Breton Gabriel correspondances de janvier 1915 à février 1915

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Guerre 1914-1918 57.jpg
Vendredi 1er janvier [1915].
Ma chère Maman, ma chère sœur,
Aujourd'hui 1er jour de l'année, où sont les fêtes des autres années et les huîtres de l'année dernière dans votre petit appartement ? Nous n'avons sûrement pas à nous plaindre : le gouvernement a bien fait les choses, champagne, vin, jambon, noix, etc... et vous avez dû voir ça sur le journal. Les Boches n'en auront sûrement pas autant. Nous sommes bien soignés et il faut cela car la vie des hommes dans les tranchées est vraiment extraordinaire et personne ne peut se le figurer, pas même moi, c'est tout dire. J'ai beaucoup de pain sur la planche en ce moment ; nous avons fait une arrestation sensationnelle hier et, dame, c'est du travail, d'autant plus que l'individu ne vaut pas cher c'est vrai, enfin nous en viendrons à bout directement. Je pense que nous en avons encore pour un bout de temps ; enfin, si nous pouvions voir terminer cette guerre dans 5 ou 6 mois, ce serait déjà beau. J'ai tout un dossier que je vous ferai passer autrement que par la poste et que vous me garderez précieusement. Beaucoup de gens sont venus voir les leurs à Commercy, j'ai toujours peur que vous ayez envie de le faire, il ne le faut pas. Ce n'est pas pour la défense, les officiers sont les premiers à donner le mauvais exemple, mais c'est excessivement démoralisant pour la grande partie de la troupe, pour les pauvres bougres qui voient tomber leurs camarades tous les jours, on devrait être très sévère là-dessus. Mais... Malheureusement on ne comprend pas toujours ces choses-là et si on savait le mal que l'on fait, bien des personnes s'abstiendraient de le faire.
J'ai fait ce matin un envoi de photos avec un mot sur toutes pour le jour de l'an ; voici la liste : oncle, Lomet, Defoulenay, Menchaud, Jarre, Maublanc, Cliquet, Loiseau, Guillien. Je vous en envoie encore une demi-douzaine que vous pourrez donner à la famille Piettre de ma part, celle où je serai le mieux à votre goût. 1 à la famille Monnot et vous disposerez des autres comme vous l'entendrez ; maintenant je vais charger Guite de quelque chose ; elle prendra une voiture un de ces jours et elle ira dans les domaines, elles montera le chemin du bois de Beaunay, avec mon Scaff, et elle donnera mon souvenir aux champs et aux bois ; elle portera en même temps une photo de moi au fermier du Bois du Jault, celle où il y a un mot, comme je ne me rappelle plus bien son nom, je ne lui envoie pas.
Je vais bien toujours. Je pense que vous pourrez m'envoyer mon costume dans quelques jours ainsi que le porte-cartes. J'ai mangé toutes les bonnes affaires ; du reste depuis huit jours ce n'est que noce et festin ; il y a des menus épatants. J'ai peur d'attraper la gastrite.
Je vous souhaite une prompte fin de guerre, je ne peux trouver mieux à vous dire.
Pour ce jour de l'an, ma maman, ma grande sœur, je vous embrasse bien bien fort.
Gabriel.

Dimanche, jour des rois [3 janvier 1915].
G. Breton, s/off. porte-drapeau, 56e C.H.R. Secteur Postal 53.
Ma Maman, ma grande sœur,
Donc, Melchior, Gaspard, Balthazar, les Rois Mages et Guite se souviendra du sonnet et des journées chez Chauveau où elle a dû l'apprendre par cœur, encore jour de fêtes. Pour ce très beau jour, le journal officiel nous donne une très belle liste de ce que les cochons ont fait chez nous, une paille, et encore il n'y a pas les détails. Maintenant, si je vais chez les Boches, je n'en ferai pas autant mais je me sens capable après dîner de faire fusiller quelques uns de ces salauds avec leur progéniture, parce que quand on tue un nid de vipères, il ne faut pas oublier ni la mère ni les vipéreaux ; voilà tout, ni la fiancée qui recommande à son mangeur de choucroute de leur rapporter des bagues arrachées aux mains des jeunes filles tuées et violées et des oreilles des petits enfants ; c'est la guerre, la très belle guerre que nous a préparée la Kultur boche. Maintenant je me sens très capable d'en flanquer une trentaine dans une grange et d'allumer moi-même la paille contre la porte avec le sourire et de les faire griller comme les mouches que l'on prend dans les machines en treillis dans la cuisine ; ça ne me fera sûrement pas plus de peine.
Voilà plus de 110 jours que nous faisons une guerre de taupes ; on creuse, on se fait sauter, on s'envoie des bombes et autres espèces de bouteilles remplies de saletés ; car du côté de chez nous notre première ligne est à 25 mètres d'eux tout au plus. Nous avons eu de très belles étrennes, nous avons réussi à faire sauter les cochons pendant qu'ils dormaient et des volontaires se sont jetés sur ceux qui, enroulés dans leur couverture, ne savaient pas bien encore de quoi il retournait, car il est inutile de faire des prisonniers dans ces cas-là, c'est embarrassant, et puis ils ne nous en savent aucun gré.
Nous avons un secteur assez difficile, mais nos hommes se tiennent bien et résistent à tout, pluie, boue, et je ne vous dépeindrai pas la vie dans les tranchées ; les journaux abondent en détails là-dessus ; et tout ça, c'est inimaginable même pour nous. C'est tout dire, car j'ai une existence assez heureuse, car je suis tout le temps en mission.
Du reste, le pays fourmille encore d'espions ; j'ai la conviction et la quasi-certitude que l'attaque d'un régiment à une certaine redoute a été vendue 4 heures à l'avance, elle a naturellement échoué.
Cette redoute que je ne peux vous désigner que par deux lettres, car cela me servira de point de repère plus - St Ai... [Saint-Aignant] - est depuis de longs mois le théâtre d'une lutte acharnée, le sol est creusé comme celui d'une garenne, vous jugez le travail. Du reste, un officier du génie me disait l'autre jour encore : « on ne creuse plus dans la terre ». Vous jugez dans quoi on peut creuser.
Les morts sont des remparts aux vivants et sont utiles même après être tombés. Je pense qu'il en doit être de même sur tout le front, alors que ceux qui s'impatientent viennent donc à notre place ; cela les dressera tout de suite.
Je ne pense pas outrepasser ce que l'on peut écrire, car cela est connu de tout le monde et les journaux donnent des détails encore bien plus précis. Du reste ça n'a aucune importance et aussi bien les Allemands que nous savons parfaitement à quoi nous en tenir sur nos respectives positions car, à force d'être tout près les uns des autres, quelquefois par une trêve tacite les deux ennemis se causent ; je connais un certain endroit où il y a un pont, très petit pont, que personne n'a voulu faire sauter ; la sentinelle française est à un bout dans un trou, le Boche à l'autre bout et pendant quelques jours, par une entente tacite, ils ne se tirent pas dessus ; arrive un bleu pas au courant, il flanque le Boche par terre d'un coup de fusil heureux ; fureur des Kamarades, maintenant la sentinelle ne se montre plus et les bleus rappliquent.
Je vous ai donné de mes nouvelles très régulièrement et je ne peux comprendre comment vous avez pu rester si longtemps sans avoir de mes nouvelles. Depuis ce coup de secteur(1), on ne comprend plus rien ; du reste cela allait bien avant , mais il y a eu des imbéciles qui ont tout le temps la manie de réformer ; pour nous il n'y a qu'une chose qui peut compter, la rapidité avec laquelle nous pouvons ou recevoir ou donner de nos nouvelles. Nous nous foutons pas mal de toutes les réformes, mais il faut que ça aille bien ; dans le temps vos lettres mettaient cinq jours, maintenant il en faut huit, c'est idiot. Du reste si ces faiseurs de réformes étaient depuis cinq mois en première ligne sur le front, ils n'auraient pas tant d'idées géniales.
Nous ne sommes plus beaucoup au régiment qui peuvent se vanter d'avoir été présents partout et à tout ; nous pouvons nous compter ; car il y en a qui sont partis, revenus, repartis, tant malades que blessés. J'ai eu beaucoup de veine, pourvu que cela continue ; si je pouvais faire la campagne de bout en bout, ce serait mon plus beau titre de gloire et ma meilleure récompense.
Quand m'envoyez-vous mes effets ? Je les voudrais bien. Germaine est-elle revenue de Paris avec le porte-carte ? Avez-vous reçu les photos ? En faut-il d'autres ?
Jean est toujours à côté de moi à P.S.M. [Pont-sur-Meuse]. Vous devez le savoir du reste depuis longtemps, il va mieux qu'au début d'octobre et ne se plaint plus.
Je vais aussi bien que possible. Du reste nous nous soignons bien, le ravitaillement étant très facile, tout est cher, mais enfin on nous a augmenté de 20 sous par jour, parce que nous nous battons bien.
Nous touchons assez de choses, les hommes sont très bien nourris ; les cuisines roulantes fonctionnent bien ; c'est un peu encombrant par la boue, mais cela est préférable aux corvées qui portaient la soupe toujours froide aux tranchées ; maintenant les hommes mangent chaud et bon, c'est parfait ; ils ont du vin tous les jours, de l'eau-de-vie, tout ce qu'il faut enfin, et du reste il le faut bien, car nous devons tenir et cela ne se peut que le ventre plein.
Les Boches doivent avoir aussi ce qu'il leur faut, ce serait une niaiserie de croire le contraire, mais certainement pas tant que nous.
Je pense que vous serez contentes de ma lettre, pourvu qu'elle arrive, ce sera bien.
Écrivez toujours : Breton s/off. C.H.R. 56e 8e Corps Secteur 53 par Chalon/Saône. Cela arrive encore mieux.
Je vous embrasse bien fort toutes deux.
G. Breton
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V. [Vignot] 16 janvier.
Ma chère Guite,
Je t'envoie un morceau que j'ai écrit pour que tu le donnes à Germaine afin de la remercier du porte-carte qu'elle a bien su choisir.
C'est un passage d'un morceau que j'ai écrit mais que je ne veux pas envoyer pour qu'on ne me prenne cela à la poste. J'ai fait pas mal de choses, mais je [les] laisserai en sûreté ici, elles seront plus certaines ainsi de rester.
Les Prussiens venaient en ce moment de décamper de devant Mattexey, et nous étions en train de les poursuivre ; nous avions fait ce jour-là 35 ou 40 km et nous nous étions arrêtés près d'un hameau, Seranville.
C'est le lendemain de ce jour, vers trois heures qu'a eu lieu cette scène qui m'a laissé un profond souvenir que j'ai faiblement essayé de traduire(2).
Pour bien comprendre, il est nécessaire aussi de savoir que le régiment avait la cote et que nous devions partir pour le Nord.
Au demeurant tout est calme ici, nous avons, je le pense, définitivement pris nos quartiers d'hiver. Je vais bien, mais il fait un bien mauvais temps, de la pluie, tout le temps du vent, nous préférerions un temps sec et froid.
Il y a huit ou dix jours au moins que je n'ai eu de vos nouvelles, la poste marche très mal en ce moment.
Quand aurai-je mes vêtements ? C'est bien long.
Pouvez-vous aussi m'envoyer des piles ? Pour le moment, je n'ai pas besoin de linge car j'en ai plus que je ne peux en porter. Quoi de neuf à Decize ? As-tu été faire le pèlerinage avec le Scaff ? J'y tiens bien, tu sais.
Je t'embrasse bien fort et bien fort aussi la Maman qui doit trouver la guerre longue.
G. Breton.

V. [Vignot], 19 janvier 1915.
Ma chère sœur,
Reçu hier ton rappel à l'ordre, je te fais aujourd'hui bonne mesure, tu n'auras donc pas à te plaindre.
Rien de nouveau ici, sauf que l'hiver a fait son apparition, il a gelé et aujourd'hui il commence à tomber de la neige, toutes les côtes sont blanches.
Cela n'arrête pas la guerre pour cela. Mais les Boches ont beau faire, ils se font battre de notre côté, chaque fois qu'ils tentent de faire quelque chose, mais il y en a de ces cochons-là, c'est comme la vermine. Je crois que l'on doit fabriquer beaucoup d'obus, et encore des obus pour leur flanquer sur le nez, il n'y a que cela pour les dresser. Enfin je pense que l'Italie et la Roumanie vont entrer dans le bal, ce sera épatant et les diplomates qui réussiront ce tour de force auront bien mérité de la Patrie, car je ne sais ce que nous pourrons faire tout seuls.
Je commence à connaître le pays et les habitants. Pense qu'il y aura bientôt quatre mois que nous sommes ici. Aujourd'hui ou demain on va vacciner tout le régiment contre la fièvre typhoïde, j'espère que cela nous préservera ; du reste il n'y a plus guère de cas maintenant, mais je redoute le printemps.
Je ne sais pas, ma pauvre sœur, si nous pourrons faire l'ouverture de la chasse l'année prochaine, mais je n'y crois pas encore, si nous finissons à l'entrée de l'hiver prochain, ce sera bien, et si nous sommes encore là, je crois que je ne veux plus rien faire que me reposer.
Je crois aussi que ceux qui vont rester ne seront pas embarrassés pour se marier et que je ferai un parti extraordinaire, même avec une jambe ou un bras en moins.
Ai reçu une lettre de l'oncle, aussi des gens auxquels j'ai envoyé des photos.
Enfin, ma pauvre sœur, il faut prendre son mal en patience ; si seulement je peux aller en Allemagne, cela m'est égal de recevoir une blessure après avoir dressé tous ces cochons.
Je suis tranquille ici ; je ne sais pas pour combien de temps encore, car on peut toujours partir d'un moment à l'autre, enfin on me fiche la paix. Du reste je suis un des rares restant de la Lorraine et on me regarde avec curiosité quand je parle de ces choses.
Nous avons beaucoup de jeunes ici et s'ils ont bien du courage ils ne valent pas les vieux. Les journalistes sont des ânes quand ils racontent que les régiments de maintenant sont aussi bons que ceux du 2 août, que notre armée est aguerrie, et ceci et cela. La vérité est qu'on fait ce qu'on peut et que les meilleurs, tant en chefs qu'en hommes, sont par terre, et que si nous avions encore ces troupes les affaires iraient plus vite. Mais il est juste aussi de dire que les Boches sont peut-être plus talés que nous encore, à cause de la manière dont ils attaquent, ils sont sûrement plus soldats-machines que nos hommes, mais ils ne valent pas quand même.
Maintenant nous devons nous battre sans penser à autre chose, mais je te conseille de lire les articles de Clémenceau dans son journal ; certains cochons ont un culot sans borne, mais ils auront un compte terrible à rendre après la guerre... et le cochon mal ébarbé aussi ; je ne sais si je verrai tout cela, mais ce sera drôle certainement(3).
Ma chère sœur, ma pauvre Maman, je vous embrasse bien fort.
Gabriel Breton
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Cy [Commercy], le 26 janvier 1915.
Ma chère Maman,
Je viens de recevoir aujourd'hui ta lettre qui m'annonce mes vêtements et le bon vin. Je suis bien content et je pense recevoir tout cela d'ici peu. Je savais toutes les nouvelles concernant le 213, mais je ne voulais rien vous écrire car la censure est terrible en ce moment et toutes vérités ne sont pas bonnes à dire(4). Enfin c'est la guerre. Mais je suis furieux contre le service postal : avant les inventions des secteurs nous recevions nos lettres à peu près, maintenant il faut 10 et 15 jours, c'est absolument idiot et si je tenais l'imbécile qui a inventé toutes ces idioties je le foutrais aux tranchées de première ligne à 15 mètres des Boches, il comprendrait peut-être que nous aimons recevoir des lettres de chez nous dans les moments difficiles. C'est du reste ainsi qu'il faudrait faire de tous les donneurs de conseils et de tous ceux qui font des règlements à l'arrière.
J'ai quitté la C.H.R.(5) et le drapeau, je fais fonction d'adjudant de bataillon en attendant les galons d'or. Vous écrirez donc maintenant : sous-officier adjoint au chef de Bataillon du 2e Btn, 56e.
Je remplis les fonctions d'officier d'ordonnance ; j'ai une énorme responsabilité, communiquant les ordres, surveillant ceci et cela, enfin je n'en finis pas. Mais cela m'occupe et je suis content de me rendre utile ainsi.
Nous sommes en ce moment en repos pour vaccination, c'est une bonne chose que je souhaite utile.
J'ai reçu un paquet de Marie Defoulenay et je vais lui écrire pour la remercier. J'ai vu Jean hier, il est tout à fait bien. Recevez-vous mes lettres ? J'ai laissé un tas de papiers et des effets chez M. M... dont je vous ai donné l'adresse à V... ; il y a beaucoup, beaucoup de choses ; je compte bien les reprendre un jour ou l'autre, enfin vous savez où elles sont. Ces gens ont été tout à fait gentils pour moi, écrivez-leur pour les remercier, ce sont des cultivateurs propriétaires assez riches, vous voyez le genre Guillerand, enfin plus petit. Vraiment j'ai été comme à la maison et ils pleuraient quand je suis parti ; je vais les voir de temps en temps et ils me reçoivent comme leurs fils qui sont deux sous les drapeaux à des postes assez exposés.
Je me porte très bien, plein de courage et en bonne santé malgré le mauvais temps. Avez-vous reçu « l'Adieu à la Lorraine »(6) ? Cela me fait une grosse réclame, ce n'est pourtant pas grand chose.
Je vous embrasse bien toutes les deux et tâcherai de vous faire une longue lettre demain.
Je vous embrasse bien fort.
Gabriel Breton
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Tranchées et promotion.

Maison bombardée par les Allemands à Mécrin (Meuse)
M... [Mécrin], le 2 février 1915.
Ma chère Maman,
Je suis de nouveau revenu près des Boches ; tous les jours je vais avec mon commandant faire une petite tournée à côté d'eux.
L'endroit que nous avons à défendre ne vaut pas cher, car toute la journée on reçoit un tas de cochonneries sur la tête que les salauds nous envoient soit à la main, soit avec leur minenwerfer ; tout cela fait plus de bruit que de mal, mais ne laisse pas d'énerver quand même.
Nous creusons la terre comme des lapins et c'est ce qui fera plus de mal à l'autre ; nous en avons fait sauter il y a quelques jours, mais ils ont repris ce que nous leur avons ôté ; et c'est tous les jours la même chose, soit sur un point, soit sur un autre. En somme, nous sommes dans une forteresse, eux aussi et, ma foi, nous ne pouvons rien faire, ni les uns, ni les autres, de très réussi ; cela n'empêche pas que nous perdons de temps en temps du monde, mais je crois que nos canons ne les amusent pas non plus et qu'ils reçoivent largement leur compte par moments.
Que devenez-vous à Decize ? Que pense le pays de la longueur de cette guerre ? Je crois que ceux qui sont à l'arrière ont moins de courage que ceux qui sont sous les balles toute la journée. Du reste on arrive à être indifférent aux balles, aux obus, à tout, et l'on passe à côté des morts sans bien faire attention que c'étaient des camarades d'hier.
Je suis assez heureux et tranquille avec mon nouveau commandant ; si seulement je peux rester longtemps avec lui, ce sera pour le mieux, mais je crains qu'il soit nommé(7) un moment ou l'autre et c'est embêtant, car alors tous les services rendus ne comptent plus. Heureusement que je ne suis pas ambitieux et assez philosophe ; j'ai 6 mois de campagne, des combats nombreux, et aujourd'hui on nous envoie comme officiers des petits jeunes gens sans doute très braves, mais qui ne savent même pas causer aux hommes. Enfin l'important est de faire son devoir et de tenir bon ; les injustices disparaissent vite sous les balles et la mort se charge de l'avancement plus vite qu'on le voudrait.
Je vais toujours très bien ; nous avons été vaccinés pendant notre repos et si cela ne doit pas nous faire de bien, cela ne nous fera pas de mal quand même.
Ma chère Maman, ma grande sœur, je vous embrasse bien fort.
Gabriel.
Avez-vous écrit à M. M... pour remercier ? Vous pouvez envoyer du vin.
M... le 13 [lettre arrivée le 17 février à Decize].
Ma chère Maman,
Je crois que j'ai encore un peu moins de temps à moi depuis que je suis entré en fonction, je suis pris toute la journée et j'en suis content parce que ainsi le temps passe beaucoup plus vite et je n'ai pas le temps de m'ennuyer.
Je vous ai dit que maintenant nous nous relevons tous les 4 jours : 4 jours près des Boches et 4 jours en repos si on peut appeler cela du repos, mais on est tout de même plus tranquille.
Les Boches nous laissent à peu près tranquilles en ce moment et ne nous donnent que la routine journalière ; ils ont sûrement moins de munitions qu'autrefois, cela se fait bien sentir, mais enfin ils sont là et tiennent bon, ce sont certainement des gens qui sont durablement organisés pour ce genre d'exercice.
Vous me dites dans votre dernière lettre que les gens de l'arrière ne sont pas très encourageants et qu'ils sont même découragés, cela ne m'étonne pas du tout, beaucoup ont une frousse intense de venir sur le front et sur le front il y a encore toute une catégorie de gens qui ne font pas la guerre. Il n'y a qu'une catégorie de gens intéressants, ce sont ceux qui, le fusil à la main, le nez au créneau, à 20 mètres des cochons, veillent jour et nuit, sous la pluie et la neige, dans la boue ou sous la gelée ; ce sont ceux-là qui nous donneront la victoire finale et ceux-là ne sont jamais découragés ; les obus tombent, les balles sifflent, les bombes éclatent à droite et à gauche, les engins les plus divers leur tombent sur le nez ; et cependant ils sont là, sales, dégoûtants, pleins de poux, ils veillent quand même toujours, malgré tout ; ce sont les vrais soldats, les autres sont des jean-foutres. Moi-même au poste du commandant, je ne les vaux pas, je suis à l'abri parfois, j'ai des heures de tranquillité relatives, je sais que je peux dormir à peu près tranquille, la cabane est solide et les obus peuvent tomber. Personne ne peut se mettre à leur place ; ils sont extraordinaires et ils ne réclament rien.
Les Boches nous ont sali et déshonoré la guerre, ce sont des bandits et des crapules ; aussi je suis tranquille, quand nous marcherons et quand nous livrerons de vrais combats, il n'y aura pas besoin de brancardiers de toutes couleurs pour ramener les blessés boches, nos hommes s'en chargeront.
On nous a envoyé pas mal de renforts, des anciens blessés, des jeunes, beaucoup de jeunes officiers tout jeunes, pleins de bonne volonté mais... ils ont deux ou trois mois d'exercice, enfin heureusement qu'il reste encore de bonnes vieilles bêtes qui font la bagarre.
J'ai vu il y a quelque temps un cas tout à fait épatant, un vieux sous-officier, 8 ans de service, se battant depuis le début, ayant commandé toute une campagne en pleine bataille, toujours sergent quand on nous amène du dépôt les gens galonnés de neuf mais qui n'ont pas encore vu un mauvais crapouillaud [sic pour crapouillot]. Le pauvre garçon découragé, désolé va trouver le commandant, lui expose son cas, c'était deux jours avant une attaque. Le commandant le fait nommer adjudant ; la suite, le lendemain il saute avec ses hommes dans la tranchée allemande, culbute les Boches, organise la position, résiste à toutes les contre-attaques, le voilà cité à l'ordre et médaillé... mais il aurait pu y laisser sa peau.
Enfin, l'important c'est de gagner. Après la guerre nous réglerons bien ces comptes-là, il y en a qui auront sûrement des comptes assez difficiles à rendre, tant pis. Je crois sûrement que nous allons finir par avoir la victoire finale, car il n'est pas possible que les Boches tiennent si longtemps comme cela, ils perdent du monde tant qu'ils veulent et n'auront pas toujours des fusils et des munitions ; enfin du côté des Russes cela a l'air de mieux marcher, ils ont dû prendre des milliers et des milliers d'individus avec ce système de se battre comme cela ils ne doivent pas du reste pouvoir se battre autrement, ils ont besoin d'être ivres et de se serrer les coudes en hurlant pour se donner du courage ; résultat, c'est qu'ils se font faucher par douzaines, c'est toujours autant de moins.
Je vais très bien, cela même m'étonne assez, mais je suis fait maintenant ; ils sont rares ceux qui sont depuis le début ici et qui ont vu toutes les affaires. Je continue à avoir beaucoup de veine, c'est déjà bien ; les balles, les obus ne me peuvent rien ; il semble que je les sens arriver. Du reste, je crains plus la balle que l'obus ; l'autre jour, ils nous ont lancé au moins 1500 obus... pour 1 tué et 2 blessés. Prenez le poids moyen des obus à 20 ou 25 kg, vous jugez les résultats obtenus.
Hier aussi, en nous promenant, ils nous ont envoyé pour 3 [personnes] 60 obus, ils tiraient toujours que nous étions loin. Ce qu'ils ont c'est des hommes ; ah alors, ils n'en sont pas chiches ; et puis ils ont aussi du cran, ce sont des adversaires qui savent faire la guerre, tous les moyens leur sont bons, ils doivent être également admirablement disciplinés.
L'autre jour nous avons fait exploser un bout de mine, ce qui a dérangé le parapet de leurs tranchées et détruit leurs ouvrages ; un est venu pour remettre les sacs de sable, il est tombé ; un autre, il est tué aussi ; un troisième tombe également ; eh bien, ils sont toujours parvenus à refaire le travail, mais cela leur coûte chaud.
Nous avons aussi un canon que nous avons amené assez près d'eux. Cela ne fait guère leurs affaires, car l'obus tombe à chaque coup en plein dans la tranchée qui est prise d'enfilade ; les salauds ont fait alors des petites tranchées perpendiculaires et ils n'ont pas cédé de terrain quand même.
Alors nous leur faisons des farces, on jette des bombes, on tire des coups de fusil et ils occupent leurs créneaux, croyant à une attaque, alors Boum... L'obus arrive dans le tas et les cochons se mettent à hurler.
L'autre jour, un obus est arrivé tellement bien qu'un bras d'un Boche est retombé dans la tranchée, tandis qu'une des jambes allait se percher sur un arbre. Tout le monde venait en pèlerinage voir la jambe du Boche. C'est la guerre.
Voilà notre moral, nous autres, et nous ne sommes pas des sauvages malgré tout, malgré les pertes, malgré le mauvais temps, malgré les injustices ; l'important c'est d'avoir sa conscience pour soi, de tenir bon et de venger les camarades de toutes les fricoteries [sic], et les petites saletés sont pour les gens de l'arrière.
Je n'ai pas reçu du tout mon complet, je suis navré de cela ; vous ne m'avez pas dit s'il était parti, je ne sais que penser.
Le vin est en route, je le recevrai sans doute un de ces jours ; mais c'est celui de la maison qui de beaucoup est le meilleur. Vous pouvez toujours m'envoyer des petits colis de victuailles maintenant, faites une caisse de choses qui se mangent et envoyez-moi cela à l'adresse indiquée ; cela va très vite, 5 ou 6 jours, bien plus vite que mes pauvres lettres.
Avez-vous reçu « l'Adieu à la Lorraine », ou ma lettre est-elle restée errante ? Il y a du reste une censure sur les lettres en ce moment. Il faut bien que les gens de l'arrière passent le temps.
Je vous embrasse bien fort toutes deux. Comment va mon pauvre Scaff ? Figurez-vous qu'il y a en face [de] ma cabane des perdrix qui s'appellent sous les obus, c'est épatant, elles sont apprivoisées à cela.
Gabriel.
27 Février 1915.
Ma chère Maman,
Avant que le courrier ne parte, deux mots : je viens de recevoir avis de ma nomination ; vous m'écrirez donc maintenant : adjudant de Bataillon au 2e Bataillon.
Je vous ai écrit une autre lettre cet après-midi, je pense maintenant que vous l'aurez en même temps que celle-là.
Je vous embrasse bien fort. Gabriel
Voici l'extrait de ma nomination :
J.B. Adj de Btn.
D'une instruction et d'une éducation parfaite. Peut faire un excellent entraîneur d'hommes car avec la gaîté il a encore tout le cran nécessaire.
Remplit depuis un mois la fonction d'Adj. de Btn. à la satisfaction de son chef de Btn.
Je pense que cela vous fera plaisir de me voir avec ma gaîté du début, c'est plus précieux que tout.
Gabriel.
G. Breton, Adjudant de Bataillon, 56e 2e Btn (Sect. 53).

(1) A la suite d'enquêtes du contrôle militaire sur des courriers suspects, la poste aux armées est réorganisée ; l'instruction du 25 novembre 1914 décide le blocage systématique d'au moins trois jours, afin de permettre aux officiers contrôleurs une censure aléatoire des lettres ; l'instruction du 11 décembre institue 154 secteurs postaux, répartis tout au long du front et dans les villes de garnison ou de dépôt régimentaire.
(2) Le récit en question a été séparé de cette lettre, il n'a pas été retrouvé.
(3) Dans son journal L'Homme Libre, Georges Clémenceau critique le ministre de l'intérieur Louis Malvy, qu'il poussera à la démission. Il lui reproche de ne pas avoir fait appliquer des mesures d'arrestation préventive des syndicalistes et socialistes.
(4) Le 213e R.I. est le doublon du 13e R.I. ; il est composé de nombreux réservistes nivernais. Début 1915, le régiment est stationné sur les observatoires des Hautes Vosges méridionales, et il tient en particulier le Wolfskopf, sommet de 785 m dominant la vallée de Wattwiller, la première ligne allemande tenant le sommet voisin du Hirtzenstein (ou Hirtzstein) lié à la défense allemande de l'Hartmannswillerkopf. De violents combats se sont déroulés pour conquérir la cote 425 et le village de Steinbach.
(5) C.H.R. = compagnie hors rang, rassemblant des services administratifs du régiment et les hommes chargés de l'armement et du ravitaillement.
(6) L'Adieu à la Lorraine : aucune trace n'a été trouvée de ce texte. Poème, récit, chanson ?
(7) Nommé correspond plutôt à promu ou muté.


Textes de Pierre Volut http://histoiresdedecize.pagesperso-orange.fr/index.htm et http://lesbleuetsdecizois.blogspot.fr/ mis en page par --Mnoel 16 janvier 2015 à 18:51 (CET)