Carnet de route de Jean Petitjean (suite)

De Wiki58
Guerre 1914-1918 57.jpg
  • Mardi 1er juin 1915 :
  • Voilà que nous commençons le 11ème mois de guerre !
    C’est effrayant de penser que nous sommes encore vivants après 10 mois passés sous les balles, bouteilles et obus, bien peu nombreux hélas !
    Car pour ceux qui comme moi en sont sortis indemnes, que de camarades morts ! Tués au champ d’honneur, blessés grièvement et qui resteront estropiés ! C’est affreux la guerre !
    Nous avons eu durant le dernier mois une joie. La participation de l’Italie qui nous fera raccourcir la guerre de quelques mois. Mais hélas nous qui pensions, qui croyions à une offensive du Printemps, nous avons été déçus ! L’offensive a raté. Dans notre secteur, l’offensive a été mal organisée ; l’entrain de l’offensive a pris des caractères spéciaux, c’est-à-dire de la continuité dans l’offensive mais, comme nous n’attaquons maintenant que dans ce secteur, les Boches ont emmené des renforts considérables et la percée tant escomptée restera comme toutes les autres.
    Il nous faudrait attaquer sur tous les fronts à la fois. L’ennemi serait sûrement culbuté mais pour cela il faut sacrifier beaucoup d’hommes.
    Mais le sacrifice serait moins grand que dans les attaques partielles comme nous les faisons depuis 8 mois.
    Enfin, il faut se résoudre à la tactique de notre Joffre, car il a vaincu dans la Marne alors que beaucoup désespèrent. Il doit attendre encore quelque chose peut-être, l’intervention pour le mois de juin et en Transylvanie. La Grèce, la Bulgarie suivront certainement mais il faut compter plusieurs mois pour fêter ce digne événement.
    Peut-être alors, verrons-nous la décadence de ces Germains qui, si on veut bien être franc, sont merveilleux.
    Napoléon n’eût pas fait mieux. Ils sont malgré les actes de barbarie commis certainement par une bande de saoûlots, héroïques et sortiront de cette guerre battus, c’est certain. Aucune puissance n’eût pu vaincre contre pareille coalition.
    Ils ont commis des fautes comme tous les gens qui se croient impossibles à battre. Ils seront battus d’ici quelques mois par leur faute.
    L’organisation est leur force mais ce sont des soldats et non des guerriers, comme nous autres. Notre histoire est là pour le prouver. Ils se sont crus imbattables et ils ont commis des fautes d’étourdis dont heureusement nous avons profité.
    Nul soldat allié ne doute maintenant de la victoire. Nous avons pour nous le Droit et la Force.
    Notre victoire sera peut-être moins belle que leur défaite mais ce sera la cause de la Justice et de la Liberté qui triompheront. Ce sera une plus belle victoire pour nous autres Français Républicains qui aurons su nous mettre à la tête de ce grand mouvement d’émancipation des peuples, asservis sous le joug du Germanisme.
    Allons, saluons encore une fois ce mois de juin qui sera un des derniers de cette terrible guerre où les peuples se massacrent pour la cause du Droit et de la Liberté.
    Vive la République qui par sa loyauté sa franchise diplomatique a su s’attirer l’Italie, qui avec la Roumanie feront triompher des idées du Latinisme, qui sont les idées de civilisation et les idées du Droit.
  • Jeudi 10 juin 1915 :
  • Journée calme. Nous recevons une lettre de notre ancien Capitaine, le Capitaine Dupont, que nous avons tous regretté au mois de septembre lorsqu’il est tombé près de nous grièvement blessé. Le pauvre ami a quitté définitivement le Commandement de la 2ème batterie. Que de souvenirs nous évoque cette belle lettre que je copie sur mon carnet de route les larmes aux yeux.

Lettre du capitaine Dupont

Bourges le 2 juin 1915
A ma Chère Batterie,
Je n’avais qu’un espoir depuis de long mois. C’était de me remettre suffisamment pour aller vous retrouver et terminer la campagne que nous avions commencée ensemble pendant les dures journées d’Août et de Septembre.
Nous avions été ensemble à la peine. J’aurais voulu que nous soyons ensemble à l’honneur.
Malheureusement, les médecins me déclarent inapte à faire campagne dans une batterie montée pendant des mois encore. J’ai donc demandé le commandement d’une batterie d’auto-canons contre avions-poste qui ne demande ni équitation, ni marche, ni terrain varié.
Je pourrai ainsi continuer à faire ce que vous faites tous : servir la France qui a besoin de toutes nos bonnes volontés.
Je vous ai vus à l’œuvre pendant des semaines et des mois et je n’oublierai jamais les dates du 20 et 26 septembre qui peuvent être inscrites en lettres d’or dans l’histoire de la 2ème batterie.
Vous aviez montré ces jours-là ce que vous étiez capables de faire. Je sais que sous la conduite d’un Capitaine en qui vous aviez justement confiance, vous avez continué depuis.
J’étais fier de vous commander. J’en étais heureux aussi car vous m’avez donné la plus grande joie qui puisse avoir un chef, celle de sentir les cœurs de tous ses hommes vibrer à l’unisson avec le sien dans un commun amour de la Patrie.
Vous avez toujours fait votre devoir et vous l’avez fait gaiement, vaillamment à la française. Je n’oublierai jamais non plus la confiance, le dévouement, l’attachement dont vous m’avez donné tant de preuves.
De tout cela, Officiers, Sous-Officiers, brigadiers et canonniers de la 2ème batterie, mes bons compagnons d’armes, je vous remercie du fond du cœur. J’emporte votre souvenir à jamais gravé dans ma mémoire.
Continuons tous, chacun de notre côté, à servir de toutes nos forces, notre Chère Patrie et crions, une dernière fois ensemble « Vive la France ».
Votre Capitaine et ami.
Dupont

  • Cette magnifique lettre est lue devant tous les hommes de la deuxième batterie et arrache des larmes à ceux qui on connu ce héros.
    La deuxième batterie a répondu par l’intermédiaire de notre Capitaine Bellingard, une lettre de remerciement et lui annonçant que la deuxième batterie, le nommait :
Capitaine commandant d'honneur de la deuxième batterie.
  • Jeudi 1er juillet 1915.
  • Nous quittons notre position à 3 heures du matin, position que nous occupons depuis 4 mois.
    Nous arrivons à Sorcy à 10 heures du matin. Le village à l’air agréable. Il est propre. Les gens paraissent très atterrés, ils louent leurs lits et préfèrent coucher dans la paille que de manquer l’occasion de gagner un franc.
    Ces 4 mois de plateau de Liouville ne nous ont pas trop fatigués. La position était très dure à chaque instant. Les obus arrivaient. Il fallait être prudent et ne pas trop se promener dans les régions crapouillotées car on risquait toujours un éclat ou une balle. Nous nous y étions habitués et quand on a parlé du départ, tout le monde aurait voulu rester. Les abris étaient solides, bien construits et confortables. Il y avait du reste, de la place devant chaque cagna. On avait planté des arbres jeunes qu’on espérait voir grandir quelques mois encore.
    De petits jardins étaient aménagés partout. On cultivait les fleurs et les légumes. Il y avait des jardins véritablement superbes où toutes les fleurs étaient naturelles. Ce fut d’abord le muguet, puis les anémones puis toutes les nombreuses fleurs des bois.
    Dans les jardins potagers : la culture de la salade, des choux, des radis étaient générale. Quelques jardins cultivaient des fraisiers, des pommes de terre enfin tout ce que l’on espérait pouvoir manger un jour.
    Un grand nombre de ces habitants préhistoriques possédait des cages où on élevait des petits oiseaux, puis dans les bois quelques-uns avaient des lapins. Presque tous des chiens qui étaient devenus nos bons amis.
    Les pauvres bêtes avaient beaucoup de mal à s’habituer aux éclatements d’obus.
    Comme ornement ce n’était pas difficile. Les pignons étaient faits avec des obus pas trop abîmés. Il y avait là toute la gamme des obus boches depuis l’inoffensif 77, le vieux 88, des 105 nombreux, 130, 150, 210 et le colossal 305.
    Comme ornement intérieur, il y avait les fusées de 105, 130 et 77.
    Et tout cela avait un aspect étrange.
    Des industries s’étaient également montées. Ce fut d’abord les fabricants de cannes les plus variées, des sifflets, des objets de toutes sortes puis l’industrie de la bague vient détrôner celle de la canne, les fabricants de bagues n’avaient jamais soif car les habitudes du régiment étaient revenues. On ne recevait pas d’argent. C’était pour un litre ou deux que l’on faisait une bague. Personne n’aurait voulu d’argent.
    Tous les parents et amis recevaient ainsi la bague du front. Souvenir de l’endroit où l’on vivait la vie de sauvage.
    Dans ce bois, il y avait de l’Artillerie de différents calibres. D’abord les 75 qui avaient 12 pièces. Les 155 longs et carrés, une pièce de marine pris à deux cents mètres. Le fort de Liouville avec des pièces. Une section de 75 pour tir sur avions était sur la crête d’en face, à deux cents mètres de chez nous. Dans le bas, un village, Saint-Julien, complètement démoli par la mitraille boche. Dans ces ruines, quelques habitants vivaient une vie infernale mais malgré le peu de sécurité qu’offrait ce malheureux village, ils restaient là attachés à leur foyer. En avant de nous, c’était : Saint-Agnan et Apremont occupés du reste par les Boches.
    Nos pertes durant ces quatre mois furent insignifiantes : 3 morts et une quarantaine de blessés. Deux pièces furent démolies par les obus boches. 16 autres sautèrent par la faute d’une fabrication défectueuse d’obus.
    Heureusement, il n’y eut chaque fois que des blessés légers.
    Par une étude soignée, on est arrivé à savoir d’où provenaient ces éclatements de pièces.
    Les obus fabriqués dans différentes usines par des mains souvent inexpérimentées étaient à parois irrégulières, souvent l’obus était trop gros pour la bouche du canon.
    Il arrivait que la pièce au bout de quelques coups chauffait, les obus mauvais dès le départ avaient une renflure. Il en résultait que l’obus se grippe dans l’âme de la pièce, un éclatement se produisait alors et la pièce sautait en quantité de morceaux.
    Nous avons ainsi perdu 1220 pièces depuis le début de la guerre. Une responsabilité très grande incombe à ceux qui prenaient dans leurs usines des gens qui n’avaient jamais manié un outil mais qui grâce à des amitiés criminelles trouvaient une place de tourneur dans une usine et étaient dispensés de ce fait d’aller se battre.
    Les fautes ont eu pour résultat la perte d’un grand nombre d’obus inutilisables. La perte de plus de 1200 pièces de 75.
    La perte d’hommes est assez grave, celle de blessés ou tués par ces mauvais obus. Une prolongation de la guerre de plusieurs mois à cause du déchet d’obus, qui nous a certainement gênés dans l’offensive du printemps qui n’a pu être faite.
    Il y a là des coupables. Je dirai des criminels. Il faudra après la guerre les rechercher et les punir comme ils le méritent.
    Il n’y a pas du reste que là où il y a eu de grosses fautes de commises. Elles sont nombreuses, presque toutes criminelles, puisque la vie des combattants en dépend. Il faudra rechercher tous ces coupables. Les combattants le veulent et l’exigent. Ils l’auront car ils ne reculeront devant aucun sacrifice pour cela.
    Avec ce mois de juillet, nous commençons notre douzième mois de guerre et cela ne semble pas près de se terminer.
    La situation des Alliés semble très bonne quoique les Russes aient subi un échec grave. Le front continue à opposer assez de résistance pour espérer un retour offensif sérieux de la part de nos amis.
    Les Italiens avancent lentement, ils occupent les Autri-Allemands [Austro-Allemands].
    C’est le principal !
    Les Serbes se reposent.
    Les Belges tiennent bien les quelques kilomètres de notre front.
    Les Anglais continuent à faire un sérieux effort pour nous soulager. Nous nous tenons et même nous restons presque toujours maître des tranchées prises à Varmentes, malgré les furieuses contre-attaques.
    Dans notre région, le mois de juin a été d’un calme complet.
    Je ne crois pas que ce mois de juillet nous apporte un changement sérieux dans la situation générale. Il faut attendre le mois d’août pour voir surgir un événement important.
    Tel que la fin de la Turquie, la participation de la Roumanie, de la Bulgarie et de la Grèce.
    Les Allemands nous attaqueront fortement mais ils en seront pour leurs frais. On peut donc s’attendre à subir la guerre pendant de longs mois encore.
    Peut-être mieux, ferons-nous la campagne d’hiver mais d’ici là, des événements importants seront accomplis. Notre force sera nettement supérieure, nous dominerons l’adversaire et cette campagne d’hiver, si elle se produisait, ne serait pas aussi terrible que la première.
    Ayons donc encore de la patience. Sachons tenir avec bonne humeur. Ne pensons pas à la paix mais seulement à la Victoire.
  • Mercredi 14 juillet 1915.
  • C’est aujourd’hui le jour de la Fête Nationale ; que de souvenirs très forts que me rappelle cet anniversaire. Année glorieuse de 1789 qui en ce jour sublime sut donner au peuple français les premières notions de Justice, de Liberté et de Droit, par la prise de la citadelle de la Bastille, prison où on vous enfermait sans jugement. Le peuple parisien sut se libérer de ce joug honteux, féroce et profondément injuste. La Justice alors commença à apparaître sur la terre de France. Elle germa et fit de nous un peuple libre, juste, généreux, prêt aux sacrifices pour des causes justes. Le germe ne resta pas seulement sur la terre française ! Il partit chez les nations voisines et une ère nouvelle commença pour les peuples asservis par le joug des tyrans. L’espérance dans la Liberté, la Justice, le Droit. Aussi pour nous Républicains, cette date représente plus qu’une Fête Nationale. Elle représente véritablement la Fête Internationale, la fête du progrès, de la justice.
    Quelle belle comparaison à faire avec 1915. Au jour où l’ennemi de la civilisation souille encore notre sol, nous comprenons mieux que jamais ce jour symbolique et lorsque la victoire certaine arrivera, ce sera une autre date de progrès vers un idéal supérieur de civilisation dans le droit, contre la force brutale et barbare !
    Nos pères ont donné leur sang en 89 pour la Liberté de la France !
    Nous autres leurs fils, de 1914-1915, nous le donnerons pour le monde et la civilisation.
    Pour ce jour notre Capitaine, sincère Républicain, donne de champagne et un déjeuner plus délicat que de coutume.
    Je prononce quelques paroles à la table sur cette glorieuse journée et cherche à faire comprendre la beauté pleine de sacrifice de cette grande journée dans le progrès de la Justice, de la Liberté et de la Civilisation. Elle viendra, j’en suis sûr.
Photo parue dans le journal Le Miroir

Vers le service auxiliaire.

  • Dimanche 1er août 1915 :
  • Voilà presque un an de guerre a commencé !
    Que d’événements depuis l’année dernière !
    Par quel hasard suis-je encore de ce monde !
    Il me semble que j’ai eu une sacrée veine car beaucoup de mes camarades sont morts, blessés ou estropiés pour le restant de leurs douloureux derniers jours.
    Comment, après avoir vu des spectacles aussi affreux, subi des privations multiples, enduré des souffrances nombreuses, ne suis-je pas devenu fou ?
    Il semble que l’individu se fait à la férocité sanguinaire, à la mitraille, à la mort et semble même prendre un plaisir au bruit des obus, des balles.
    C’est un spectacle, une curiosité et un blâme.
    Il y a un ami qui m’aurait produit de la sensibilité pénible à la vue de ses blessures, et qui ne me produit aujourd’hui qu’une curiosité.
    J’en suis devenu à ce point de brute que la mort d’un camarade, d’un ami ne me fait dire :
    « Pauvre vieux, c’est malheureux, il n’a pas de chance. Ce sera peut-être mon tour demain. »
    La mort en un mot ne nous fait pas peur. On croit que l’on est invulnérable.
    On se dit : « il y a déjà un an que j’y suis. J’y passerai bien encore un an sans rien attraper.
    J’ai de la veine. »
    On ne pense pas à la mort. On ne la craint pas. Si elle vient tant pis. On s’en fou. C’est la doctrine du « jemenfoutisme » qui règne en maître sur tous ces pauvres cerveaux accoutumés à la souffrance et à la vision presque journalière de toutes les atrocités.
    Que de dégâts ! Que de morts depuis un an ! Les villages près du front ne sont plus dignes de ce nom.
    Ce sont des ruines affreuses, pillage, incendie, bombardement. Tout s’y rencontre.
    Il faut le voir pour y croire et pour en conserver l’impression, douloureuse la première fois, mais curieuse et presque agréable par la suite. Cette année de guerre ne nous a pas encore menés à une victoire définitive. Les Allemands étaient plus forts que nous l’aurions cru. Bien préparés, ils avaient envisagé toutes les conséquences d’un blocus. Tout prévu aussi semble-t-il, être victorieux mais s'ils ont la victoire en ce moment par les territoires qu’ils occupent, c’est une victoire fictive, le blocus se resserre de plus en plus. Un jour viendra, prochain, où ils manqueront de matières premières, d’or et d’hommes.
    Depuis 10 mois, ils n’ont pas plus progressé sur notre front, nous avons brisé leur offensive par la victoire de la Marne et ça a été fini pour chez nous.
    Jamais plus ils ne progresseront sérieusement.
    S’ils tiennent encore au bout de 10 mois, de cette guerre de siège, c’est que nous manquons de matériel de siège pour les chasser mais depuis, nous avons travaillé.
    Nous avons ce qu’il faut maintenant pour les chasser de chez nous et je crois que bientôt la chose sera faite.
    Les Russes, pour l’instant subissent une lourde défaite causée par le manque de munitions. Ils se sont repliés au delà de Varsovie et cela aura des conséquences morales déplorables.
    Au point de vue stratégique et défensif, ils seront plus forts, les munitions arriveront et alors ce sera l’offensive russe. La reprise du terrain abandonné. Les Serbes sont prêts à marcher de nouveau sur la victoire quand nous sonnerons la charge finale. Les Belges se défendent héroïquement et reprendront avec le concours des Alliés leur patrie.
    L’Angleterre fait des efforts gigantesques. Elle parviendra d’ici quelques mois à occuper plus de 200 kilomètres de front. Ce sera suffisant pour faire, avec nos armées libérées, une offensive sérieuse.
    L’Italie marche bien pour l’instant, il est vrai qu’elle a eu le temps de se préparer. Elle marche lentement mais sûrement. Les effectifs qui sont devant elle ne sont pas de premier ordre.
    J’envisage d’ici 3 ans 4 mois, un recul Italien quand les Allemands feront une contre-offensive contre eux, c’est-à-dire quand les Italiens seront dangereux.
    Il ne faut pas se leurrer.
    La situation en résumé, quoique pas mauvaise, ne répond pas tout à fait à ce qui nous étions en droit d’attendre avec la force de quatre grands nations et deux petites contre l’Allemagne et l’Autriche. Il y a eu des fautes de commises, lourdes. Malgré cela rien n’est perdu.
    Au contraire, nous avons durant cette première année de guerre appris l’art de la guerre moderne. Nous sommes plus prêts que l’année dernière et nous pouvons penser que la deuxième année de guerre verra la victoire définitive des alliés contre les ennemis de la Civilisation et du Droit.
    Ayons confiance de la patience. La victoire est au bout.
    Vive la République ! Vive la France !
  • Mardi 17 août et mercredi 18 août 1915  :
  • La journée est assez calme. Le soir, je suis appelé auprès du Capitaine. « Vous nous quittez ! » me dit-il. Vous allez à Château fabriquer des produits chimiques pour la guerre. J’écoute ces paroles pendant quelques minutes. C’est de l’abrutissement pour moi, je ne peux penser que je vais quitter le front où je suis depuis plus d’un an.
    Il me semble impossible que je puisse partir demain à l’arrière.
    Je retourne à ma cagna où j’étais en train de manger la soupe et j’annonce la nouvelle à mes compagnons, des cris de toutes sortes accueillent la nouvelle, la leur : « C’est pas chic de nous quitter, veinard, tâche de faire la guerre aux embusqués etc, etc…. »
    Toute cette année de campagne, me passe dans l’esprit rapidement.
    Est-ce bien vrai que je vais quitter ma pièce ?
    Cette idée me revient sans cesse à l’esprit pour ma dernière nuit. Je tire une cinquantaine d’obus.
    Au matin, je vais faire mes adieux aux amis des pièces voisines. Je ramasse mes hardes et je vais faire mes adieux à mes Officiers.
    C’est d’abord le Commandant, puis mon Capitaine. Un charmant officier qui fut très bien pour moi. Il m’annonce que je devrais passer brigadier aujourd’hui ou demain, que je mérite une citation et qu’il me proposera au Colonel.
    Je le remercie de l’amabilité qu’il a eu pour moi et nous nous embrassons. J’ai le cœur serré en quittant ce plateau de Liouville où nous étions depuis des mois ! Je regrette mes amis, la place de combat, le front. Il me semble que je suis un Boche en quittant ma place de combattant. J’arrive à Boncourt, puis je vais chercher mes papiers chez le Colonel ; après lui avoir fait mes adieux, je me dirige vers la gare de Sorcy à 15 kilomètres de là.
    Sur mon chemin je rencontre des amis à qui je dis adieux le cœur serré. Je jette souvent un coup d’œil en arrière pour voir encore ce coin de Saint-Mihiel où je suis depuis le 24 septembre de l’année dernière.
    Enfin, j’arrive à la gare de Sorcy, j’ai un train à 4 heures du soir. Je rencontre quelques soldats qui comme moi quittent le front pour l’usine. J’ai moins honte de me sentir avec d’autres dans mon cas.
    Enfin le train part ! Je quitte le front c’est de la peine de quitter mes amis, de la joie de revoir mes parents, de revoir une vie plus calme, de ne plus entendre les marmites de toutes sortes.
    Je vais pouvoir coucher dans un lit, plus avoir de puces, de poux, de mouches de rat pour m’empêcher de dormir ou pour m’ennuyer toute la journée.
    Je vais voir des civils, pouvoir manger à ma faim, boire à ma soif, retrouver un peu de liberté et de vie, quoi !
  • Jeudi 19 août 1915 :
  • Vers les 2 heures du matin, j’arrive à Is-sur-Tille. On change le train pour Dijon mais là un incident trouble mon voyage.
    Le commissaire de la gare, un jeune lieutenant me dit « Vos papiers ne sont pas en règle, je vous garde ! Pou ! » Ce coup m’assomme. Je rouspète comme un beau diable, lui disant que je suis sûr d’être en règle. « Je ne vous demande pas votre avis ! » me répond-il.
    La moutarde me monte au nez.
    Je lui dis qu’il ne connaît pas ses [illisible], qu’ à son âge on n’est pas embusqué dans un bureau, on va au front ! »
    Le coup porte juste. Ce n’est pas permis. L’embusqué devient blême : « 15 jours de prison ! Brigadiers ! » 2 hommes me conduisent au poste, baïonnette au canon.
    Je suis furieux.
    Je termine donc ma nuit sur la paille humide des cachots.
    Le lendemain matin, le Commandant me fait appeler : « Garçon sérieux ! » mais j’avais raison, mes papiers étaient en ordre.
    Le Commandant m’enlève mes 15 jours et je prends le train de 11 heures.
    Vers 12 heures j’arrive à Dijon ; partout des soldats, des blessés, des estropiés ; sur le front on n’a pas cette vision continuelle de voir des estropiés, cela me fait de la peine, pourtant j’en ai vu bien d’autres !
    La vie civile me paraît morte, plus d’animation. C’est la tristesse peinte sur tous les visages.
    Je vais déjeuner au buffet. Quelle n’est pas ma surprise en rencontrant un de mes amis du boulevard. M. Ruotte.
    Nous sommes tellement abrutis que nous n'échangeons que quelques paroles.
    Je prends un train l’après-midi et j’arrive à Tinte vers 7 heures du soir.
    Une grande émotion me prend après avoir quitté Decize.
    Je vais voir mes parents quelques heures ! Bientôt j’arrive à Sougy, je descends du train. Je vois mon père, mon frère. Ils n’ont pas changé. On s’embrasse ! Ma mère arrive par le même train venant de Decize. Nous ne nous sommes pas aperçus. C’est du délire pour elle.
    Elle m’embrasse, me contemple.
    Je n’ai pas changé, je suis content !
    Enfin toute la famille est dans la joie de revoir son proche mais je suis idiot. Je ne suis pas encore revenu d’être à Tinte. Il me semble que je rêve. Je pense toujours être là-bas au plateau.
    Enfin après avoir raconté une foule de choses, je vais me coucher dans un lit.
    Voilà un an que je n’ai pas eu ce plaisir. Que c’est bon un lit !
    Je me pelote dans les draps.
    Je ne peux trouver le sommeil.
    Enfin, bientôt, je m’endors et ne me réveille que fort tard le matin.

    L'ingénieur chimiste Jean Petitjean est détaché au service auxiliaire de l'armée : jusqu'à la fin de la guerre, il contrôlera des usines chimiques : l'usine Rousselot de Châteauponsac à partir du 22 août 1915, puis l'usine Pathé à Vincennes à partir 7 novembre 1915, ensuite les usines Thus Jeannetor à partir du 6 mars 1917 et Aguinites.

  • Après la guerre, Jean Petitjean, grand sportif et membre du Paris Université Club, a été l'un des dirigeants du Sport Universitaire International.

Texte de Pierre Volut http://histoiresdedecize.pagesperso-orange.fr/index.htm et http://lesbleuetsdecizois.blogspot.fr/ mis en page par --Mnoel 5 juin 2015 à 14:53 (CEST)