Réseau autour de l'abbé Bourgoin

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Tu l'appelais Jacky

  • Marcel Hongrois (1924-2003), dit Pierrot, Médaille de la Résistance, Croix de guerre avec Palme, étoile d'Argent, Trois étoiles de bronze, Citations à l'ordre de l'Armée et de la division, Croix du Combattant volontaire de la Résistance, Croix du combattant Volontaire 39-45, Croix du Combattant de Moins de 20 ans, Médaille des Blessés, Médaille de la Reconnaissance de la Nation, Officier du Nicham-Iftikhar, Chevalier du Mérite Agricole, Chevalier des Palmes Académiques.
    Marcel Hongrois s'engage très jeune dans la Résistance, dès 1940, en Côte d'Or en y organisant des caches d'armes suite à la débâcle des armées lors de la bataille de Saulieu.
    Avec Georges Lamotte (Normalien de la promotion des fusillés de Dijon), il organise un réseau F.T.P.F. dans la région de Saulieu, puis un maquis armé en décembre 1943 à Molphey, avec l'aide clandestine de Jacques Duclos et de la famille Virlouvet du P.C.F de Saulieu. Le maquis est attaqué sur dénonciation (16 et 17 Mars 1944) et Georges Lamotte est déporté ainsi que son frère, mais Marcel Hongrois poursuit son combat au sein du Front National de Dijon (Organe politique du réseau F.T.P.F.)(1).
    Il est affecté comme exécuteur N° 1 dans les villes de Dijon, Beaune, Châlon-sur-Saône, Les Laumes, Chatillon, Nevers et Paray-Le-Monial (Voir Etat signalétique des Services rendus à l'Armée, Lyon, 1er Octobre 1946). Lui sont confiées des missions comme celle du 26 Mars 1944 à Nevers pour laquelle Marcel Hongrois écrit :
« Grand-Père (Alfred Gross chef du Réseau Turma-Vengeance-SOE-Buckmaster(2) de Saône et Loire) m'introduisait dans Nevers.
Un officier d'une mission Jedburgh, blessé et fait prisonnier, est détenu sous bonne garde à l'hôpital de Nevers. Gestapo et Milice à Darnand renforcent le dispositif de sécurité. J'avais avec moi une quinzaine d'hommes préparés à toute éventualité et prêtés par le Mouvement de Résistance Vengeance.
Les Miliciens veillaient autour du bâtiment, le corps-franc Pierrot allait, avec le courage au cœur, tous bien résignés, opérer la nuit du 26 Mars. Après une attaque bien menée, les murs sont franchis, débarrassés de leurs vils gardiens : bond dans les salles, combat facile au poignard, lessivage au pistolet, délivrance de l'officier. Mission accomplie. Perte nulle, du beau travail !
Mais, ne suivant pas les dures consignes imposées, un de mes hommes est capturé par la Gestapo dans une rue de la ville, le 27 mars. Conduit à l'École Normale, il parle ; encore une fois mon nom est révélé ainsi que mes nombreux états-civils.
À 13 h 15, je dois quitter Nevers pour Dijon par chemin de fer afin de rendre compte à notre radio des résultats de l'opération, résultats dont nous devions tenir Londres informé. Mais les Allemands veillent, c'est la rafle en gare. Après une tentative d'évasion bien vite avortée et menottes aux poignets, après avoir été roué de coups de crosses sous les yeux effarés de mères suppliantes, je me présentai, bien encadré, à ces messieurs de la Feldkommandantur. Que m'importait alors leur rencontre, un jour ou l'autre je devais le faire mais quelle ne fut pas ma stupéfaction d'y retrouver, dans un état semblable au mien, mes hommes du corps-franc. Bien vite revenu de mon ahurissement, je lus dans leur regard la volonté de mourir sans parler.
Ce fut, après quelques entremets très chers à la Gestapo et aux S.S., mon interrogatoire, en présence de mes hommes. Vingt heures durant, j'ai souffert mais aucun nom n'est sorti de ma bouche, aucune larme n'a coulé de mes yeux. Mes hommes, heureusement, n'ayant aucune connaissance de ce que j'avais fait de l'officier évadé de l'hôpital. Se relayant d'heure en heure, les huit colosses de la Gestapo frappaient, le sang coulait des corps schlagués mais ils s'acharnaient voulant à toute force connaître le total de mon effectif, le poste émetteur, les caches d'armes parachutées. Aucun mot n'est assez fort pour dépeindre ces heures douloureuses, ces heures du combat pour l'honneur mais où l'on souhaite la mort. Lentement nos forces faiblissaient. Mon petit Bébert, enrôlé à 16 ans..., resté près de moi, niait, lui aussi. Son regard, son visage imberbe, sa jeunesse, ont montré aux Fritz qu'un vrai Français savait mourir sans parler, sans regrets. Puis ce fut le secret, dans un ignoble réduit où soufflait un vent glacial, où il était interdit de se coucher, harassé par l'interrogatoire, assommé de coups, harcelé par les miliciens, assoiffé par une fièvre délirante et le bol d'eau saturé de sel, que, de temps à autre, un milicien rayonnant nous tendait et bien vite nous retirait, réduit à boire dans la tinette, une vague prière montait en moi et suppliait l'être suprême de m'apporter la délivrance dans une mort rapide. Et les coups continuaient à pleuvoir. Mes sorties du secret consistaient à aller assister à des pendaisons et aussi à une vision que je ne peux encore oublier. Dans la cour, une dizaine de maquisards étaient alignés, tous nus, pieds et poings liés à des poteaux. Une superbe Gretchen se pavanait auprès d'un officier teuton et admirait des brutes qui passaient les testicules des terroristes à l'eau bouillante puis à la teinture d'iode... Et l'on me dit parfois qu'ils sont gens à pardonner ! Tous ces hors-d’œuvre bien préparés par des brutes conscientes étaient faits pour me montrer ce qui m'attendait encore... Trois jours et trois nuits passés dans les vastes salles de l’École Normale de Nevers (où, autrefois, morale et instruction civique étaient professées à des jeunes gens libres), dans ces salles transformées en chambres de tortures, en lieu de cauchemar, d'où bien peu d'hommes sont ressortis vivants. Dans une chambre aménagée, nous étions intoxiqués par un gaz et ramenés à la vie en nous plongeant dans une baignoire remplie d'ammoniaque. Les coups de cravache et de bottes, qui nous faisaient chanceler et courber le dos, nous rappelaient qu'il ne fallait pas se hasarder à tomber. Les plaques chauffées à blanc, où tantôt il fallait courir et tantôt marcher ; à la pendaison par les pieds ; les fers rougis qu'ils nous passaient à travers les testicules ; la baignoire où les glaçons nageaient, tout cela ne fit que crisper nos regards, dans une détermination farouche.
Mais le secret m'ouvrit à nouveau sa porte. Et, par un beau matin d'avril, dans mes rêves de fou, les pas pressés de mes gardiens se rapprochèrent. Devant le mur de la cour, alignement à coups de crosses, discours de l'officier S.S., lecture de la sentence d'un tribunal où personne n'avait comparu, énoncé du verdict : la peine de mort. Bébert se pressa dans mes bras et m'embrassa. Il saurait, ce gamin, mourir en héros. Mais nos bourreaux n'en avaient pas encore terminé et leur mise en scène durait... Nous fûmes conduits devant une fosse ouverte, agenouillés, le pistolet sur la nuque. Oh que ce trou était noir !… Ils espéraient encore voir craquer des hommes et obtenir des renseignements. Un interprète nous tendit une cigarette, tout en intimant l'ordre de nous tenir debout. Elle lui fut jetée au visage et piétinée, mais cette fois, c'en était trop et les Teutons nazis, enragés comme des loups avides de sang, hurlaient... tabassaient...
Puis ce fut un contre-ordre de Dijon. La mort, que tous nous attendions comme une délivrance, ne semblait pas vouloir de nous.
Nous fûmes alors conduits dans des wagons-voyageurs, devant une foule recueillie et silencieuse. Dans chaque compartiment, un Allemand armé d'une mitraillette gardait deux hommes, attachés entre eux par la paire de menottes, si bien qu'un bras était libre. Entre Nevers et Decize, il y eut un ralentissement du convoi, le gardien curieux ouvrit la porte donnant sur le ballast et, rompus aux roulés-boulés, nous sautâmes sous le feu de la sentinelle et sans que le convoi stoppât. Un bois à proximité nous recueillit. Mais nous n'allâmes pas loin et, pauvres bêtes traquées dans des fourrés, nous tombâmes plus morts que vivants. Recueillis par de braves patriotes, la mort, néanmoins, devait emporter Jacky.
Merci braves Résistants qui, tous les soirs, par étapes, me rapprochaient de Dijon où, bien plus tard, j'appris que Monsieur le Commissaire de la République Marsac avait fait fusiller pour l'exemple mon commando. Et c'est aussi avec une indifférence totale, qu'à la Libération de Dijon, je vis le corps de ce traître pendant par les pieds aux grilles du Jardin Darcy. »
Timbre en hommage aux Maquis.jpg
  • Marcel Hongrois alias Pierrot, passa alors par Saint-Honoré-les-Bains, Arleuf, Anost, Moux puis Saint Léger de Fourcheret, P.C. de son réseau F.N.-F.T.P.F. Il intégra le Maquis Henri Bourgogne dans l'Auxois, recréa le Maquis des Hâtes dans le Morvan, puis renforça avec ses hommes le Maquis Bernard de Montsauche dans la Nièvre, en aide à la Mission Verveine des parachutistes Anglais. C'est ensuite le Bataillon du Morvan puis le 2e Bureau, le contre-espionnage dans la lutte contre les Miliciens. Gravement blessé au combat à Delle au printemps 1945 contre un chef milicien, il est transféré à l'hôpital du Val-de-Grâce et à Saint-Vincent-de-Paul à Paris. Là, le jeune gouvernement et surtout Jacques Duclos l'invitent à Matignon pour le remercier...
    Sous-lieutenant démobilisé, il est recruté par le père Bertin (Père de l'inventeur de l'ingénieur Bertin inventeur de l'aérotrain), Directeur de l'Assistance Publique de Côte-d'Or pour entrer dans cette administration. Marcel Hongrois précise :
« Octobre 1945, nommé à l'Assistance à l'enfance à Avallon, j'y demeurai six mois comme stagiaire et, à mon grand regret, je dus rejoindre Luzy.
Dans de département de la Nièvre où les maquis furent si nombreux (Pelletier, le Maquis Bernard, le Maquis Camille, le Maquis Socrate, le Maquis Sanglier, le Maquis Vauban), les conversations entre camarades s'orientaient bien souvent sur des récits de guerre, de déportation, de fusillés...
En juin 1946, je fis connaissance de deux maquisards qui avaient séjourné en 1944 dans la région de Decize. J'appris que des résistants auraient bien aimé savoir ce qu'était devenu un évadé d'un train qu'ils avaient caché.
Un samedi, à bicyclette, nous décidâmes de nous rendre à Saint-Léger-des-Vignes dans une ferme tenue par un couple qui, sans hésiter une minute, me serra dans ses bras en sanglotant. C'était l'homme qui était venu, à la nuit tombée, nous charger dans une charrette aménagée...Mais qui Nous ?
- Tu étais menotté avec un autre qui avait succombé à tes côtés dans le bois. Tu l'appelais Jacky. Après le couvre-feu, avec ma femme nous vous avons cachés à [Champvert|Champvert]] chez le forgeron qui a coupé les menottes avec des grandes cisailles à fer.
Le curé de Charrin a récupéré le corps qui reposait encore dans le cimetière mais qui, il y a quelque temps, a été identifié et sera rapatrié dans la région parisienne. C'était un étudiant réfractaire au S.T.O. et membre du Réseau Turma-Vengeance à Nevers.
Je me rendais donc avec eux et dans ce petit cimetière, une tombe, une croix, un nom Jacky 31 mars 1944.
Quel bonheur de retrouver ces braves qui avaient risqué leur vie ! Ce fut une nuit, la nuit du souvenir, la nuit des rires, des pleurs, des silences. Je les quittai le dimanche matin leur jurant de revenir car en cet après-midi du dimanche avec mes camarades de Luzy, une partie de pêche avec casse-croûte, comme on disait en ce temps-là, était prévue. Pour moi le cœur n'y était pas. Un film se déroulait devant mes yeux et le soir, de retour à la pension de l'hôtel-restaurant de Luzy, une crise me terrassa durant deux jours où je fus veillé par le docteur et des camarades. Une fois encore je fus remis sur pied et, comme j'étais heureux de partir un mois en congé à Avallon dans la ferme de Mr et Mme Thome !
Le COSOR m'avisait alors que j'embarquais pour la Tunisie... »
(Marcel Hongrois, texte écrit le 09 janvier 1995)
  • Ainsi, en 1946, mon père Marcel Hongrois arrivait à Tunis, envoyé par le Comité des Œuvres Sociales de la Résistance. Il enseigna une année à Béja, à cent kilomètres à l'ouest de Tunis et fit la connaissance de ma mère Roselyne Pachet, fille de colons du Limousin dont les arrières grands-parents arrivèrent en Tunisie à la mise en place du Protectorat en 1882.
    Pris en main aussi par les Services-Secrets de la République, Marcel Hongrois entra comme officier-dormant de la Sécurité Militaire, avec comme couverture civile son métier d'instituteur. Ses officiers traitants, le Commandant Léglise, le Commandant Branet (futur Général proche de de Gaulle) et le Colonel Tortrat le mandatent pour partir au Fezzan, territoire militaire pour exercer son métier d'instituteur et accomplir différentes missions.
    En 1949, il se marie après deux années de fiançailles éloignées de plus de deux mille kms.
    Directeur d'école à Derj puis Ghadamès jusqu'en 1956.
1956 Naissance de mon frère Daniel Hongrois.
En 1957 il rejoint l'Algérie. Instituteur près d'Aïn-Taya (vers Alger) et différentes missions pour la Sécurité Militaire.
1958 Naissance de Christian Hongrois.
1960 Naissance de Ghislaine Hongrois.
1961-1962 Mise à disposition du Ministre dans le cadre de la lutte anti-O.A.S.
1962-1973 Instituteur en coopération en Algérie.
1974-1979 Instituteur en France.
1980-2003 Retraité et décès en Vendée (sépulture dans son Morvan à Saint-Didier près de Saulieu).
En 1993-1994, je consacre des recherches pour la publication de l'itinéraire de Résistant de mon père Marcel Hongrois et de son Maquis oublié.
Publication en 1994 du livre Du Maquis de Molphey au Maquis des Hâtes, Le réseau F.T.P.F. Bertrand en Côte-d'Or Morvandelle, Christian Hongrois, Ed. Association Mémorial, Saint-Just-Luzac (17).
C'est seulement en été 2018 que je décide enfin d'essayer de retrouver trace de cet épisode de la vie de mon père. Il est hélas trop tard ou très tard pour recueillir des témoignages, retrouver des acteurs de l'époque. Il reste le travail sur archives... mais il faut tirer sur le bon fil...
Le 16 Août 2018, c'est en commençant par l'église de Champvert que je fis connaissance de Marie-Thérèse Berger et qui me mit sur la piste de cette reconnaissance... via un ancien du village, Bernard Chaussin né en 1938 et passionné par l'histoire locale.
C'est ainsi que j'appris qu'il existait deux forges à Champvert mais que celle qui était plus impliquée dans la Résistance était celle des frères Loreau, Arsène (1884-1964) et François Loreau (1883-1967).
Quant au curé de Charrin et Champvert, c'était le fameux Abbé André Bourgoin (1893-1962), curé de ces villages de 1931 à 1962, grand mutilé de la guerre 1914-1918, 51 ans en 1944 et très actif dans la Résistance locale.
Mes démarches auprès des archives locales et départementales ou diocésaines ainsi qu'auprès de Monsieur Volut, historien, ne m'ont pas permis d'en apprendre plus.
(Christian Hongrois, le 9 juin 2019).
  • Ni à la mairie de Decize, ni à celle de Champvert, ni à celle de Charrin, je n'ai pu trouver mention de l'acte de décès de ce Jacky. C'était peut-être un pseudonyme. Alors j'ai parcouru sur les trois registres les actes rédigés entre le 20 mars et le 10 avril 1944, en vérifiant les âges des défunts. Aucun acte ne correspond à ce jeune résistant. Sous la conduite du maire de Charrin, j'ai visité le cimetière, observé les tombes de militaires, qui correspondent toutes à des soldats de la Première Guerre mondiale. Nulle trace de Jacky.

(1) Ne pas confondre le Front National de lutte pour la libération et l'indépendance de la France, mouvement de Résistance créé par le Parti Communiste Français en mai 1941, et le parti d'extrême-droite créé par Jean-Marie Le Pen en 1972. Ce sont deux sensibilités politiques complètement opposées.
(2) S.O.E. = Special Operations Executive, service chargé de renseignement et sabotages dans les zones occupées. Maurice James Buckmaster (1902-1992) était le responsable du secteur F (= France). Les missions Jedburgh étaient chargées d'équiper en armes les résistants et de coordonner les maquis ; des équipes d'officiers anglais étaient parachutées
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Texte réalisé à partir du témoignage de Marcel Hongrois (instituteur) et des enquêtes de son fils Christian Hongrois (ethnologue).
Texte recueilli par Pierre Volut.