mais pour les comprendre, c’est macache ; ça n’empêche pas que ce sont de bons camarades et qui ne connaissent guère la peur.
Ils sont partis ce matin, sans quoi ils nous auraient bien encore fait rire.
J’ai reçu une lettre d’Alexandre qui dit qu’il était juste où je suis et tous les jours je suis les bateaux où il a habité. C’est bien une fatalité qui a voulu qu’on ne se voie pas.
Pendant mon repos nous avons mangé 3 fois des fritures de jolis gardons que l’on a pris au carrelet et aussi avec des grenades, ce qui est une pêche épatante. Dans 18 jours j‘espère en manger encore. Je vais bien et je désire que vous soyez de même.
Votre fils qui vous aime. Etienne.
  • 9 septembre 1915
Deux mots pour vous dire que j’ai reçu mes deux paquets et mon mandat. J’ai également reçu celui que vous m’avez envoyé avant. Le verre et le boîtier sont trop petits. J’essayerai de les renvoyer. Si vous trouvez un fifre je serai content. Il pleut depuis deux jours. Notre cuisine a 4 centi[mètres] de boue et les boyaux tout à peu près dans le genre du chemin que nous avons suivi un jour pour aller à la pêche pour la mobilisation à Digoin. Comme je travaille dans une galerie je suis à l’abri et dans la carrière on est au sec. Dufaud a fait un poêle avec une bombonne à carbure, c’est épatant, la fumée sort par un trou qui a 8 mètres de haut.
Je vais bien et vous espère de même. Etienne.
A propos j’ai appris à souder, hier j’ai soudé 4.... Je voudrais bien avoir une pipe en terre.


Chers parents,
J’arrive de Choisy au Bac, de cette fameuse école des ponts. Le temps ne m’y a pas duré, mais je n’étais pas mécontent de revenir à ma Compagnie quand même. En arrivant là-bas on nous a donné 5 poilus territoriaux pour leur apprendre à ramer, mouiller l’ancre, etc… Il n’y en a qu’un que je n’ai pas pu dresser. Ça me fait quand même 35 jours de passés hors des boyaux. Ce matin j’ai repris mon travail en 1ère ligne aux mines ; on m’a collé 5 fantassins, je n’ai qu’à commander le travail, mais j’en fais bien quand même autant qu’eux. À propos j’ai le casque ; je vais me faire tirer dans quelques jours (quelle tête !) Cette semaine je vais passer un examen de marinier, si je réussis je serai de surveillance pour 4 bateaux avec Charles [?] J’ai trouvé en revenant de Choisy le docteur Petit(1) ; j’ai hésité à lui parler, ayant peur de me tromper, mais il m’a très bien parlé, il est sous-lieutenant major au 4a/v…
Je me suis promené le samedi.
Votre fils qui vous embrasse. Etienne.

C.P. : GUERRE DE 1914. SOISSONS. Obus allemand non éclaté (hauteur 86 cm., diamètre 210 mm.). G. Laguerre, Soissons

Voilà le modèle qui passait au-dessus de nos têtes à Tracy.
Guerre 1914-1918 75.jpg
  • Fragments de lettres sans dates
[…] montrer le nez car si l’on ne voit rien, il est facile d’être vu et les mitrailleuses ont vite fait d’envoyer une rafale de balles, et les nuits coulent à peu près toutes les mêmes. Je pense que madame Paillot a le temps d’engraisser son poulet et si Alexandre ne trouve pas que cela va vite, il trouvera que ça ira encore bien plus doucement quand il y aura quelque temps qu’il sera là.
Je n’ai rien qu’un mot de lui depuis qu’il est au front, je ne sais pas ce qu’il fait mais il pourrait bien m’écrire un peu.
Je finis en vous embrassant bien fort. Etienne.

[…] À présent avec les feuilles et les hautes herbes il est difficile pour voir quelque chose. Il y a un Boche qui est venu à la nage jeter une bombe sur un petit poste mais il ne l’a pas jetée assez haut, car la digue a 3 mètres environ et elle lui a éclaté dans la « gueule », il a poussé un cri terrible mais il a sûrement avalé le « goujon » car on ne l’a plus entendu.
Heureusement qu’il a manqué lui-même son coup car personne ne l’avait entendu ni vu venir.
Dites-moi donc si Boulot est toujours de ce monde et si la perdrix vit encore.
Voilà le moment de prendre les tanches aussi je pense qu’en passant à Bourg-le-Comte vous en sortirez quelques unes.
Si je peux je me ferai photographier.
Au fait : Savez-vous combien un ongle du pouce gauche a mis pour tomber et repousser : 5 mois, il ne m’a fait mal qu’à Avignon, mais comme record de lenteur ça se pose un peu là ?
Je crois que j’ai tout dit. Je finis en vous embrassant toujours bien fort. Etienne.

Le docteur Petit est médecin à Decize.

Textes de Pierre Volut http://histoiresdedecize.pagesperso-orange.fr/index.htm et http://lesbleuetsdecizois.blogspot.fr/ mis en page par --Mnoel 23 juillet 2015 à 09:49 (CEST)