Civisme

De Wiki58

La Nièvre entre deux eaux

Poissons... d'avril

« Depuis quelques jours un dangereux acide foudroie les habitants du petit Canal.
Le public, et plus particulièrement le monde des pêcheurs, est depuis quelques jours en éveil.
À juste titre, croyons-nous, car il s'agit d'une très importante question et il nous semble bon d'attirer l'attention des pouvoirs publics sur des faits qui sont de nature à compromettre gravement la salubrité publique et, ce qui a aussi son intérêt, l'avenir de la pêche dans notre région.
On sait que depuis quelque temps une nouvelle industrie s'est installée à Nevers pour la fabrication de la soie artificielle. Nous n'avons pu qu'applaudir à la naissance de cette vaste usine qui redonne à ce quartier laborieux du Mouësse un regain d'activité et assure à des centaines d'ouvriers et d'ouvrières de la ville le pain de chaque jour.
Cependant, il serait désirable que cet établissement surveillât de plus près l'évacuation des acides qu'il emploie. L'acide sulfurique, dont la Borsvik fait une ample consommation, s'écoule, lorsqu'il est usé, par un conduit souterrain dans le canal de dérivation, ce cours d'eau bien connu des Nivernais qui font de ses rives paisibles le but de leur promenade dominicale. Il prend naissance à Coulanges et va se jeter dans la Loire à 300 mètres au-delà de l'usine Kuhlmann. C'est pour les pêcheurs un lieu de prédilection car, dans ses eaux abondent corcilles, goujons et autres fritures recherchées, sans compter les grosses pièces, barbillons, gardons, brêmes et garbots.
Las ! Pauvre pêcheur, il te faut, pour l'instant du moins, dire adieu à l'espoir de sortir du Petit Canal la moindre ablette ; le dangereux acide, au débouché du conduit souterrain, s'épand en nappes bleuâtres sur l'eau calme, au sein de laquelle il causa il y a quelques jours d'inappréciables ravages. Si nous en croyons certains, c'est par centaines de kilos que l'on doit chiffrer les victimes de l'acide parmi la gent aquatique.
On les vit, nous dit-on, poussés par le courant, descendre - ventre à l'air - vers la Loire en longues théories. L'hécatombe dura plusieurs jours. Vendredi dernier, il en passait encore d'imposants cortèges.
Ce que dit le président de la Corcille :
Émoi justifié, avons-nous dit chez les pêcheurs. Il était nécessaire de savoir ce qu'en pensait leur généralissime. Nous allâmes donc hier trouver frère Saint-Éloi, qui nous accueillit avec sa bonhomie coutumière.

Ce que je pense de cette affaire ? Vous le devinez. L'émotion était si grande dans la confrérie que, dès qu'il eut connaissance des faits, le bureau de la Corcille se réunit pour prendre toutes les mesures utiles. Après une entrevue avec les dirigeants de la Borsvick, je fis faire des prélèvements d'eau dans le canal de dérivation et l'administration des Eaux et Forêts a pris l'affaire en mains. Qu'en résultera-t-il ? Je n'en sais rien, mais il est de toute évidence que ces faits ont porté aux pêcheurs un préjudice des plus graves.

Il serait à désirer qu'il ne se renouvelle pas. C'est également notre cas.

Les causes du mal :
Au point de vue de la salubrité, il y aurait beaucoup à dire. Les Nivernais, en ce qui concerne leur alimentation en eau, sont tributaires de la Loire. Or, le canal de dérivation, nous l'avons dit, se jette dans le fleuve...
Si les résidus de l'usine du Mouësse produisent sur les poissons un effet aussi terrible, ne peut-il en résulter pour nous un inconvénient sinon grave, du moins fâcheux ? Qu'en pensent les services d'hygiène ?
Les causes du mal ? Elles sont assez difficiles à établir. Classée comme établissement insalubre, la Borsvick ne peut évacuer ses liquides usés que dans une proportion de deux centigrammes pour mille litres d'eau. Ceci posé, on peut se demander si le litige est dû à une négligence ou, ce qui peut être plausible, à une baisse du niveau de l'eau du canal, au moment où l'on a constaté l'empoisonnement d'une grande partie de ses habitants.
Il est de toute évidence que si, le niveau de l'eau baissant, le débit d'acide usé reste le même, des accidents sont à prévoir.
Nous ne voudrions pas toutefois jeter la panique parmi nos concitoyens et, pour les rassurer, nous ajouterons que d'irréductibles mangeurs de poissons ont profité du massacre pour en faire ample provision et... s'en sont, paraît-il, délectés.
Nous voulons bien le croire mais, sans façon, nous ne tenterons pas l'expérience ! »

Georges Kraemer. Le Journal de la Nièvre, premier avril 1926. Relevé de Pierre Volut.