L’Hôtel-Dieu et l’école des filles à Cosne

De Wiki58

Au début du XVIIème siècle, plusieurs congrégations religieuses se sont établies à Cosne : les religieux Augustins en 1616 (1) sur la paroisse Saint-Jacques, et en 1647 les Bénédictines sur Saint-Aignan (2).
Les évêques d’Auxerre avaient eu une résidence à Cosne, depuis le haut Moyen-Âge, mais en ce début du XVIIème siècle, ils résidaient surtout dans leur château de Régennes, à Appoigny (89). Ils n’abandonnaient pas pour autant leur ouailles de Cosne, dont ils étaient les seigneurs temporels.

Plan de Cosne avant la Révolution.
L’Hôtel-Dieu de Cosne avait été créé par les évêques au début du XIIIème siècle. Il était situé entre les deux bras du Nohain (3), à l’entrée du faubourg de Saint-Aignan (4). Cette situation lui a valu des inondations catastrophiques en 1648 et 1658, entraînant la perte d’un tiers du bâtiment. L’hôtel-Dieu était tenu par des religieuses hospitalières de la congrégation de Saint-Thomas (5) et ces religieuses faisaient aussi l’école pour les filles dans un bâtiment situé derrière leur hôpital (2).

Les évêques lorsqu’ils venaient dans leur maison de plaisance de Cosne, en profitaient pour administrer leur seigneurie. Ils avaient soin de garantir à l’hôtel-Dieu des revenus suffisants : par exemple, en réunissant à cet établissement les biens et les revenus de la maladrerie de la Celle-sur-Loire à la fin du XVIIème siècle (6).
L’instruction élémentaire n’était pas habituelle dans les paroisses de la Nièvre au cours des XVIIème et XVIIIème siècles : moins de 10% des conjoints étaient capables de signer leur acte de mariage. Cosne étant une ville de commerce et de passage, le niveau d’instruction était sans doute un peu meilleur mais sans atteindre la moyenne des autres provinces (7).
Le 16 août 1704, Charles de Caylus (1669-1764) est nommé évêque d’Auxerre. Dans les premiers temps de son épiscopat, il est surtout confronté à la disette et à la misère engendrées par des conditions climatiques extrêmes, en particulier le terrible hiver de 1709. Très charitable, il se montre ouvert et généreux pour toutes les misères des paroisses de son diocèse. Des institutions comme l’hôtel-Dieu de Cosne doivent recevoir un soutien financier pour continuer leur œuvre de charité.
En 1709 l’assemblée des habitants, sur les conseils de l’évêque, décide, le 1er décembre, l’achat pour elles (les sœurs de l’Hôtel-Dieu), d’une maison attenant à l’Hôtel-Dieu ; elles reçoivent toujours 4 sols par mois par élève apprenant à lire et 6 sols pour apprendre à écrire ; des legs leur permettent d’instruire 12 nécessiteux. Philippe Basset, curé de Saint-Agnan, lègue par testament une rente de 100 francs pour l’entretien d’une sœur grise qui ferait sa demeure à l’hôtel-Dieu. Les sœurs grises, qui appartiennent à l’ordre des Franciscains, ont pour vocation de soigner les malades, à l’hôpital ou à domicile, et d’accueillir les mendiants et les pèlerins.
L'année suivante, Mgr de Caylus, estime qu’il serait plus avantageux, tant pour le soulagement des pauvres que pour l’instruction de la jeunesse, d’établir des filles de la Providence pour remplir ces deux fonctions. Ces religieuses, établies à Auxerre, ont pour mission l’enseignement des jeunes filles et le soin des malades.
En effet, le 17 février 1710, trois sœurs de la Providence – les sœurs Louze, Nigot et de Ville – s’installent à l’hôtel-Dieu. Elles s’obligent à soigner les indigents et à instruire les petites filles, moyennant la somme de 100 francs, plus 20 francs d’augmentation par an (8).
À partir de 1717, Mgr de Caylus prend de plus en plus position contre la bulle Unigenitus (9) et devient l’un des évêques les plus jansénistes de France (10). Il favorise les curés qui partagent sa doctrine, en particulier Balthazar Bailly (1678-1747) curé, chanoine et chantre de la collégiale Saint-Jacques à Cosne de 1714 à 1747, violemment janséniste au point d’obliger l’évêque à venir en personne rétablir l’ordre dans cette paroisse (2), la plus riche de la ville.
En 1727, une plainte est déposée par les sœurs au sujet des manifestations contre elles qui sont faites dans les paroisses. L'année suivante, les sœurs de la Providence ont quitté Cosne et sont remplacées par d’autres religieuses (8).
En 1728, un legs de 2.000 livres va permettre de reformer l’école des filles tombée en décadence ; pour fixer les sœurs, la municipalité est obligée de leur promettre un traitement annuel de 140 livres plus deux cordes de bois (11) et 50 fagots (2).
L'église du faubourg Saint-Aignan, la moins riche des deux paroisses, est frappée par la foudre : le 3 mars 1738, à quatre heures et demie du matin, nous avons eu la douleur de voir la ruine entière de notre église, qui a péri par le poids immense du clocher qui étoit entre le chœur et la nef, qui a fait écrouler les piliers. … écrit le curé de la paroisse, Georges Gasneau, après ce malheur (12).
L’année suivante, c’est Michel Jollain (1675-1755) qui devient curé de Saint-Aignan. Le nouveau curé est en même temps l’un des administrateurs de l’hôtel-Dieu de Cosne, dont le bureau est constitué de cinq ou six membres, sous l’autorité d’un premier administrateur qui est de droit l’évêque d’Auxerre, Mgr de Caylus.
Le 9 juillet 1747, le chantre Balthazar Bailly, curé de Saint-Jacques, décède (13). En novembre, l’évêque nomme à sa place Jean-Baptiste-Joseph Gromaire, qui restera en fonction jusqu’en 1775. Ce nouveau curé de Saint-Jacques s’efforce de bien représenter Mgr de Caylus dans la ville. Outre la prédication ouvertement janséniste dans les paroisses, il est aussi l’interprète local de la charité sans bornes de son évêque.
Le 23 mars 1749, lors de la réunion des administrateurs de l’Hôtel-Dieu, un acte est passé en faveur de l'infirmière et de la maitresse d'école, par lequel on assiérait à chacune d'elles en cas de besoin sur les réserves dudit hôtel Dieu une pension annuelle de deux cents francs leur vie durant, y compris vingt francs que la ville donne pour l'école chaque année, et en leur faveur encore quatre cordes de bois, un cent de fagots, et une barre de C[???]. (14) Les religieuses concernées sont au nombre de deux : sœur Jeanne Louise Danet (1712-1781), infirmière, qui reçoit alors 140 £ et deux cordes de bois et la sœur Marguerite Mauni, qui reçoit le même traitement pour faire l’école aux filles des deux paroisses. Cette mesure est une grande faveur, car au même moment la «portion congrue» d’un curé de paroisse pauvre est de 200 livres s’il est seul ou de 300 livres avec un vicaire (15).
Les rentes de l’hôtel-Dieu ne sont pas immenses : 479 liv. 14 s 10 d. auxquelles s’ajoutent les sommes perçues par les sœurs pour les saignées et la vente des drogues. L’école de charité pour les filles dépend de rentes assurées par des particuliers, surtout de Paris, et des mois payés par les familles pour l’écolage.

La protestation de l'abbé Jollain

C’est pourquoi le curé de Saint-Aignan, Michel Jollain, se sent obligé de s’élever contre cette nouvelle rente faite aux religieuses et il va recopier dans son registre la Protestation qu’il a écrite en ce sens (16).

Registres paroissiaux de St-Aignan à Cosne-sur-Loire, collection communale, 25 juillet 1749, protestation de l’abbé Jollain
Cette protestation débute par un rappel de la décision qu’elle conteste et le curé Jollain annonce qu’il croit devoir la faire parce que Mgr l’évêque ne s’y est pas opposé.

Il reconnaît que ces faveurs ont été accordées pour empêcher les sœurs de quitter l’hôtel-Dieu où elles sont bien, et que cela part donc d’une bonne intention. Mais il montre que :
Cet acte n’est pas selon la science :
1° le traitement accordé aux sœurs représente la presque totalité des rentes dudit hôtel-Dieu et il ne resterait rien pour les soins aux malades ou l’enseignement des filles ; 2° il fait remarquer que le receveur de l’hôtel-Dieu et lui, font sur leur propre revenu une avance de salaire aux sœurs concernées ; et que nul n’accepterait plus cette responsabilité de receveur s’il fallait admettre une telle dépense : en effet, les sœurs ne pourraient plus recevoir de malades ni entretenir les bâtiments ; 3° les dépenses de l’instruction des filles n’ont pas à être supportées par l’hôtel-Dieu.
Ni selon la justice :
Il est injuste de détourner les fonds destinés au soins des pauvres malades pour les attribuer aux sœurs. Avec humour, le curé suggère que les administrateurs se cotisent eux-mêmes pour assurer cette rente à vie aux deux sœurs et se déclare en premier prêt à le faire ; de même il est injuste que les sœurs ainsi rémunérées, fassent concurrence aux Maîtres-chirurgiens de la ville dont les revenus seraient ainsi détournés en faveur de l’hôtel-Dieu et enfin, les sœurs, recevant une telle assurance qui pourrait être mal fondée, manqueraient l’occasion d’aller exercer leur art en une autre ville.
Ni selon la prudence :
Le curé Jollain s’élève contre une décision prise sans consultation des habitants qui pourraient réclamer contre elle ou s’en prendre aux sœurs qui n’y sont pour rien ; il est même regrettable de leur avoir accordé une faveur qu’elles avaient demandé en étant sûres de ne pas l’obtenir, et aussi l’autorité de Mgr l’évêque se trouverait mal engagée dans une décision qu’il lui faudrait certainement abroger par la suite ; l’abbé Jollain s’en prend directement aux sœurs dont le zèle ne mérite pas pareille récompense : la sœur Danet qui se déplaît à Cosne et pense partir ailleurs pour s’en sortir mieux et la sœur Mauni qui refuse de faire des soins aux malades ; la pension accordée à la maîtresse d’école risque de décourager les particuliers dont les dons et rentes font vivre l’école jusqu’à ce jour et donc de devoir demander aux paroissiens de contribuer sur leurs deniers pour le maintien de cet enseignement ; cela aboutirait à la fermeture de l’école.
Enfin il s’adresse à messieurs les administrateurs, dont il dit être le plus ancien, pour les accuser de vouloir distribuer indûment les rentes de l’hôtel-Dieu, en les remplaçant par les honoraires des saignées et des ventes de drogues que les sœurs iraient faire en ville pour trouver de l’argent ! Les comptes des sœurs montrent d’ailleurs que les sommes qu’elles reçoivent pour ces soins sont très faibles par rapport à la dépense envisagée et ne sauraient donc suffire.
Après cette protestation véhémente, l’abbé Jollain conclut comme un sermon : Continuons de ménager de concert le petit revenu de l'hôtel Dieu. Profitons de la bonne volonté qu'ont des personnes charitables pour l'instruction de notre jeunesse et pour notre hôtel Dieu. Sans y nuire, faisons notre possible pour ménager ces bonnes Sœurs. Mais au lieu de leur inspirer l'esprit de commerce et d'intérêt qui n'est pas de leur état et n'est propre qu'à les exposer en but à l'envie, à la haine et à la médisance, entretenons-les dans l'esprit de leur état, d'attachement à Dieu seul, d'éloignement du monde et de ses passions, d'application à leurs devoirs de charité et de zèle pour l'assistance des pauvres malades, et l'instruction des jeunes filles, de douceur, d'humilité et de patience envers tout le monde, pour y répandre la bonne odeur de Jésus-Christ et une telle édification qu'elles attirent la bénédiction de Dieu et des hommes sur notre hôtel Dieu et sur elles mêmes.
Le registre paroissial ne nous dit pas si cette Protestation a atteint son but, mais l’Hôtel-Dieu de Cosne et l’école des filles ont persisté après cette date (17) sans autres difficultés, et sœur Louise Danet, l’infirmière, continuera à y travailler jusqu’à sa mort le 1er septembre 1781 (18), ce qui fait penser qu’au moins cette décision imprudente n’a pas eu de suite dans l’administration de l’établissement.
Le 3 avril 1754, Mgr de Caylus décède dans son château de Régennes. Il était le dernier évêque janséniste de France. Aussitôt après son décès le roi nomme au siège d’Auxerre, Mgr Jacques-Marie de Condorcet, jusqu’alors évêque de Gap et adversaire déclaré des jansénistes. Une répression sévère allait alors s’étendre sur le chapitre d’Auxerre et les paroisses de tout le diocèse. «Le nouvel évêque est obligé d’écrire aux Bénédictines de Cosne pour les rappeler à leur devoir et leur défendre de recevoir dorénavant le curé de Saint-Père, Hugues Rigault, leur directeur spirituel, fervent janséniste lui aussi. Mais les sœurs ne s’en laissent pas imposer par le ton de la réprimande et, dit la chronique, la supérieure, Mme de Grateau (19), répondit à l’évêque fort insolemment.» (2)
L’année suivante l’abbé Michel Jollain, prêtre, curé de Saint-Aignan, décède : il avait plus de 80 ans (20).
En 1782, après le décès de la sœur Danet, ce sont les sœurs de la Charité et de l’Instruction chrétienne de Nevers (fondées en 1680 à Saint-Saulge, par Jean-Baptiste Delaveyne et transférées ensuite à Nevers) qui s’installent à l’hôtel-Dieu, en la personne des sœurs Praxède et Angélique Bernas. A cette époque, l’établissement «avait environ 1300 livres de revenus. Ses biens étaient administrés sous le titre de pot des pauvres par les échevins, les deux curés et quelques notables.» (8)
Une fois encore, les registres paroissiaux, légalement destinés à enregistrer les Baptêmes, Mariages et Sépultures qui se feront pendant l’année dans la paroisse, vont servir à recopier des déclarations du curé ayant trait à l’administration, à l’entretien de l’église, aux achats d’ornements liturgiques, voire aux catastrophes naturelles dont ont souffert les paroissiens. Mais ces abus, bien loin d’être inutiles, offrent au lecteur des temps futurs des témoignages irremplaçables sur la vie quotidienne de nos ancêtres.

Notes

Cet article a paru une première fois en ligne dans "De la Nièvre au Pont-Neuf", no 1,‎ 2015, p. 1-4

(1) Bulletin de la Société nivernaise des lettres, sciences et arts, 1901, série 3, t. 9 = t. 19, p. 178
(2) Paul Detroy, Cosne au gré des Jours… et des Siècles. », Cosne, 1934
(3) Affluent de la Loire à Cosne, connu pour ses inondations fréquentes.
(4) voir le plan datant de la première moitié du XVIIIe siècle, dans Paul Detroy, Cosne au gré des Jours… et des Siècles. », Cosne, 1934, hors-texte.
(5) Le couvent des Filles Saint-Thomas, à Paris, avait été fondé en 1626 par Anne de Caumont, à l’emplacement du palais Brongniart actuel.
(6) Abbé Lebeuf, Mémoires concernant l'histoire civile et ecclésiastique d'Auxerre et de son ancien diocèse. Auxerre Paris, 1848-1855, t. 4, p.374 et 495
(7) sondages de Maggiolo, 1879, cités par Lebrun, Venard et Quéniart, Histoire de l’enseignement et de l’éducation, t. II, 1480-1789, NLF et Perrin, Paris, 1981, pp. 458-476
(8) Isabelle Servant, "Un hôtel-Dieu pour soigner les corps et les âmes", les Cosnoisettes, Archives municipales de Cosne
(9) La bulle Unigenitus ou Unigenitus Dei Filius est la bulle que le pape Clément XI fulmine en septembre 1713 pour dénoncer le jansénisme.
(10) Michel Pierre Joseph Picot, Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique, pendant le dix-huitième siècle, Tome quatrième, Paris, Adrien Le Clere,‎ 1816
(11) environ 7 stères
(12) Registres paroissiaux de St-Aignan, 1738, collection communale, 3 mars 1738
(13) Registres paroissiaux de St-Jacques. AD58 = 4 E 86 art.7 vue 177/314
(14) Registres paroissiaux de St-Aignan, collection communale, 25 juillet 1749, protestation de l’abbé Jollain
(15) Lebrun, Venard et Quéniart, Histoire de l’enseignement et de l’éducation, t. II, 1480-1789, NLF et Perrin, Paris, 1981
(16) vois la photographie du titre sur le registre paroissial
(17) Plan de Cosne de 1764 montrant l’Hôtel Dieu entre les deux bras du Nohain. Archives Nationales = F14 10230
(18) Registres paroissiaux de St-Aignan, 1781, AD58 = 4 E 86 art.4 vue 17/290
(19) Marguerite Dargouges de Grateau était prieure des Bénédictines de Cosne en 1738. Bulletin de la Société nivernaise des lettres, sciences et arts, 1901, série 3, t. 9 = t. 19, p. 209
(20) Registres paroissiaux de St-Aignan, 1755 AD58 = 4 E 86 art. 2 vue 208/297

Alain Raisonnier, 29 mars 2020