Coutumes Naissances Luzy

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Naissances, baptêmes et relevailles à Luzy

  • Luzy est un chef-lieu de canton du sud de la Nièvre et limitrophe de la Saône et Loire.
  • Le texte qui suit, écrit par Lucien Gueneau, est paru dans les Mémoires de la Société Académique du Nivernais en 1886.
  • Il décrit avec humour, les us et coutumes relatifs à la naissance.


A Luzy, les enfants arrivent comme ailleurs. Je veux dire que, comme partout, on les trouve dans les boutons de roses de nos jardins ou sous la feuille de choux traditionnelle. Les bergères en rencontrent parfois sous la coudrette en gardant leurs brebis avec leur amoureux. Dans tous les cas, l'augmentation progressive de notre population, qui a plus que doublé depuis le commencement du siècle, prouve que nous continuons à faire honneur à nos aïeux. Disons de suite qu'on ne s'effraye pas de ces fructueuses bénédictions du ciel, et que telle petite femme de vingt-six ans, qui en est à sa neuvième trouvaille, espère bien faire encore de nouvelles découvertes.
Tous les nouveaux venus, quelle que soit leur origine, sont les bienvenus. Le treizain et l'enfant de l'amour sont reçus d'aussi bon cœur que les autres, et tous ont part égale au chantiau.
"Que voulez-vous, répondent nos braves laboureurs aux mondaines effarouchées de ces prolifiques habitudes : nous n'avons que ce plaisir-là pour nous."
Et... ils en usent à l'aise !
Seulement, ce que les fins matois ne disent pas, c'est qu'ils agissent ainsi, non pas tant pour satisfaire aux lois de dame nature, que par un calcul qui n'a rien de commun avec ceux de Malthus.... Un enfant, surtout si c'est un garçon, ça se nourre toujours, et ce sera pour la ferme un serviteur dévoué et qui aura l'avantage de ne rien coûter.
La fille qui a fauté sera pardonnée, et, si elle est bonne ouvrière, elle trouvera facilement un mari.
"Un malheur est si vite arrivé, me disait le père Linard, un de nos bons laboureurs. Parce qu'un garçon aura trompé une jeunesse, faut-il pas que l'enfant en souffre ?"
N'ont-ils pas cent fois raison, ces braves gens, qui ne repoussent pas la brebis égarée et pensent que toute vertu peut faillir ? Aussi les infanticides sont-ils presque inconnus chez nous.
Bien que nous soyons déjà loin du temps où, suivant Guy Coquille, il n'y avait pour le monde qu'un seul feu près duquel accouchaient les femmes de la communauté, il n'en est pas moins certain qu'à la campagne et chez nos braves artisans, cette délicate opération n'a pas toujours lieu dans les conditions de décence et d'hygiène convenables.
Comment faire, quand il y a quatre ou cinq lits dans la même chambre, et souvent plusieurs habitants par lit ?
Le médecin n'est presque jamais appelé, la sage-femme bien rarement ; c'est le plus ordinairement la mère déjà communauté ou une bonne femme du voisinage, devenue par la pratique experte en la matière, qui reçoit le nouveau-né et donne ses soins à l'accouchée. Une trempée au vin pour la réconforter, voilà le grand remède à ses souffrances, et encore ce secours ne lui était-il accordé autrefois qu'à titre de récompense, pour avoir mis au monde un garçon. Quoi qu'il en soit, les accidents sont assez rares et les enfants pousseraient comme champignons, n'étaient les épidémies si fréquentes d'angines, croup et autres infections qui en enlèvent une bonne part.
"Ma femme est restée" : telle est l'expression dont se servent nos gens de la campagne, pour dire qu'il vient de leur arriver un enfant.
Constatons, en passant, que, dès 1640, tout au moins, il y avait à Luzy une sage-femme, une bonne mère, ainsi qu'on les nommait autrefois, et qu'à l'heure présente, la commune attribue une subvention de 120 francs par an à une sage-femme diplômée pour donner ses soins aux pauvres femmes ou filles en couches qu'on ne reçoit pas encore à l'hôpital, nos religieuses se refusant à donner leurs soins à ces sortes de malades. … Les naissances de bessons ou jumeaux ne sont pas fort communes, et je n'en trouve guère que trois ou quatre par siècle. Je note, en passant, celle de «Claude et de Hierosme, fils d'honneste homme Léger Gueneau, tous deux d'une portée» : ainsi l'écrit sur ses registres M. le curé Bartholomier, qui oublie le nom de leur féconde mère.
En 1640, pareille bénédiction advint à Gaspard de la Trasse, cordonnier. Grand'mère m'a conté l'histoire de la femme d'un honneste gendarme qui mit successivement au monde trois poupons, l'un arrivant pendant qu'on baptisait l'autre. Il y eut grand banquet à ce sujet.

Toutes nos matrones sont expertes en l'art de connaître les destinées du nouvel arrivant : elles vous diront que l'enfant né coiffé sera indubitablement heureux dans toutes ses entreprises. J'ai de très sérieuses raisons de croire que cette remarquance est de tous points justifiée.
L'enfant auquel on donne du poisson à manger, pendant qu'il est encore à la mamelle, restera muet. Est-ce parce qu'on dit muet comme une carpe ?
Si on se marie quand la lune a huit jours, on aura huit enfants. Si elle est à son dernier quartier, on n'en aura point.
Mauvais signe quand le pauvre petit rit aux anges, c'est-à-dire quand il sourit pendant son sommeil. On prétend que c'est à eux qu'il adresse ce doux sourire et qu'il ira bientôt les rejoindre dans le ciel.
Si l'on coupe les ongles d'un enfant non sevré, il deviendra voleur. N'y a-t-il pas là certaine analogie d'idées avec les ongles crochus des Normands ?
Si la mère s'est montrée brave pendant ses couches, l'enfant sera enjoué et de bonne humeur. Aussi ne doit-on pas manquer d'essayer de faire rire la patiente pendant cette périlleuse épreuve.
On croit encore chez nous que ces taches, couleur lie de vin, qui se montrent parfois sur différentes parties du corps des enfants et parfois les défigurent, sont dues à des envies non satisfaites. On prétend même qu'elles ont non seulement la forme, mais encore la couleur et certaines propriétés des objets désirés. L'envie de cerises ou de groseilles, par exemple, mûrit en même temps que ces fruits. On connaît le spirituel parti qu'a tiré d'un fait de ce genre Edmond About, dans son histoire du nez emprunté par un notaire à la peau d'un auvergnat. Aussi, n'est-il sacrifices qu'on ne fasse pour satisfaire les envies d'une femme grosse; et, si j'en crois les malignes langues, plus d'une gourmande aurait abusé de cette heureuse occasion de se faire régaler sans frais par les commères compatissantes.
Si, en sortant de l'église, la première personne que rencontre la mariée est un homme, son premier enfant sera, à coup sûr, un garçon.
Quand il en arrive autrement, c'est que, bien certainement, la mariée n'aura pas bien fait sa remarque. Il en est de même, si elle a fait pareille rencontre en revenant de la messe de relevailles.
Mais avant d'en arriver là, parlons du baptême.

Au temps jadis, par surcroît de précaution sans doute, l'église exigeait deux marraines pour une fille et un seul parrain, et de même deux parrains et une marraine pour un garçon. Les deux parrains ou les deux marraines avaient ordinairement le même prénom et le donnaient au néophyte.
Cet usage cessa chez nous vers le milieu de l'année 1624 ; on n'eut, dès lors, comme aujourd'hui, qu'un parrain et qu'une marraine par tête. Les grands parents, sans doute en raison de cette exigence, étaient moins souvent que de nos jours choisis pour porter leurs petits enfants sur les fonts.
C'est aux gens en place, gens d'épée ou de robe ou gens d'église, que cet honneur était réservé. Chacun, suivant son rang, tâchait de se procurer, qui le capitaine du château, qui un juge, un procureur ou un greffier, qui un chirurgien ou un apothicaire ou un curé. A défaut de mieux, on se contentait d'un fabricien, d'un marguillier ou d'un sergent. Le seigneur d'un hameau, et, à son défaut, sa femme et ses enfants, ne pouvaient refuser cet honneur aux enfants de leurs vassaux. Aujourd'hui encore, nos laboureurs ne manquent pas de solliciter leur Monsieur ou quelqu'un des siens de parriner un de leurs enfants. Cet usage, il faut bien le dire, avait et a encore son côté intéressé : on tient par-là à s'assurer pour soi et les siens la protection des personnes dont on pense avoir le plus besoin.
Si quelque important personnage devait passer par la ville, il se trouvait toujours quelque poupon venu à point pour profiter de cette heureuse aubaine. Le curé, pour cette fois, couchait tout au long sur ses registres les titres pompeux de l'éminent seigneur ou de la très haulte dame qui daignait faire tant d'honneur à ses paroissiens et apposer sa signature sur les registres. Ces mentions nous ont été plus d'une fois utiles pour reconstituer les titres de grandeurs passées et la physionomie même d'une époque. Notons, en passant, quelques-uns de ces actes :

«Le 26 du moys de feubvrier mil six cent et dix a esté baptizé Pierre, fils de maître Pierre La Lucassiere, maître sirrurgien, demourant à Luzy et ont esté ces parrains noble Pierre Danguy fils de noble Claude Danguy escuier, seigneur de Marié le Petit et Pierre Dijon, fils de maître Gaspard Dijon et sa marraine damoiselle Margueritte du Crais fille de Jacques Ducrais escuier, seigneur de Monteuillon. BARTHOLOMIER curé de Saint-Pierre de Luzy.»

Cet acte est le premier en date sur nos registres.

«Le dix-huitième jour du moys d'apvril 1613 a esté baptisée Jehanne fille de Philibert Soget paticier, demourant en cette ville de Luzy et fut son parrain noble Jehan Desjours, fils de Gaspard Desjours, escuier, seigneur de Mazille et ces marraines Jehanne fille de honorable homme Jehan Luzard (fabricien) et Jehanne Mathé femme de François Jannot.»

«Le 11 avril mil six cent soixante a esté baptisée Louyse fille de noble Denis Nault, juge de la ville de Luzy et de damoiselle Jeanne Blondat, âgée de six mois, a esté son parrain messire Louis Bérier, conseiller du roy en tous ses conseils, contrôleur général des offices de France, intendant des maisons et affaires de monseigneur éminentissime cardinal Mazariny, duc de Nivernois et sa marraine damoiselle Claude Simonin, femme de Pierre de Jarsaillan, sieur de Cuvy et Crespy.»

«Le même jour que ci-dessus a esté baptisée Louyse, fille de Hierosme Reignault, procureur fiscal de la ville de Luzy pour Monseigneur l'éminentissime cardinal Mazariny duc de Nivernois et a esté son parrain Louys Bérier, etc.,"

... et de nouveau tous les titres.
Si M. l'intendant avait autant de filleuls dans chaque ville de sa généralité, sa responsabilité devant Dieu pouvait devenir pesante.
Et cet autre, de 1675, curieux à un autre point de vue :

«François, fils de Lazare de Chargère, escuier, seigneur de Montarmin, et de Pierrette Vaucoret, ses père et mère, a esté baptisé par moi curé soubsigné, ledit François n'estant pas né de légitime mariage, mais du bas, et a esté son parrain honorable François Gaghard maître cordonnier de cette ville et sa marraine Anne Dureau, qui ne signent...»

Il appert aussi de nos registres qu'à peine une compagnie de gens d'armes venait-elle tenir garnison dans nos murs qu'on s'empressait de confier à ces braves militaires quelque poupon à tenir sur les fonts. On a toujours aimé les soldats chez nous : en tout bien tout honneur, s'entend.

«Le dernier de febvrier l658 a esté baptizé Pierre fils de Guillaume Febvre et de Claudine Cortiuat et a esté son parrain honorable pierre Sevret, soldat en la compagnie de monsieur de Tarck, au Régiment de Clérembault.»

« Le 30ième de mars 1659 a esté baptisée Pierrette, fille de Jean Péponniau et de Lionarde Putois, et a esté son parrain honorable Pierre Dupart cavallier au Régiment de dragons du roy et sa marraine damoiselle Magdelaine de Lucenay.»

«Le 4 mai 1659 a esté baptizé Pierrette, fille de Pierre Guioudet et a esté son parrain honorable Pierre Deschoumes cavallier au Régiment de dragons du roy et sa marraine Jeanne Gueneau.»

La façon dont s'effectue aujourd'hui la cérémonie du baptême est connue de tous, et je n'ai à rappeler que les usages absolument locaux qui s'y rapportent.
L'enfant, recouvert d'une tavaïolle (Pièce de lingerie, garnie de dentelle, dont on se sert généralement à l'église pour une offrande.) et le chef orné d'un bonnet blanc donné par la marraine, est porté à l'église par la bonne mère. A quelques pas en arrière, suivent le parrain et sa commère, celle-ci portant à la main, ou à la ceinture, un gros bouquet enrubanné, insigne de ses fonctions.
Pendant que le prêtre répand l'eau lustrale sur la tête du catéchumène qui proteste de son mieux contre cette aspersion aux vertus de laquelle il ne comprend rien, les enfants et curieux du voisinage s'amassent près du porche de l'église, en autant plus grand nombre que le baptême sera plus cossu.
Pendant qu'on devise sur la toilette de la marraine et sur le plus ou moins de générosité du parrain, la cérémonie se termine, et les cloches sonnent à toute volée. A peine le Parrinage apparaît-il sur le seuil de la porte qu'un vigoureux cri de : "Parrain, marraine, des dragées", cri du cœur, sorti de toutes les poitrines de notre gamine engeance vient rappeler aux parrains que tout honneur se paye. Aussitôt, tous deux, en gens bien appris, de puiser à pleines mains dans le sac apporté pour la circonstance, et de jeter à toute volée les bonbons blancs et roses à la foule qui se presse sur leurs pas et les poursuit de ses cris. Le grand art consiste à les jeter le plus loin possible, et à gagner au plus vite du terrain pendant qu'on se heurte et qu'on se rue à terre pour les ramasser. Inutile de dire qu'il s'ensuit toujours quelque peignée ou quelques horions.
Malheur, par exemple, aux parrains incivils dont les poches seraient vides ou qui n'auraient offert, ce qui arrive plus d'une fois, que des morceaux de plâtre enfariné à la meute avide. Une huée furieuse d'où sort à chaque instant le cri de : "Cocodrillous, coco-drillous !" vient vous apprendre que vous, votre commère et votre filleul, n'êtes que des... foireux. — On n'aime pas à être volé chez nous.
On sait ce que signifie la distribution des dragées et de la menue monnaie, qui parfois s'y mêle : c'est là un usage tout païen, et qui remonte à l'habitude qu'on avait, à Rome et ailleurs, d'offrir des présents à l'accouchée.
Aujourd'hui, c'est la marraine qui reçoit des présents de son compère. Les dragées qu'on jette à la foule et qu'on envoie aux personnes amies ont remplacé les noix et les noisettes qu'on offrait autrefois et qui, comme l'œuf, étaient là pour symboliser la vie et la fécondité. — Omne nascitur ab ovo. — Elles signifiaient donc souhaits de bonheur pour le nouvel arrivant.
Il n'en est pas de même du cocodrillou ! mot dont on a oublié la signification première.
Pour nos gamins, ce n'est qu'un mot plaisant qui se compose des deux expressions coco et drilloux, dont l'une veut dire un drôle de personnage, un vilain coco, et l'autre un personnage.... trop relâché, au moral comme au physique, un foireux, en un mot, comme je l'ai déjà dit. Ce terme a pourtant une signification, non seulement injurieuse, mais plus grave encore : c'est une malédiction jetée à l'enfant. On nomme, en effet, cocodrillou, l'œuf de jau ou coq, œuf sans jaune, œuf infécond dont il ne sort que des êtres doués de propriétés malfaisantes, comme la cocadrille, ce dragon ailé, si célèbre dans les légendes. On sait que les magistrats de Berne firent brûler un malheureux coq dûment convaincu d'avoir pondu un de ces œufs ensorcelés. Si donc la dragée, l'œuf fécond, était un souhait de bonheur; le cocadrillou, l'œuf ensorcelé, est un souhait de malheur. Votre filleul ne sera, comme lui, qu'un être malfaisant ou infécond. Ainsi, parrains et marraines, n'oubliez jamais les dragées du baptême, et surtout donnez-les bonnes si vous avez souci du bonheur de vos filleuls.
Un autre devoir auquel vous n'aurez garde de manquer, c'est de faire sonner les cloches au branle, c'est-à-dire à toute volée, pendant la cérémonie, sinon votre filleul sera sourd et ne saura ni danser, ni chanter de sa vie. C'est là, si je puis m'exprimer ainsi, une remarque homœopathique : la cloche qui vibre et tressaute passe ses vertus à celui pour lequel on la fait sonner.
Du reste, on a, pour ainsi dire, humanisé les cloches, puisqu'elles aussi sont portées sur les fonts comme les enfants. Nous aurons à en reparler. Votre filleul court encore le risque de rester bavoux, c'est-à-dire non seulement de baver, mais de bredouiller en parlant et même de devenir tout à fait bègue si, ce que j'ai grand peine à supposer, le parrain allait commettre l'affreuse incivilité de ne pas embrasser sa commère sur les deux joues au sortir de l'église. Il faut un vrai baiser, non pas du bout des lèvres, mais un baiser sonore et bien net, pour que le poupon devienne un beau parleur.
Le fait est notoire : on m'en a cité dix exemples très concluants, voire même celui d'un mien parent auquel pareil malheur était advenu.
Mais surtout que toute femme grosse se garde bien d'être marraine, sinon son filleul ou l'enfant qu'elle porte dans son sein mourra dans l'année.
Si la marraine est en deuil, elle n'aura garde d'omettre de placer un ruban de couleur dans sa toilette pendant la cérémonie. Le noir porterait malheur à l'enfant.
L'eau lustrale, ce préservatif par excellence, qui dissipe les orages et chasse les démons, n'est pas elle-même à l'abri de tout soupçon de maléfices. Le moindre malheur qui puisse advenir, en effet, à l'enfant qu'on baptiserait avec de l'eau nouvellement bénite et n'ayant pas servi à un précédent baptême, serait de n'avoir pas d'héritiers. Aussi a-t-on grand soin de se renseigner à cet égard, et c'est à qui attendra qu'un autre ait pris le malheur pour lui.
Je n'ai pas besoin de vous dire que le banquet de baptême ou broutat reste toujours une des plus joyeuses fêtes de famille, surtout quand il s'agit d'un premier né. Ce soir-là, l'heureux père sera toujours un peu bu et le chansonnier du village aura monté sa muse à hauteur de la circonstance.
Je ne rappellerai pas non plus que ces banquets, banquets de baptême, de mariage ou d'enterrement, ne sont autre chose que des souvenirs, des restes de cérémonies religieuses. Il ne pouvait y avoir de cérémonies sans sacrifices, et de sacrifices sans victimes qu'on mangeait entre parents, après que le prêtre en avait prélevé sa bonne part.
Rien ne meurt, tout se transforme.

Le baptême a remplacé la fête de la déesse Nundina, déesse du neuvième jour, celui où l'enfant recevait son nom, sa bulle et certains talismans contre les sortilèges.
Aujourd'hui encore, il reçoit ce jour-là un collier qui lui servira de préservatif. C'est encore ce jour-là qu'on fera, comme autrefois, le pronostic de sa vie, ainsi que nous venons de le voir.
Les Romains avaient choisi ce neuvième jour, parce que c'était celui des relevailles, celui où l'accouchée quittait son lit pour reprendre sa part à la vie de famille. Comme eux, nous avons encore cette cérémonie des relevailles, avec cette différence qu'elle n'a plus lieu à une époque bien fixe, mais seulement quand la mère peut se rendre à l'église, ce qu'elle tâche de faire le plus vite possible, car, tant qu'elle n'est pas relevée, c'est le mot employé, elle est regardée comme une sorte de porte-malheur, comme une impure.
N'est-il pas certain que si une femme non relevée venait à entrer dans une maison, sa présence y causerait un deuil prochain?
On sait que cette croyance ou cette superstition, comme on voudra, nous vient de la loi de Moïse qui déclarait impure, et par suite vouée aux dieux infernaux pendant quarante jours, toute nouvelle accouchée. On couvrait d'un voile religieux une recommandation hygiénique: On comprend, en effet, toute l'utilité d'une semblable prescription dans les pays chauds, et là surtout où la femme était soumise aux plus rudes travaux. Elle avait pour but la conservation de la race et la garantie de la vie humaine. Aujourd'hui encore, son observance ne serait pas inutile à beaucoup de femmes qui, non par religion, mais afin de ne pas causer de malheurs, font souvent, dès le lendemain de leurs couches, une marche de plusieurs kilomètres pour se faire relever, et s'exposent ainsi aux plus graves accidents.
A cette marque d'impureté imprimée à la femme, tant qu'elle n'a pas demandé à l'Eglise le pardon d'une faute qu'il lui est ordonné de commettre, je dois rattacher, comme ayant la même origine et la même signification, cette autre observance qui veut qu'on ne fasse pas la lessive pendant les semaines du sang ; c'est ainsi qu'on nomme l'espace de temps compris entre la Noël et la Purification. Par corruption et par une sorte d'onomatopée, on les nomme à Luzy les semaines d'Huchon. Un malheur ne manquerait pas, à coup sûr, d'arriver dans la maison où l'on aurait mis la lessive, pendant cette période, réduite, il est vrai, au temps qui s'écoule entre Noël et la Purification. Je ne jurerais pourtant pas qu'il n'y ait encore là un peu d'hygiène : c'est la période la plus froide de l'année, et, dame ! il ne fait guère bon à passer sa journée à la rivière en pareille saison.
Dans tous les cas, la mère Pauvienne, la petite Marie, la Jeannie et autres célèbres et excellentes lavandières du pays, n'auraient jamais, pour argent ni pour or, manqué à cette observance, car, pour sûr, un malheur frapperait elles ou l'une des personnes de la maison dans laquelle on ferait la lessive.
Ce propos de relevailles me remet en mémoire un pronostic que j'ai omis de rapporter en son lieu et place. Autrefois, quand une femme sautait un échalier, en revenant de la messe de relevailles, c'était signe certain qu'elle aurait un autre enfant dans l'année et, qui plus est, autant elle sautait de ces échaliers, autant elle aurait encore d'enfants. Cette remarquance n'était déjà pas si mal avisée, car, pour sauter les échaliers, il fallait, à coup sûr, jambe leste, et par suite femme capable de fournir encore une féconde carrière. Or, les échaliers abondaient alors sur nos dressières, c'est-à-dire sur ces petits sentiers que la jeunesse suivait de préférence aux chemins des voitures.
C'est à Larochemillay, à Voil, du côté de Dosne et de Charbonnas, c'est-à-dire dans nos pays de montagnes et de genêts, qu'on les trouvait plus hauts et plus nombreux. Ainsi s'explique la fécondité proverbiale des matrones de ces contrées. A la ville, où il n'est pas besoin d'échaliers pour aller à la messe, bonsoir la famille. Prenez donc souvent, si vous m'en croyez, mesdames, le chemin des échaliers.
Sainte Agathe passe aussi pour avoir, dans cette grosse affaire, un pouvoir plus ou moins direct. Elle donne du lait à toutes les femmes qui vont entendre la messe qui se célèbre le jour de sa fête. Et, comme il n'y a pas de lait sans enfants, vous voyez les conséquences de cette dévotion à ladite sainte. Avis aux jeunes filles.

Chez nous, il n'est point, du reste, de femmes dont les mamelles puissent rester vides. Si pareil malheur leur survenait, le remède est tout à leur portée : il ne s'agit, pour cela, que de se rendre à Lanty, hameau distant de Luzy d'à peine deux lieues, en septembre, jour de la Bonne-Dame dudit lieu, et d'y tremper ses poitrines dans la fontaine qui lui est dédiée. On y venait, autrefois, en pèlerinage de fort loin, et l'on peut croire que c'était un fort plaisant spectacle que de voir toutes les matrones se laver, à qui mieux mieux, la gorge dans ces eaux bienfaisantes. Honni soit qui mal y voyait!
Il est encore certaines coutumes qui se rattachent à ce chapitre et qui ont pour but la conservation des enfants.
Ainsi, par exemple, il est d'usage général de rouler les enfants dans la rosée, le ler mai, pour les fortifier. C'est là encore un souvenir tout païen, comme celui du culte à Marie pendant le mois de mai. Marie a simplement remplacé Maïa, la bonne déesse, la bonne dame qui était invoquée sous le nom de Maïa Volcani, la femme de Vulcain. Elle symbolisait ainsi la force vivifiante et fécondante du feu pour produire des fleurs et des fruits.
L'Eglise a remplacé cette coutume par celle de rouler les enfants sur les reposoirs garnis de fleurs, le jour de la Fête-Dieu.
La dévotion au blanc a la même origine. Par le vœu de l'habit blanc, on recommandait l'enfant aux bonnes dames, à la blanche Holda qui préservait leur vie. L'Eglise proscrivit longtemps cette coutume comme entachée de paganisme, et ce n'est que plus tard qu'elle l'admit, en remplaçant, comme je l'ai dit, le culte de Maïa, Holda et autres bonnes dames, par celui de Marie.
Ainsi va le monde, ainsi se fondent les religions.

LUCIEN GUENEAU.


En complément, vous pouvez consulter la page consacrée aux curés de Luzy
Source : Tome 1 - 1886 des Mémoires de la Société Académique du Nivernais
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--m mirault 12 décembre 2008 à 15:54 (UTC)