Breton Gabriel correspondances d'août 1914 à décembre 1914

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Les premières lettres de Gabriel Breton.

Gabriel Breton en grand costume
  • Gabriel Breton, né à Decize en 1890, étudiant en droit, est mobilisé le 3 août au 56e R.I. à Chalon, où il termine son service militaire. Voici le contenu des premières cartes qu'il envoie à sa mère et à sa sœur :
Chalon-s-Saône, lundi soir, 3 août 1914.
Ma Maman, ma vieille sœur,
Voyage mortel de longueur. J'arrive à Chalon à 8 h et n'ai pas encore été à la caserne. Je suis éreinté. J'ai vu des scènes désolantes partout, au Creusot c'était abominable. Tous les hommes sont calmes et très résignés. Nous savons que la guerre n'est pas déclarée. Qu'il n'y a eu aucun combat. Que les Allemands voudraient bien n'avoir pas fait tant de bêtises.
Ai voyagé avec famille venant de l'Est, il n'y a plus personne à Toul, ni à Nancy, ni sur toute la frontière, sauf combattants. Vous embrasse et écrirai ce soir. Gabriel.
Chalon, lundi dans la nuit, 3 août 1914.
Ma chère Maman,
Je viens de passer à Carnot(1) et je vais coucher au collège où nous sommes ; je vais partir avec le régiment actif 56, à la même compagnie, 10e. Vous pouvez m'écrire à cette adresse toujours tant que je ne vous en donnerai pas d'autres. La guerre doit être déclarée, mais il n'y a rien de bien précis ; quand même, je crois que si l'Angleterre avait agi plus énergiquement, nous n'en serions pas là. J'ai retrouvé tous mes collègues, tous mes anciens camarades, pas gais, ni les uns ni les autres. Les pauvres gens laissent famille, femme, enfants, beaucoup sont mariés. Tous sont fous contre les Prussiens. Je crois que ce sera affreux, vu l'énervement des hommes qui tous en ont cent fois assez. Il y a tout à l'heure au moins 1 million d'hommes à la frontière. Toutes les villes sont évacuées.
Aux dernières nouvelles, les Allemands voudraient passer en Belgique, mais les Belges vont se défendre énergiquement ; ils auront toute l'Europe à dos.
Ma pauvre maman, ma vieille sœur, je crois que nous nous en tirerons quand même. Je vous embrasse bien toutes les deux. La Marie aussi. Donnez mes amitiés aux Loiseau, Buisson, etc. Gabriel.
Chalon, mardi 4 août 1914 ;
Ma chère Maman,
Nous sommes casernés au collège et nous prenons et nous faisons tous nos préparatifs pour partir, mais nous ne savons pas du tout quand nous partirons d'ici.
Nous avons beaucoup travaillé ce matin et c'est un rude ouvrage que tout cet équipement. Nous n'avons jamais été aussi beaux et nous sommes de neuf des pieds à la tête. Nous n'avons aucune nouvelle du centre de la guerre et nous ne savons encore absolument rien, que quelques dépêches qui sont démenties aussi vite.
Tous les chevaux des environs sont ici. De plus, la vie est tellement bon marché, car on ne peut plus faire d'expéditions et les légumes se perdent, et pour un ou deux sous on a des pommes de terre, melons, etc, etc, c'est curieux.
Je vous embrasse toutes deux bien fort et fais partir cette lettre à midi. Gabriel.
Mercredi soir, 5 août 1914.
Ma chère Maman,
Journée bien fatigante, bien énervante, bien déprimante. Nous avons travaillé comme des nègres et c'est fini maintenant. Nous partons à neuf heures du soir. Toute la population de Chalon est déjà sur le boulevard et aux portes des casernes. C'est un spectacle pénible. Les hommes ont beaucoup de courage, mais le vin et l'excitation nerveuse de ces journées y est [sont] pour beaucoup.
Nous avons plus de nouvelles qu'à Decize. Nous avons eu assez vite la déclaration de guerre et les premiers méfaits allemands. Je crois que ce sera une lutte horrible, car ces gens-là se conduisent comme des bouchers et il nous faudra vaincre ou être asservis. Je crois que nous vaincrons, mais ce sera certainement la chose la plus horrible que l'on ait jamais vu.
Ma chère Maman, ma grande sœur, je m'en vais avec bien du courage, le cœur bien gros de vous laisser, mais je crois que je ferai jusqu'au bout mon devoir contre ces barbares.
Je vous embrasse le cœur bien gros avant de partir. Gabriel.
Passavant, Haute-Saône, 12 h, [lettre écrite pendant le trajet en train et postée le 7 août.]
Sommes partis depuis minuit direction Epinal. Nous ne savons pas encore où nous allons exactement. Vais bien. Bruits de victoire confirmés presque officiellement. Beaucoup d'enthousiasme.
Vous embrasse bien fort. Gabriel.
Train arrêté ½ heure. Nouvelles de plus en plus confirmées que nos troupes ont pris Colmar et Mulhouse. 10e Btn Chasseurs s'est fait massacrer mais a exterminé grand nombre Prussiens.
Train prisonniers uhlans et mitrailleuses prises annoncées dans un instant.
Ecrire ce soir quand serons arrivés. G. Breton.
Châtel, près d'Epinal, jeudi 6 août 1914.
Nous venons de débarquer près d'Epinal et nous allons dans un petit village ; nous sommes à une cinquantaine de km des Prussiens. Pas de batailles très grosses, mais des escarmouches à notre avantage. Nous occuperons Munster, Mulhouse et Colmar ; le 10e Btn de Chasseurs n'a pas voulu tirer une seule cartouche et s'est précipité sur les Allemands, ils ont été anéantis mais ils ont fait un mal énorme aux Prussiens et ont permis aux nôtres de passer, paraît-il(2).
Le moral des troupes est très bon. Vous devez être renseignées pour m'écrire mais la correspondance va mal ; je n'ai rien reçu de Decize depuis que je vous ai quittées. Nous sommes arrêtés dans un petit pays sur la Moselle, très gentil, les gens sont abrutis ; il a passé plus de 200000 [hommes] ici depuis cinq jours. Je vous embrasse. Gabriel.

Gabriel Breton raconte les combats de Sarrebourg et Marrexey.

Début de la lettre de Gabriel Breton
Houllanville, 26 août 1914(3).
Ma chère Maman, ma grande Sœur,
Je n'ai guère pu vous écrire durant cette période et les rares lettres que j'ai pu mettre n'ont pas dû vous arriver. Nous avons fait pas mal de besogne et je crois que nous allons avoir enfin quelques jours de répit.
Nous avons été en Allemagne jusqu'à Sarrebourg, mais les Allemands ont refusé de livrer bataille et se sont retranchés chez eux ; nous avons dû les débusquer ; le 20 nous avons livré un combat terrible dans un village allemand, et nous les avons débusqués ; nous avons reculé pendant quelques jours et hier nous avons fait tête et nous avons livré un combat aussi violent ; nous avons perdu bien du monde mais les Allemands ont de très grosses pertes et la partie est très mauvaise pour eux. Ils doivent être pris dans des troupes fraîches et ils vont être culbutés sérieusement ; cela a commencé aujourd'hui et continuer demain.
Nous nous reposons un peu aujourd'hui, nous l'avons bien gagné ; j'ai passé 8 nuits sans dormir, mais je me porte bien quand même ; je pense bien ne rien attraper car si j'avais dû être tué j'y serais déjà. A Gosselming j'ai dû m'en aller du village où j'avais pénétré avec la compagnie en avant-garde, les obus tombaient comme la grêle, je n'ai rien eu.
Hier, je me suis avancé avec toute une demi-section et une dizaine d'hommes d'autres compagnies jusque sur les tranchées ennemies ; l'artillerie française a tellement tiré sur eux qu'ils ont dû se sauver de leur trou ; j'ai fait tirer à répétition sur eux, et je les voyais dans ma lorgnette culbuter comme des pantins ; je suis certain d'en avoir fait descendre une centaine.
Je suis bien content de mes hommes, ils sont bien courageux, il y a comme partout certaines factions pas courageuses, mais il y en a qui se conduisent en héros.
Aujourd'hui je commande 60 hommes, c'est lourd et difficile, mais je suis bien heureux quand j'arrive à un résultat comme hier, c'est la plus belle récompense.
Je vous embrasse bien des fois bien bien fort. Gabriel.
Pas de nouvelles des amis ni des copains, nous vivons comme des brutes.
27 août, 16 heures soir, Mattexey, M.& M. (Enveloppe à en-tête : Vins et spiritueux en gros A. FORTERRE à Rehaincourt (Vosges), lettre postée le 30 août 1914. secteur postal 53.)
Ma maman,
Me suis encore battu toute la journée mais n'ai rien attrapé et me porte bien malgré fatigue et privations.
Je voudrais bien quelques jours de repos mais on ne peut parce que nous nous battons tous les jours.
Le courrier vient d'arriver, j'en profite pour crayonner ces quelques lignes dans un village à demi détruit ; il flambe à quatre ou cinq endroits encore, mais personne n'y fait attention.
Ma maman, ma grande sœur, je vous embrasse bien. Je pense bien à vous tout le temps et cela me donne le courage au milieu de tous les ennuis. G. Breton.
Mattexey, dimanche, le 30 août, [lettre postée le 2 septembre 1914].
Ma chère Maman, ma grande sœur,
Bien triste ouverture de chasse dans la tranchée sous les obus ; depuis huit jours nous sommes face aux Prussiens et nous nous battons presque tous les jours, ce n'est pas gai, nous sommes couverts de boue, mais nous tenons bon et nous faisons beaucoup de mal aux Prussiens ; mais nous ne pouvons songer à les déloger, ce sont nos autres camarades qui le font, car il faut bien le dire, nous sommes éreintés par les nuits sans sommeil, le peu de temps que nous avons pour préparer notre nourriture ; nous sommes restés 40 heures continues dans la tranchée l'autre jour, dont huit sous la pluie, c'est tout dire.
Si nous peinons et nous fatiguons, nous avons au moins la pensée que ce n'est pas inutile, on vient de lire ce matin un ordre du jour à la 1ère et 2e Armées dont je fais partie : voilà 15 jours que nous nous battons sans repos. Et c'est bien juste que nous soyons félicités.
Le champ de bataille est dégoûtant car on n'a pas eu le temps d'enterrer tous les morts ni les cadavres des chevaux tués et cela sent bien mauvais. Je craindrais les maladies plus que les balles qui m'épargnent bien, je crois que je suis privilégié.
Notre compagnie a assez de mal, mais on ne fait pas de batailles sans morts et blessés ; il y a beaucoup de blessures légères du reste, éclats d'obus sans grand danger.
Je suis pour l'instant dans un grand champ de pommes de terre ; nous avons creusé une tranchée très profonde avant le jour et nous sommes dedans ; les obus et les shrapnells passent et éclatent à droite et à gauche, mais ne peuvent nous faire grand mal. Il y a eu une bataille assez forte à notre droite ce matin, mais nous ne savons rien, nous ne sommes que de bons petits exécutants dans ce grand drame qui se passe.
Peu de nouvelles des jeunes gens de Decize. Ai vu Marquet, il est en bonne santé. Michot doit être blessé assez grièvement, c'est tout ce que je sais. Pas vu les cousins.
Ah, notre ouverture de la chasse et nos projets, quand tout cela finira-t-il ? Si nous avions seulement 2 ou 3 jours de repos.
Je vous embrasse, je vous aime bien, j'ai reçu vos cartes et lettres du 23, cela va à peu près. G. Breton.

La chasse aux espions.

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Le 2 novembre 1914.
Ma chère Maman,
Il y a quelques jours que je n'ai eu le temps de vous écrire comme je le voulais. J'ai eu énormément à faire en organisant ce service de renseignements et de contre-espionnage qui a amené, il y a quelque temps, l'arrestation de toute une bande très bien organisée ; j'ai passé des nuits et des journées après cela. Enfin cela commence à s'éclaircir un peu aujourd'hui et tout va bien marcher. Je pense que ces salauds sont très bons pour le mur et les douze balles ; ils ont avoué mais nous n'avons que des renseignements incertains sur les chefs de cette énorme organisation et ce sont eux que nous voulons prendre. Le général nous a laissé entendre que si nous réussissions, ce serait pour nous (nous sommes 3) une très haute récompense, mais je n'ai pas besoin de cela pour faire ce qui me semble être le service le plus important et le plus négligé malheureusement.
Vous voyez que nous faisons toutes espèces de choses en guerre, me voici détective ; je n'aurais jamais cru cela le 3 août en partant.
Les Allemands ont manifesté leur mécontentement de l'arrestation de leurs bons copains en bombardant vigoureusement notre village, sans résultat. Quelques maisons écroulées et brûlées, ce n'est rien, le village restant très habitable. Je possède une très bonne cave qui ne redoute aucun obus ; de plus nous avons des espèces de carrières que nous avons entrepris de faire creuser par des mineurs de Montceau ; quand tout cela sera fini, nous nous moquerons des 280 et autres 305.
L'autre soir, par exemple, j'ai bien cru que j'avais mon compte ; je rentrais vers minuit d'une très jolie tournée et je m'arrête à côté des cuisiniers d'une compagnie qui font leur popote à côté de ma maison, j'allume une cigarette, je fume énormément, trop malheureusement maintenant, et ils m'offrent une tasse de café ; tout à coup, j'entends tirer au loin les batteries allemandes, car j'ai très bonne oreille, et j'entends arriver les obus ; je crie « à plat ! » et je me jette en même temps dans la boue ; j'entends tomber les obus en plein sur nous ; je vous assure que j'ai eu vraiment un peu peur, les gamelles, les murs, les tuiles, tout cela volait de tous côtés ; nous nous sommes tous relevés sans une égratignure, mais les cochons avaient percé la marmite de café et je n'ai pu en boire.
Le 21 novembre 1914.
Ma chère Maman,
Un peu de repos et de tranquillité me permet de vous commencer un très joli devoir ; j'ai été et je suis encore très occupé par de multiples affaires, enquêtes, interrogatoires, perquisitions, confrontations ; enfin je suis sur les routes toute la sainte journée et une grande partie de la nuit. Mais je me porte très bien car je peux bien boire et manger, puisque nous sommes à côté du grand centre de ravitaillement, puis parce que je peux dormir dans un lit, ce qui ne m'était pas arrivé depuis près de trois mois ½. J'ai pu faire laver mes vêtements, mon pauvre pantalon était sale, mais sale, c'était affreux. Si vous pouvez aller à Nevers et me faire faire un pantalon réglementaire en drap bleu réglementaire, ou acheter du drap bleu réglementaire et m'en faire un à la maison, j'en serai très heureux.
Il me faudrait aussi une vareuse de campagne modèle officier en même drap bleu, ce serait épatant. Nous sommes tous en bleu maintenant, c'est bien moins visible que le rouge.
Je ne peux trouver à me faire faire cela par ici, c'est absolument impossible, je ne peux rien trouver, tout est enlevé et des effets de campagne ne durent pas longtemps. Vous pouvez croire.
Maintenant je me porte très bien. Je n'ai jamais été mieux. J'ai l'intention de me faire photographier ce soir ou demain et je vous enverrai cela dans quelque temps ; enfin je ne me plains pas de mon sort et je fais la guerre dans de bonnes conditions maintenant. Il est vrai aussi qu'il n'y en a pas beaucoup pour faire ce que nous faisons à trois. Nous avons découvert à Méc... [Mécrin] une très grosse affaire d'espionnage ; il y a bien quinze inculpés, huit seront sûrement fusillés et je ne crois pas que ce soit du mauvais travail ; puis nous avons aussi certains dangers du métier ; enfin je suis bon ainsi pour faire cela, et puis c'est une espèce de chasse qui me plaît particulièrement ; mais on peut dire que nous étions rudement bêtes en France et que les Allemands étaient terriblement organisés pour nous battre. Vous me dites que le petit Gros est tombé au Bois Brûlé, je le savais depuis quelque temps, mais n'ai pas voulu vous écrire car je n'étais pas certain ; c'est bien malheureux, vous donnerez toutes mes condoléances à la famille, les condoléances d'un soldat qui n'est plus sous le feu que depuis 3 jours ; il n'y a que maintenant que je puis dormir en n'ayant pas le souci d'un pan de mur sur la figure. Je vous assure que je me demande tout le temps comment je peux être là à vous écrire ; il faut bien qu'il en reste, mais quelle terrible chose par instant. Mais je pense que nous vengerons tous ces morts d'ici peu, gare aux Boches quand nous ferons nos cantonnements chez eux, j'espère bien voir ce jour-là.
Vignot, le 10 [décembre 1914].
Ma chère Maman,
J'ai reçu hier soir un petit colis avec ma pile et la lampe, le couteau et toutes les affaires ; je suis tout à fait content maintenant car c'est la guerre pour les lampes et les piles ici. Rien de nouveau à part cela, nous menons une existence monotone ; j'ai pour moi que mes clients [m'] occupent toujours bien et j'ai toujours un tas d'affaires sur les bras ; je vais peut-être être détaché à l'Armée un de ces jours, je n'y tiens guère car je suis très tranquille comme cela et ne dépends de personne autre que d'une seule personne ; jamais je n'aurais cru faire la guerre en Sherlock Holmes ou Nick Carter. Le plus beau c'est que j'ai une veine admirable, sur huit clients cinq ont été fusillés et trois autres condamnés à perpétuité, c'est un record ; il paraît que j'ai un talent particulier pour faire parler les gens qui ne veulent rien dire. D'autres enfin - c'est une révélation - qui l'ont dit. Quand j'aurai un moment, je ferai une très jolie histoire sur ma première affaire ; du reste c'est passionnant comme la chasse, je passe volontiers les nuits à l'affût. L'autre jour j'ai aussi à mettre sur pied une très grosse affaire qui me mènera peut-être qq jours à Nancy car c'est de là que partait tout le travail, pour cette malheureuse région.

Autres correspondances.

Lettre de Jean Petitjean à sa cousine Marguerite Breton
Le 26 décembre (carte adressée à Mlle Guite Breton).
Deux mots ce soir pour te dire que j'ai reçu récemment un colis de Mlle Pietre, un des Loiseau et aujourd'hui la veste. Je suis gavé de toutes sortes de bonnes choses et je ne sais où mettre tout ce dont on nous accable. Enfin c'est la guerre. Avez-vous bien réveillonné ? Moi, j'ai fait un très bon réveillon dans ma cave à M... Cela ressemblait au Caveau des Innocents(4). Toute la nuit de Noël les obus, les balles n'ont cessé de siffler de tous côtés, très curieux.
Puis nous avons eu messe de minuit, neige ; enfin tout ce qu'il faut ; je te raconterai tout cela demain, quand j'aurai une minute. Aujourd'hui, à V...[Vignot], demain à Cy [Commercy], je n'arrête pas. Le plus malheureux pour nous c'est que nous perdons notre colonel qui passe général(5), cela nous embête bien.
Viens de recevoir lettre de maman. Vous devez avoir les autres photos.
Ma chère sœur, je t'embrasse bien pour Noël.
Gabriel.
Le 29 décembre 1914.
Ma chère Maman,
J'ai écrit pas mal de lettres de jour de l'an tous ces temps-ci, et je crois bien que celle-ci vous arrivera après le premier janvier, mais cela ne fait rien.
J'ai reçu tous ces jours-ci différents paquets ; j'ai eu le petit paquet avec les piles et en même temps je recevais le paquet de Noël : la dinde était très bonne, enfin nous avons bien réveillonné et nous avons mangé un tas de bonnes affaires dans une très bonne cave bien voûtée de crainte d'un gros obus : il faut toujours prendre ses précautions.
Notre artillerie a sonné la sirène aux Boches toute la nuit, c'était effrayant de penser [à] ce qu'ils ont dû recevoir, enfin cela les dresse et ils en ont rudement besoin car ils sont ici aussi tenaces que les loupes de bois après les poils du Scorff et pourtant Dieu sait si nous en faisons une marmelade ; ils ne tirent presque plus le canon, et leurs obus ne valent presque plus rien, les ¾ n'éclatent pas.
Quand nous sommes partis, nous pensions bien finir rapidement, je pense moi que nous ne sommes pas encore à moitié du chemin et que nous avons encore beaucoup à faire, mais nous y arriverons bien quoique ce soit long.
Je vous enverrai bien des relations que j'ai faites de différentes actions auxquelles j'ai pris part; mais une note très sévère a reparu ces jours derniers car un tas d'imbéciles écrivent sans doute dans les journaux et le général Joffre croit bien d'arrêter tout cela, c'est bien fait. Je tâcherai de m'arranger.
Je vais toujours bien, mais je me fatigue assez vite, je crois que cela tient au manque d'entraînement ; rester toujours en place ne fait pas les jambes.
Je compte bien que nous avancerons un jour ou l'autre et que nous irons faire le siège de Metz, nous sommes voués aux trous. J'aurais préféré aller en Alsace car ça doit être rudement réconfortant de se trouver dans ce pays-là. Notre bon vieux colonel est parti commander une brigade dans ces régions. Nous le regrettons tous bien vivement, c'était un chef et un très brave homme, nous y avons bien perdu – il a pleuré comme un enfant quand il a quitté son régiment et il pouvait à peine nous dire adieu.
Avez-vous pensé à mon porte-carte ? Et mes habits ? Je voudrais bien les avoir. Avez-vous reçu des nouvelles de l'oncle et des cousins et cousines ? Jean est cycliste au 1er [R.A.], il est aujourd'hui remis de ses fatigues, il est toujours en vélo et fait un tas de commissions pour les copains, très serviable comme toujours, il ne se fait pas de bile et prend les jours comme ils viennent.
Nous avons eu dernièrement de la veine d'être encore tous là ; dire qu'il y a des pauvres malheureux qui ne peuvent remonter une fois sans être aussitôt par terre.
Ma maman, ma grande sœur, je vous embrasse bien fort pour le jour de l'An. Je nous souhaite une bonne fin de la guerre et une prompte aussi. Pour la nouvelle année, ce sera suffisant. Avez-vous mes autres photos ? Je vous en ai envoyé de 3 espèces et des petites. J'enverrai les autres aux camarades lorsque le photographe les aura terminées, mais il est surchargé.

(1) La caserne Carnot, à Chalon-sur-Saône. Le collège est actuellement le Lycée Pontus du Thiard.
(2) Information fausse : le 10e BCP n'arrive sur le front que le 7 août. L'occupation de Mulhouse ne se produit que le 8 août et elle ne dure qu'une journée. Quant à Colmar et Munster, elles ne seront prises qu'à la fin de la guerre. Les « bobards » circulent...
(3) Ces lettres, écrites fin août 1914, sont parvenues à leurs destinataires decizoises au début de septembre.
(4) Le Caveau des Innocents, ou Caveau des Halles, 15 rue des Innocents, était un cabaret célèbre situé dans les anciennes cellules des moines qui s'occupaient autrefois du cimetière des Saints-Innocents. Cf. Georges Cain, Les Pierres de Paris, site Internet paris-anecdotes.fr/paris-la-nuit-en-1910.
(5) Le colonel Louis Garbit, né à Lyon en 1863, commandait le 56e R.I. depuis le 30 août 1914 ; il va désormais commander la 141e Brigade ; il est remplacé par le lieutenant-colonel Duchet.


Textes de Pierre Volut http://histoiresdedecize.pagesperso-orange.fr/index.htm mis en page par --Mnoel 13 août 2014 à 12:47 (CEST)