Cahier de Léon Hogard 1917 (1)
De Wiki58
Aller à la navigationAller à la recherche
- Nous retrouvons Léon Hogard au début de l'année 1917. Il a changé de régiment et remonte au front près de Fismes (Marne).
- « L'hiver est doux jusqu'au 20 janvier, jour de notre départ en renfort. La neige tombe à gros flocons. Nous sommes une trentaine, habillés de neuf des pieds à la tête, sous le commandement d'un lieutenant deux galons, pour rejoindre le 9e Régiment de Zouaves.
Nous descendons du train, la terre est couverte de dix centimètres de neige. Nous cheminons jusqu'à la demeure où est logé le colonel. Cette maison, ornée d'un perron, est située dans une avenue plantée d'arbres.
Nous sommes au garde-à-vous, derrière les faisceaux. Le colonel paraît, grand, vêtu d'un manteau kaki, raide ; on dirait qu'il a avalé une queue de billard, le regard dur. Sa première parole est pour nous faire enlever nos chéchias et nous faire remarquer que les cheveux sont trop longs. Comme le lieutenant est resté couvert, ce qui était logique, il s'attire ces mots : "Vous aussi." Il se découvre pour entendre que lui aussi avait les cheveux trop longs.
J'ai compris dans quel régiment nous étions tombés. Ceci avait lieu aux environs de Bar-le-Duc. Je suis affecté à la 9e Compagnie et là les histoires du colonel nous sont contées.
J'apprends d'abord que mon bataillon s'est presque entièrement rendu aux Allemands dans la Somme, en novembre, à Sailly-Saillisel, et que le colonel qui s'appelait Gross avait son père commandant une batterie allemande.
J'ai vu que, lorsque le colonel visitait un cantonnement, tous les zouaves se planquaient pour ne pas le saluer. On l'appelait le "Taub"(1).
Un jour qu'un capitaine avait demandé à acheter du pain remboursable, il a répondu : "S'ils n'ont pas assez à manger, qu'ils mangent de la m..."
La neige tombe, il y en a 25 centimètres. En marche, on s'en tire ; mais, la nuit, il fait bien froid dans les granges. Les souliers souvent sont gelés quand on les chausse, le matin.
M. Gross nous quitte et c'est M. de Marçay, commandant le 1er Bataillon, qui prend le commandement du 9e Régiment de Zouaves. Le changement est total : pain et vin remboursables dans les compagnies ; la discipline est un peu moins stricte. Quand le père du régiment visite les cantonnements, il s'inquiète de la soupe, la goûte, serre quelques mains. Les zouaves se pressent, saluent, il s'entretient avec certains du froid, du service, de l'alimentation ; c'est un père. Aussi, lors de l'offensive du 17 avril, il demandera à son régiment ce qu'il voudra. Notre commandant, M. Aimboux, est mutilé de guerre ; il a la main gauche inerte et toujours gantée. Nous l'appelons "Papatte". Il s'occupe beaucoup de nous et, souvent, entre en conflit avec les habitants pour obtenir des locaux moins froids que les granges pour nous servir de chambres à coucher.
Nous embarquons à Chezy-en-Orxois. Les roues des camions sont chaînées ; il fait un froid... dans ces camions ; je préférerais de beaucoup marcher. On ne nous demande pas notre avis. Nous débarquons aux environs de Fismes. Mais, comme toujours, il nous faut faire deux étapes pour être rendus. La marche fait du bien, mais elle est extrêmement pénible ; on glisse et plusieurs tombent. Avec tout le barda, ce n'est pas drôle.
Enfin, voici les baraques qui doivent nous recevoir, pas loin de Longueval. Elles sont de construction toute récente. La neige est à peine fondue à leur emplacement.
Pas un brin de paille ; le sol nu et boueux : c'est là que l'on va dormir. Je demande trois volontaires et nous voilà partis à l'aventure pour trouver de quoi se coucher. J'avais aperçu dans les arbres des chevaux d'artillerie. J'en avais déduit qu'il pourrait se trouver là de la paille et du foin. Ainsi fut fait. La nuit venue, c'est trois balles de foin dérobées à ces pauvres chevaux qui servirent de matelas à l'escouade. D'autres nous imitèrent et, le lendemain, la ration de ces malheureux animaux a dû être bien maigre.
Le lendemain, après une nuit passable (à vingt ans, on dort), je me lève un des premiers. J'ai faim : les rations touchées l'avant-veille sont loin et les cuisines, qui nous suivent au pas de leurs chevaux, ne sont pas arrivées.
Une idée me vient. Des territoriaux sont là, dans la baraque voisine ; ils sont les constructeurs de ces baraques. Ils prennent le café et le casse-croûte. Je pénètre chez eux et leur demande à haute voix s'ils ne pourraient pas nous donner leur rabiot et, sur leur réponse affirmative, je cours chercher deux hommes et une toile de tente, et la quête commence.
Des morceaux de pain de toutes grosseurs, des morceaux de viande tombent dans la toile tendue qui défile devant eux, tenue aux quatre coins par deux zouaves. La récolte est abondante et j'ai vu, pendant notre quête, bien des yeux se mouiller, car beaucoup de ces vieux soldats auraient pu être nos pères. Ils donnaient ce qu'ils avaient en mains : le morceau de pain et le morceau de bouilli tenus sur le pouce. Après un merci chaleureux, et revenus au milieu des camarades, le sergent fit une distribution équitable entre tous ceux de la section.
Dans l'après-midi, j'ai trouvé Charles Wolsack, de Tonnoy, sous un marabout (grande toile de tente). Il était maréchal des logis à l'échelon du 39e Régiment d'Artillerie.
Tout le train d'équipage était parqué sous les arbres. Les chevaux étaient étiques, et c'est peut-être à ces pauvres bêtes que nous avions dérobé du foin pour ne pas crever nous-mêmes, cette nuit-là, dans la boue.
Puis, c'est le départ, le lendemain. Les cuisines nous ont rejoints et le ravitaillement est assuré. Il fait froid et, pour la première fois, je vois une excavatrice qui creuse des tranchées de soutien. Puis, c'est Bourg-et-Comin que nous traversons. Tout le long de la route, dans chaque bosquet, sont dissimulés les dépôts de munitions. À un carrefour, nous traversons, sur un pont de planches de plus de dix mètres de long, le cratère d'une explosion. Je me demande bien quel calibre a pu faire un pareil trou.
Puis c'est Pargnian. Nous sommes logés dans une cabane de tôles ondulées, assez grande pour la compagnie, et cependant nous n'en occupons que la moitié, tellement nous nous emboîtons les uns dans les autres pour nous tenir chaud. Le froid est intense. Le fumier sur lequel nous dormons ne conviendrait pas même à des porcs. C'est là que nous dormirons jusqu'à l'avant-veille du 16 avril, jour J de l'attaque du Chemin des Dames.
Tous les matins, il faut dégeler les godillots avant de les mettre. Tout combustible est bon : lettres, enveloppes, papiers qui entourent les cartouches, tout servira. On grelotte en buvant le café et on est heureux de partir au travail pour se réchauffer, car nous travaillons dur, dans un sol gelé à soixante centimètres, pour aménager des pistes. Chaque coup de pic fait gicler la terre à la figure.
J'ai constamment faim. La demi-boule est touchée vers seize heures ; une demi-heure après, elle est dévorée, et c'est la ration du lendemain. Le vin est gelé : ce sont des glaçons qui tombent dans le quart et c'est avec une hache que les cuisiniers partagent les boules de pain.
Nous avons pourtant un caporal d'ordinaire épatant. Tout le ravitaillement est dans sa baraque, sous des couvertures, à proximité d'un brasero ; mais il fait si froid... Il ne ménage pas le bouillon et personne ne le trouve trop gras. Nous sommes servis à la cuisine roulante même. La gamelle pleine tenue des deux mains, quel délice de boire à pleine bouche : la chaleur pénètre jusqu'aux doigts de pieds. Ce vieux Poujade - c'est le cabot d'ordonnance - se laisse quelquefois attendrir et me donne un peu de rabiot. On lui pardonne sa crasse et sa faconde de méridional. Véritable école d'humilité : c'est assez dur de mendier.
Un jour de pause, je suis allé sur le plateau ; la neige y était moins épaisse, parce que balayée par le vent. Il y avait des embryons de tranchées et toutes sortes de vestiges que je connaissais bien. Au cours de mes recherches parmi les débris, j'ai trouvé un bidon anglais à moitié enterré et, dans ce bidon, de l'alcool qui n'était pas éventé, comme peuvent en témoigner les gars de l'escouade, après de longs mois d'exposition en plein air.
Une autre fois, talonné par la faim, c'est à un cuisinier de 155 long, logé dans une grotte, que j'ai demandé du pain. Il en avait un peu. Il était moisi. J'en ai cependant rempli ma musette et partagé avec quelques camarades. C'est dur d'avoir faim. Il m'est arrivé de manger du pain trempé de sang. Je le décrottais tant bien que mal avec le couteau et le mangeais sans en penser plus long.
Certain jour que nous préparions le chantier au moyen de mines, je dis aux copains : "Je vais me faire évacuer." J'ai laissé mes fesses à l'air, tout en m'abritant derrière un tas de pierres. Et pan ! La mine saute et je reçois un quartier de terre gelée à la fesse, qui me paralyse la jambe droite. Hélas ! pas de sang ! J'ai boité une bonne semaine et j'en ai entendu des quolibets ! Jusqu'au sergent qui s'y est mis et nous avons bien ri.
Un autre jour, de garde de préventionnaires(2) au conseil de guerre, j'ai vu deux officiers, ne portant pas les écussons des officiers du coin, questionner les punis sur leurs régiments, la division, sur ce qu'ils faisaient, etc...
Ce n'est qu'après leur départ que j'ai trouvé leur interrogatoire insolite. Ce ne pouvait être que des espions. Je ne les ai pas signalés, j'ai trop réfléchi. Il aurait pourtant été facile de les arrêter si j'avais eu un tant soit peu d'initiative. »
(1) Allusion aux avions allemands Taube (= Pigeons) qui survolaient régulièrement les lignes.
(2) Le préventionnaire est en droit une personne effectuant de la prison avant son jugement.
Texte de Pierre Volut http://histoiresdedecize.pagesperso-orange.fr/index.htm et http://lesbleuetsdecizois.blogspot.fr/ mis en page par Martine NOËL 15 janvier 2017