Pie VII à Tronsanges

De Wiki58

Le pape Pie VII s'est reposé à Tronsanges

La croix du pape à Tronsanges
  • Depuis l’ouverture de l’autoroute A77, il ne passe plus grand monde sur la Nationale 7. Si l’envie vous en prend de suivre le fou chantant qui vous invitait à partir vers le soleil et que vous respectez la limitation de vitesse, vous remarquerez sans doute, sur la droite en allant vers Nevers, à Barbeloup, hameau situé sur la commune de Tronsanges une colonne surmontée d’une tiare. Il s’agit de la Croix du Pape.
  • Ce monument en pierre de Narcy de 7 mètres de haut érigé en 1867 par l’architecte Bouveault est propriété de la commune de Tronsanges et inscrit aux Monuments Historiques depuis le 10 mars 1971.
  • Il commémore l’arrêt qu’a effectué à cet endroit le cortège qui ramenait, sur ordre de Napoléon 1er, le pape Pie VII depuis Savone en Italie jusqu'à Fontainebleau.
  • Une plaque rappelle l'évènement en ces termes :

"Ici le 19 juin 1812, s’est reposé sous un cerisier et a pris un frugal rafraîchissement le pape Pie VII conduit à Fontainebleau."



Voici la relation qu’a fait de cet arrêt, l’abbé Jean Marie Meunier dans son ouvrage

"Les passages du Pape Pie VII dans la Nièvre 1804 - 1812" (Imprimerie G.Vallière Nevers 1904).


Il était donc trois heures du soir environ, lorsque se passa la scène que je tiens de mon grand-père, un des acteurs de ce drame, que je vais essayer de raconter. Je demande au lecteur la permission de reproduire le plus fidèlement possible, et avec sa saveur de terroir, ce touchant récit, tel qu’il m’a été conté bien des fois par mes grands-parents.
Le vendredi 19 juin, dans la matinée, il était arrivé à Barbeloup, conduits par plusieurs postillons, une dizaine de chevaux qu’on avait logés avec peine dans les écuries trop étroites de ce demi relais.

Le mystère le plus profond régnait sur cette arrivée soudaine et inaccoutumée d’un tel renfort de chevaux. .

Or, ce jour-là, mon grand-père Jean Meunier, alors âgé de douze ans, était employé comme ouvrier maréchal dans l’atelier de forgeron du père Colin, situé près de la route nationale de Lyon à Paris, lorsqu’il entendit le roulement bruyant de plusieurs voitures et les pas précipités de chevaux qui s’avançaient rapidement. Poussé par la curiosité, il sort aussitôt et aperçoit une grande berline attelée de six chevaux de poste et deux autres voitures qui suivaient à quelque distance. Les trois attelages s’arrêtèrent en face de l’unique habitation qui se trouvait alors à cet endroit. C’était la maison de mon arrière-grand-mère. Cette ancienne habitation a été respectée. Elle existe encore aujourd’hui, extérieurement du moins, dans le même état. Un des chevaux de poste avait besoin d’être ferré et on profita de cette circonstance fortuite pour laisser reposer le Saint-Père qui n’était pas sorti de sa voiture depuis le mont Cenis.
Un valet qui était assis sur le siège à côté du postillon, descend de la première voiture, se dirige vers mon grand-père et lui demande une tasse de lait et deux œufs. En même temps, un monsieur décoré de la Légion d’honneur sort du dernier carrosse. Deux autres personnages l’accompagnent, qui paraissent être des officiers de gendarmerie. Ils viennent ouvrir les portes fermées à clé de la première voiture. Il en descendit d’abord un monsieur, puis un ecclésiastique autour duquel chacun s’empresse. Il était d’une pâleur et d’une maigreur extrêmes, et paraissait fort âgé et très fatigué. Un autre ecclésiastique moins vieux et plus valide sort du second carrosse.

La chaleur était excessive et il n’y avait point d’ombre sur la route, car les arbres magnifiques qui la bordent aujourd’hui ont été plantés bien longtemps après 1812. Il est vrai que, depuis Louis XV, des arbres avaient été plantés sur le bord des grandes routes, mais ils avaient disparu en 1812, du moins sur cette partie de la route nationale de Lyon à Paris, et n’avaient point encore été remplacés. Toutefois, près du chemin se trouvait un superbe cerisier très gros et chargé de fruits déjà mûrs. Cet arbre touffu projetait sur la chaussée de gauche de la route une ombre bienfaisante. En quelques minutes des sièges sont improvisés sur le gazon, et c’est là qu’allèrent s’asseoir les deux ecclésiastiques autour desquels s’empressaient les autres voyageurs.

Pendant ce temps, mon grand-père été allé prévenir Mme Colin qui devait être sa belle-mère dix-huit mois plus tard et demander les œufs et le lait. Mais déjà la femme du maréchal, connue dans le pays sous le nom de Charlette Boisson, au bruit des voitures et des chevaux, était sortie sur le seuil de sa maison, voisine de l’atelier de son mari. En voyant tous ces personnages et surtout les trois officiers de gendarmerie, elle fut tellement effrayée qu’elle s’enfuit derrière sa demeure pour aller trouver une voisine qui habitait à deux ou trois cents mètres. C’était Mme Daguin, son amie. Tout essoufflée, elle la pria de venir aussitôt avec elle. « Des gendarmes, dit-elle, se sont arrêtés devant ma porte. Ils accompagnent deux ecclésiastiques. On me demande du lait et des œufs. Je vois que ces voyageurs sont de grands personnages et je ne sais comment m’y prendre pour les servir. Vous êtes plus au courant que moi des convenances que moi. Venez vite m’aider dans ce service ». Charlette Boisson, enhardie un peu par la présence de son amie, retourne avec elle dans sa maison pour préparer ce que le valet avait demandé. Tout ceci se passa en moins de dix minutes.

Cependant, les voyageurs s’étaient assis sur le bord de la route, à l’ombre hospitalière du cerisier chargé de ses fruits mûrs. Une chaleur tropicale régnait partout. C’était une de ces étouffantes journées de juin. Les postillons avaient dételé leurs chevaux, haletants et couverts de sueur, pour les remplacer par les recrues fraîches arrivées le matin même. D’après les ordres de l’Empereur, on devait traverser La Charité et toutes les villes sans s’arrêter, même pour relayer. Les officiers de gendarmerie, formant l’escorte de Pie VII allèrent s’attabler dans la maison voisine, qui servait à la fois d’auberge et de relais de poste, où ils se rafraîchirent copieusement. Ils n’avaient pas à redouter, en faveur de leur illustre prisonnier, une manifestation bruyante ou un soulèvement populaire, dans un hameau qui ne comptait alors que trois maisons.

Le pape Pie VII

Les deux ecclésiastiques, assis sous le cerisier, s’épongeaient en s’entretenant à voix basse. Quoiqu’ils fussent très fatigués, on sentait qu’ils étaient heureux de se voir et de parler. On eût dit deux amis, séparés depuis bien des années et étonnés de se retrouver. Ces personnages paraissaient avoir déjà fourni une longue route, et être restés longtemps enfermés dans leur voiture. Ils respiraient à pleins poumons l’air de cette campagne solitaire et prenaient plaisir à jouir de la nature, comme s’ils en avaient été privés depuis plusieurs jours. Ils admiraient sans se lasser le panorama magnifique qui s’offrait à leurs regards émerveillés.

Le spectacle était en effet ravissant pour des voyageurs qui n’étaient pas descendus de voiture pendant quatre jours et quatre nuits. La route nationale de Lyon à Paris passe à cet endroit dans un pays pittoresque et accidenté. A gauche, s’étendent de verdoyantes prairies, que traverse aujourd’hui la voie ferrée de Paris à Lyon, par le Bourbonnais, plus loin, des coteaux plantés d’arbres fruitiers de toutes sortes. La Loire promène ses eaux de ce côté, à quelques kilomètres, mais les bocages du vallon et les accidents de terrain empêchent de voir le ruban argenté de son cours se dérouler à travers la plaine. A droite, se trouve une vallée couverte de blés et de seigles encore verts, dont les épis déjà formés se balancent mollement sous la chaude haleine du vent du midi. Au-delà, se dessinent les montagnes de Mimont et des Coques, couronnées de forêts dont la sombre verdure se détache au loin dans l’azur des cieux. Les flancs escarpés de ces fertiles collines sont plantés de vignes vigoureuse qui enveloppent déjà de leurs ceps couverts de feuilles leurs échalas tutélaires. Derrière les voyageurs se dresse la montagne de Pougues, qu’ils viennent de franchir ; à mi-côte, quelques villages disséminés dans les bosquets touffus, puis, des maisons isolées qui décorent l’horizon de leurs blanches silhouettes.

Pendant que les ecclésiastiques fatigués admiraient ce charmant paysage, encadré de coteaux fleuris, et qu’ils respiraient à pleins poumons l’air embaumé de cette pittoresque campagne, deux valets avaient sorti, d’une caisse qui se trouvait dans la première voiture, une belle vaisselle dorée. On improvise une table, et les domestiques, vigilants et respectueux, s’empressent de servir un des ecclésiastiques, le plus âgé, qui paraissait être un grand personnage.

Quand le vieillard eut terminé son frugal repas, il fit approcher l’enfant, qui était mon grand-père, et lui dit en français :
« Quel âge avez-vous ? » - « Douze ans, répond l’enfant » - «  Tiens, reprit le vieillard, voilà en souvenir du passage du Pape ». Et mon grand-père reçut 0,60 francs, autant de sous qu’il avait d’années.
En entendant ces mots, le père Colin, sa femme, mon grand-père et Mme Daguin, se précipitent aux pieds du Souverain Pontife et lui demandent en pleurant sa bénédiction. Le Saint-Père les bénit tous avec une grande effusion puis tendant la main vers mon arrière-grand-mère il lui remit 14 francs en lui disant
« Ce que vous avez fait au vicaire de Jésus-Christ, Dieu vous le rendra » .

L’émotion de ces braves campagnards fut si grande qu’ils eurent peine à en croire leurs yeux. C’était Pie VII, ce même Pontife dont ils avaient entendu vaguement raconter la réception pompeuse à Paris, lors du couronnement de l’Empereur Napoléon, en 1804. D’ailleurs, il y a huit ans, le 23 novembre, vers trois heures du soir, ils se rappelaient avoir vu défiler le brillant cortège qui accompagnait le Saint-Père. Des cavaliers, sabre au poing, des équipages magnifiques, des berlines dorées et d’autres voitures de toutes sortes précédaient et suivaient Pie VII dans sa marche triomphale.
Aujourd’hui, ce même Pontife voyage presque seul, souffrant et manquant de tout. Il est revêtu d’une soutane noire comme un simple prêtre, au lieu de la soutane blanche que portent les papes, et des gendarmes impitoyables le suivent de près. Quel changement ! Les habitants de Barbeloup ne comprenaient rien à la scène dont ils venaient d’être témoins. Ils leur semblait qu’ils avaient été le jouet d’un rêve. Mais qui eût pu reconnaître, sous ce déguisement forcé, le chef de la Sainte Eglise.

Déjà les postillons étaient remontés sur leur siège. Grâce à la relation du chirurgien Claraz nous connaissons maintenant le nom de presque tous les acteurs de ce drame qui se déroula sous le cerisier de Barbeloup.
L’ecclésiastique qui accompagnait Pie VII était Mgr Bertazzoli, l’officier de gendarmerie décoré n’était autre que le colonel Lagorse et les deux autres officiers se nommaient Allouen et Garbet. Les deux messieurs qui s’empressaient autour du Saint-Père étaient l’un son médecin, le docteur Porta, l’autre le chirurgien Claraz, de Lans-le-Bourg. Le valet qui avait demandé à mon grand-père la tasse de lait et les œufs s’appelait Hilaire, valet de chambre de Pie VII ; l’autre valet était Vincent Cotogni.

Après un arrêt d’environ trois quarts d’heure, le Pape remonte dans sa voiture aidé par le chirurgien Claraz qui s’assied à ses côtés. Le valet de chambre Hilaire se place sur le siège près du postillon, puis le colonel Lagorse ferme à clé la portière. Dans l’autre voiture prennent place Mgr Bertazzoli et un personnage dont nous ignorons le nom. Enfin la troisième berline reçoit les trois officiers de gendarmerie.
Aussitôt les postillons fouettent les chevaux et les trois voitures disparaissent au milieu d’un nuage de poussière. Il était environ trois heures et demie du soir.
Les témoins de cette scène de courir au bourg de Tronsanges, situé à 5 ou 600 mètres, pour raconter ce qui s’était passé. On eut d’abord de la peine à les croire, mais à la nuit tombante, tous les habitants avaient appris ce fait inouï dans les annales de Tronsanges ; un Pape qui s’était reposé et restauré sur le bord de la route, à l’ombre du cerisier que chacun connaissait.

Le cortège va alors traverser incognito les villes de La Charité, Pouilly, Cosne puis va rouler toute la nuit. Le lendemain matin, de très bonne heure, il traverse Montargis et arrive enfin à Fontainebleau. Il aura fallu 4 jours et demi pour parcourir la distance qui sépare le Mont Cenis de Fontainebleau.


Ces passages du livre de l’abbé Meunier ont été tirés du site de la famille Claraz, descendante du chirurgien qui sauva et accompagna le Saint-Père.
Pour l'ensemble du voyage, consulter leur excellent site la trace Claraz
Pour replacer cet épisode dans le contexte des relations difficiles entre Napoléon et le Pape on peut consulter Wikipédia

--m mirault 13 janvier 2009 à 10:39 (UTC)