Les poilus, Dieu et Jeanne d'Arc

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  • Quelques années après les chocs de la Séparation des Églises et de l'État et de l'expulsion des congrégations enseignantes, l'Église catholique avait retrouvé avec Jeanne d'Arc une figure emblématique mobilisatrice. Le 18 avril 1909, la bergère de Domrémy était béatifiée à Rome ; aussitôt, un peu partout en France, et dans le Nivernais à Saint-Pierre-le-Moûtier, à Nevers, à Decize (le 24 octobre 1909), des processions et des cérémonies solennelles réunissaient des fidèles patriotes, fiers, confiants dans l'avenir. Les statues se sont multipliées dans les églises.
    Pendant la guerre, la hiérarchie catholique a souvent invoqué l'héroïne de la Guerre de Cent ans, qui avait montré l'exemple en boutant hors de France un envahisseur diabolisé à l'extrême. La proximité du front avec son village natal permettait de renforcer ce patronage.
  • Très rapidement, l'Église impose Jeanne d'Arc comme la sainte patronne des poilus et, dans les communes rurales, les commémorations de la guerre se déroulent d'abord le 8 mai, "fête de Jeanne d'Arc et des Poilus".
    À Decize, cette fête est organisée par l'Union Catholique, dont la section locale est forte de 246 adhérents quelques semaines après sa fondation (juin 1926) ; cet organisme qui se veut patriotique et catholique est présidé, au niveau national, par un héros de la guerre, le général de Castelnau. Les leaders decizois militent également dans des organisations amies : Joseph Loriot est président des anciens élèves de l'école des frères, le docteur Rolland et l'herboriste Martinet commencent à fédérer les anciens combattants, Étienne Chevrier dirige le Syndicat d'Initiative et la société de pêche. Les mêmes familles fournissent des troupes à l'Union Catholique, au Cercle Saint-Aré, au patronage Bernadette, à la Ligue Patriotique des Françaises (400 adhérentes à Decize en 1926). La librairie Travard-Taminau imprime et diffuse un bulletin de 16 pages, où les principaux commerçants et industriels de la ville font paraître leurs encarts publicitaires.
    Les fêtes de Jeanne d'Arc et des Poilus de 1927 et 1928 sont particulièrement brillantes, avec la participation de l'Harmonie municipale. C'est une occasion de souligner la réconciliation de tous les Français autour de la religion, comme en témoigne ce Souvenir de la Guerre :
  • "C'est le 30 août 1914, à la sortie du village de Tourteron, non loin d'Attigny (Ardennes), nous sommes en pleine retraite venant de Belgique après la bataille de Charleroi. La 60e Division, dont je fais partie, est rattachée au XIe Corps. Au petit jour, les Allemands ont attaqué par surprise nos cantonnements; les éléments des différentes unités sont mélangés ; les uns vont à la bataille, les autres, éprouvés ou surpris, en reviennent.
    Mon poste de commandement est à la bifurcation de routes sortant de Tourteron. Je vois de là une grande partie du champ de bataille. Tout-à-coup, passe près de nous un aumônier de la Division, le front haut, le visage calme, tenant d'une main un crucifix et de l'autre bénissant d'un geste large : "Que ceux qui veulent recevoir l'absolution fassent acte de contrition", s'écrie-t-il d'une voix forte.
    Et, immédiatement, tous ces hommes qui passent s'arrêtent, se mettent à genoux et font le signe de croix. Et l'aumônier continue, parcourant les groupes de soutien, et les lignes de tirailleurs dans le bruit de la fusillade et les éclatements des projectiles, et partout, sans une exception, je vois les hommes couchés se relever, se mettre à genoux, se signer.
    Ils étaient donc tous croyants et pratiquants ? Certes non ! [...]
    Ils retrouvaient instantanément, au fond de leur cœur, l'empreinte profonde qu'ont laissée dans l'âme française vingt siècles de christianisme(1)."
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  • Les églises sont souvent les premières à accueillir sur leurs murs des plaques commémoratives. Une course de vitesse s'engage parfois avec une conséquence imprévue, l'imprécision des listes (elles ne seront jamais définitives et sujettes à de nombreuses contestations). L'évêque de Nevers inaugure le monument placé dans l'église Saint-Aré le 21 mars 1920, alors que le monument érigé dans le cimetière n'est prêt qu'en novembre suivant. À Champvert, les noms des "49 Morts de nos foyers [qui] ne doivent pas être oubliés mais honorés et glorifiés" sont gravés sur une plaque inaugurée en avril 1927 ; le monument aux morts communal ne sera construit qu'en juillet 1947... (Il compte, lui, 56 morts de la Première Guerre mondiale).

(1) Bulletin de l’Union Catholique du canton de Decize, n°5, octobre 1926.

Texte de Pierre Volut http://histoiresdedecize.pagesperso-orange.fr/index.htm et http://lesbleuetsdecizois.blogspot.fr/ mis en page par Martine NOËL (discussion) 30 mai 2019 à 18:43 (CEST)