Archives paroissiales de Cosne

De Wiki58

Archives de Cosne : un souvenir de la classe de rhétorique

Lorsqu’on prend de l’âge, les papiers s’accumulent et on doit se débarrasser de ses vieux documents. C’est ainsi que pour conserver mieux les registres paroissiaux de la paroisse Saint-Aignan de Cosne, diocèse d’Auxerre, on les a fait relier en de gros volumes et pour servir de page de garde du registre original de 1682, on a employé une page couverte d’un beau texte latin imprimé en gros caractères ; les pages suivantes du même texte se retrouvent aussi dans le reste du volume(1).

Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV

Ce texte, écrit en latin du XVIIème siècle, dont il reste quatre pages, chacune intitulée successivement Actus I, Actus II, Actus III et Actus IV, est un canevas ou un résumé, ce qu’on appelait au XVIIème siècle le programme d’une pièce de théâtre: Charilas, tragédie d'après Plutarque. En effet, pour chaque scène des différents Actes, il n’y a que quelques phrases courtes, sorte de résumé assez bref. L’ensemble permet de suivre l’action et d’imaginer les jeux de scène, les dialogues et même les décors possibles. L’absence de conclusion montre qu’il y avait un Actus V qui n’a pas été retrouvé, mais qui est toujours présent dans les tragédies classiques.

L'argument

Plutarque a écrit une Vie de Lycurgue en parallèle avec celle de Numa(2), et c’est de cette biographie qu’est inspiré le texte latin de cette pièce.
Au VIIIème siècle avant J.-C., à Sparte, Polydecte, fils aîné du défunt roi et frère de Lycurgue, devient roi à son tour. Lorsqu’il meurt, Lycurgue le futur législateur, doit monter sur le trône. Mais il apprend que sa belle-sœur Erigone est enceinte et que si un garçon doit naître d’elle, il sera le nouveau roi de Sparte. La veuve enceinte, propose alors à Lycurgue de se faire avorter, s’il consent à l’épouser pour qu’elle reste reine. Lycurgue refuse et l’enfant naît… Lycurgue le nomme Charilas et tout en régnant à sa place, il l’élève en secret avec un autre prince lacédémonien, Agenor. Elbie, fille aînée d’Erigone, s’éprend des deux garçons. Un bruit court dans Sparte que Lycurgue cache l’enfant royal, Erigone souhaite sa mort, Elbie cherche à savoir lequel des deux princes est son frère, et le peuple de Sparte manifeste contre Lycurgue. Celui-ci prend alors la décision de désigner publiquement le jeune roi et de punir l’autre prince comme meneur de la révolte populaire. A Charilas, désigné comme roi de Sparte, Lycurgue demande la grâce du prince Agenor, puis il accorde la main d’Elbie à Agenor. Erigone se suicide.
Dans le courant du XVIIème siècle d’autres pièces de théâtre ont été écrites sur le thème de Lycurgue, comme la tragédie de Lycurgue, par P. Vaubert, imprimée à Rouen en 1671(3). La pièce dont nous avons retrouvé le texte latin, très probablement édité à Bourges, a été donnée aussi en 1672, à Caen (Calvados), en français, dans un collège de Jésuites(4).

Cette pièce dont le programme est conservé dans les registres paroissiaux de Cosne, n’a peut-être jamais été imprimée in extenso, mais un tel programme était plutôt un guide qui permettait à des collégiens d’improviser des scènes et des dialogues pour se familiariser avec la langue latine indispensable pour tous les lettrés de cette époque. En effet, on jouait une ou deux fois par an(5) des pièces de théâtre dans les séminaires diocésains ou les collèges qui avaient des élèves en classe de rhétorique(6)(7). De nombreuses villes de notre région ont utilisé de tels exercices pour leurs élèves : Bourges, Nevers, Auxerre, Orléans, Vendôme, Blois, par exemple, le plus souvent dans les établissements tenus par les Jésuites ou les Pères de l’Oratoire, mais aussi dans les autres collèges ou séminaires. Il est donc possible qu’un lettré de Cosne, peut-être un des curés de Saint-Aignan, ayant été formé dans un de ces établissements, ait gardé ces feuillets pour l’usage que l’on a vu.

Les acteurs

Sur chaque page avant le résumé de l’acte, les intervenants sont indiqués avec la mention « Proloquetur : », ce qui désigne un étudiant lisant à haute voix le prologue de chaque acte. Souvent dans ce genre de programme, on trouve après le résumé du dernier acte une page mentionnant tous les acteurs ayant participé au spectacle, mais malheureusement dans notre cas il manque l’acte V et cette dernière page.
Les noms de ces lecteurs sont indiqués, en latin bien sûr, suivi du nom latin d’une ville ou son gentilé, toujours en latin. Ex. : PETRUS VAUVRET Monslucensis.
Les villes indiquées, lieux d’origine de ces lecteurs, appartiennent pour la plupart au diocèse de Bourges(8) : Bourges le plus souvent, Aubigny ou Montluçon, mais aussi Blois et Bourg, plus éloignées.
Les familles de certains de ces élèves sont aisément identifiables. Ainsi, le lecteur de l’Acte I, Henri GAYAULT de CRU, appartient à une famille de Bourges, les GAYAULT, seigneurs de Menetou, Cru et Biou. C’est une famille noble dont les membres occupent des emplois de conseillers du roi au Présidial de Bourges.
Les lecteurs de l’Acte II, Nicolas BOULLIER, Joseph MOREAU et Philippe BARAT portent des patronymes fréquents à Bourges, difficiles à identifier. De nombreux BOULLIER signent les registres d’Aubigny-sur-Nère (Albiniacus) où ils tiennent plusieurs commerces.
Parmi les lecteurs de l’Acte III se trouve d’abord un étudiant originaire de Blois (Loir-et-Cher) : Charles BRISACIER. La famille de BRISACIER est une ancienne famille noble blésoise qui a donné au XVIIème siècle de nombreux prêtres et religieuses, soit dans les Missions étrangères, soit dans l’Ordre de la Visitation.
On trouve à Montluçon la famille de Pierre VAUVRET, dont le chef est président du grenier à sel de cette ville de 1658 à 1676. Des VAUVRET de la même famille, encore plus nombreux, vivent à Huriel (Allier) à la même période.
Pour Louis GUIMONT, l’identification n’est pas claire : ce patronyme est inconnu dans le diocèse de Bourges à cette époque et la ville d’origine indiquée, Bourg (Burgensis), ne semble pas non plus dans ce diocèse.
A l’acte IV interviennent Charles du BROUTE, de Bourges, dont le patronyme ne se retrouve nulle part dans les archives que nous avons consultées, et Balt. Bert. du LIS S. GEORGE, venant de Be. [?]. Il s'agit probablement d'un fils de Gilbert BERTRAND du LIS SAINT-GEORGES d'une famille berrichonne ayant donné des gouverneurs à cette province(9).
A cette même période, des élèves nivernais se trouvaient dans de nombreux collèges loin de chez eux et participaient aussi à des pièces de théâtre ou à des ballets pour les fêtes desdits établissements(10).

A la lecture de ces pages émouvantes, on ne peut qu’imaginer les élèves des collèges de Bourges au XVIIème siècle, s’efforçant d’apprendre le latin et de mettre en scène les Vies de Plutarque. Il n’est en rien impossible que des prêtres de Cosne aient été formés au séminaire de Bourges, bien que leur paroisse dépende de l’évêché d’Auxerre : les liens étaient fréquents entre ces villes grâce au pont de Cosne où passait la route qui conduisait d’Auxerre à Bourges, très fréquentée à cette époque. Le chanoine TOLLERON, curé de Saint-Aignan, bien que d’origine nivernaise, donne la sépulture à Cosne le 11 mars 1663 à une parente, Louise TOLLERON, qui était veuve de Edme DOURT, notaire royal à Bourges. Son successeur Philippe BASSET (1634-1704) était en fonction en 1682, au moment où il a rédigé les registres paroissiaux qui ont été reliés avec ces feuilles imprimées.

La conservation de ces documents qu’on découvrait autrefois au hasard des recherches en feuilletant les registres paroissiaux, permettait de compléter les sources sur de nombreux sujets(11), mais la non-communicabilité de ces registres ne permet plus de telles découvertes, car bien sûr, ces pages du document original ne sont pas souvent numérisées.

Notes

Cet article a fait l'objet d'une publication dans Blanc-Cassis, n°134, mars 2014, C.G.H.N.M., Nevers
(1) Archives communales de Cosne-Cours-sur-Loire. Registres de la paroisse Saint-Agnan.
(2) Plutarque, Vies. Tome I. Thésée, Romulus; Lycurgue, Numa. Paris, Les Belles Lettres, 1993
(3) P. Vaubert, Lycurgus tragœdia, Rouen, Richard Lallement, 1671, in-4°, 8 p.
(4) Charilas, tragédie qui sera représentée sur le théâtre du collège royal du Mont, de la compagnie de Jésus, à Caen, pour la distribution des prix fondés par Monsieur Morant, baron du Mesnil-Garnier le XXIIIe jour d’août… MDCLXXII Caen, J. Cavelier, 1672
(5) en particulier à l’occasion de la distribution des prix, au mois d’Août.
(6) la Rhétorique était l'équivalent de la classe de Première de nos lycées, mais l'enseignement était fait en latin.
(7) Louis Desgraves, Répertoire des programmes des pièces de théâtre jouées dans les collèges en France (1601-1700), librairie Droz, Genève, 1986
(8) Guy Devailly, Histoire des diocèses de France. Le diocèse de Bourges, Paris, Letouzey & Ané, 1973
(9) Jacques Le Marois, Généalogie de la famille BERTRAND, Geneanet. Jean de LYS, tout court, était notaire royal à Vierzon à ce moment.
(10) Des étudiants de Nevers (de FONTENELLE, de LANGERON, de LUMES, MORET) fréquentaient les collèges parisiens, un autre de Clamecy (BARBIER) s’instruisait à Orléans, ceux de la Charité (BEAUFILS, GODINOT, LE VEILLE) préféraient un collège de Nanterre (92), etc. mais en revanche des étudiants du collège de Bourges se recrutaient dans le Nivernais (COQUELIN, ROUSSIGNOL de la Charité, GASCOING de Saint-Pierre-le-Moûtier) et aussi dans d’autres provinces et même à Paris.
(11) Archives départementales de la Nièvre (AD 58) Microf. 5Mi 249/914


Alain Raisonnier 24 avril 2020