Cahier de Léon Hogard (suite 1)

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Guerre 1914-1918 57.jpg
Groupe de Zouaves au combat
  • L'hiver, quoique rude, était supportable. Vivre constamment dans la terre, c'est surtout l'humidité qui nous était néfaste. Depuis mon passage à l'hôpital, la première quinzaine de septembre, je ne sais plus ce qu'est un lit avec des draps. Au repos seulement nous avons le droit de nous déchausser et nous dormons tout habillés sur une litière de paille, qui sert depuis si longtemps qu'elle ressemble plutôt à du fumier. Notre linge de corps est rarement lavé, car il faut le sécher et, l'hiver, les jours de soleil sont rares. Aussi, nous avons des poux. Les chaussettes n'existent plus pour moi ; ce sont des bandes de toile, tirées des chemises ou des caleçons, qui en tiennent lieu. On peut toujours se procurer ces articles dans les sacs des morts ou des blessés.
  • La nourriture est toujours la même, et juste suffisante : soupe, c'est-à-dire bouillon, viande bouillie et rata, riz au gras, une demi-boule de pain et deux quarts de vin.
  • Vint un jour le jus du matin, avec un demi-hareng saur pour chaque zouave. C'était peu, mais c'était mieux. Par la suite, ce fut de la confiture, du pâté ou des sardines (pas véritablement des sardines, mais des sprats).
  • La maladie est presque inconnue, malgré l'humidité persistante. Je me souviens être resté en sentinelle double, dans un petit poste, une partie de la nuit, dans une eau boueuse jusqu'aux genoux. À la relève, j'étais gelé jusque sous les bras. Eh bien ! je n'ai pas eu le moindre rhume. Je paye aujourd'hui !
  • 7 et 8 décembre 1914 : le 6e Bataillon capture plus de cent Bavarois. « C’est dans le tumulte de l’un de ces combats que le commandant de Robien s’élance le premier en brandissant sa canne et tombe héroïquement en criant « En avant, mes enfants ! »
  • Autre héros du bataillon, le zouave Coco, cuisinier et ordonnance. Aidé de son âne fidèle, il relève les blessés, saisit un fusil, vole au combat, prend une mitrailleuse et tombe mortellement blessé en la ramenant dans les lignes françaises.

Dans la Flandre belge.

  • Adieu Roclincourt et Thélus. En mars, nous sommes relevés par une brigade de territoriaux bretons, les 27e et 28e régiments. Nous prenons le train et nous débarquons dans le Nord et, à pied et par étapes, nous nous rendons dans la région d'Ypres, en Belgique.
  • Le 6e Bataillon de Zouaves, renforcé du 8e Bataillon de Tirailleurs forme le 4e R.M.Z.T., commandé par le lieutenant-colonel Lévêque et le commandant Lefebvre. Il suit un entraînement à Rexpoede, au champ de tir de Bergues et dans les dunes de Zuydcoote. Puis il monte en ligne.
  • Le secteur est calme et assez éloigné. C'est à Saint-Julien et Langemarck(1). Nous avons traversé Elverdinghe et sommes cantonnés à l'est de Boesinghe, dans une ferme, à quelque 50 mètres du canal, bordé de sa triple rangée d'énormes peupliers. Les civils habitent ici et tous sont mercantis. Ypres est à quelques kilomètres et encore habité par ce genre de commerçants. Notre logement est le bâtiment d'exploitation de la ferme : une vaste grange construite en pierres calcaires jusqu'à 1,30 mètre du sol, le reste est en torchis, c'est-à-dire en terre. Le bâtiment est percé d'une porte cochère : c'est le type de bâtisse qu'on rencontre partout ici.
  • Le secteur est la charnière entre l'armée française et l'armée anglaise. En arrivant, nous creusons des tranchées de repli dans la terre des talus du canal, entre les rangées de peupliers. Il existe, pour traverser le canal, une passerelle pour piétons, formée d'assemblages de tonneaux, le tout muni d'une main-courante de corde. C'est par là que passent les corvées de ravitaillement des troupes de deuxième ligne.

La boue et l'ypérite.

Tombe au cimetière de Marbotte
  • Par une matinée ensoleillée, au cours d'un exercice, nous occupions ces tranchées nouvellement creusées ; une corvée du 3e Régiment de Zouaves vint à passer. J'eus le plaisir de reconnaître des camarades que j'avais quittés à Roclincourt et parmi eux Touboul, que j'avais sauvé du conseil de guerre quelques mois plus tôt. En me reconnaissant, il m'embrassa en pleurant. J'étais aussi ému que lui et je dus expliquer à mes camarades la cause de ces épanchements. Pauvre Touboul, c'est en courant qu'il a dû rejoindre la corvée et, à leur retour, nous n'étions plus là. Qu'est-il devenu ?
    Notre quiétude ne dura pas longtemps et la surprise fut de taille. Le 7e Régiment de Zouaves allait la payer très cher.
    C'était l'après-midi du 22 avril 1915. Nous avions quartier libre. Le soleil, de la partie, invitait à la promenade. À 200 mètres de notre grange, un café était occupé par deux jeunes femmes et leurs parents. Nous nous y étions trouvés une vingtaine de camarades. Tout à coup, vers 15 heures, se déclenche le vacarme tant connu d'une attaque. Nous avons compris que c'était sérieux et, sans payer, nous avons rejoint le cantonnement au pas de gymnastique. Les canons de 75, en batterie de l'autre côté du canal, tiraient à une cadence si dense qu'ils semblaient pris de folie ; au loin, le tic-tac des mitrailleuses se faisait entendre sans arrêt. Les premiers obus allemands tombaient drus sur la route d'Elverdinghe à Ypres et faisaient une litière de branches et d'arbres, à empêcher tout renfort. Au loin, du côté des lignes, on apercevait un nuage jaune, roulant vers nous. C'était impressionnant. Les premiers rescapés, se sauvant déséquipés, tombaient en arrivant vers nous en suffoquant.
    Nous nous sommes rassemblés en ordre derrière notre grange, sans officier. Le sergent Laurent (médaille militaire) prend le commandement en criant : « La 9e, baïonnettes aux canons, et que chaque section prenne ses emplacements sur le canal, dans les tranchées ! »
    Le lieutenant Giraud arrive et veut retenir la compagnie, mais personne ne l'écoute et tous vont vers l'avant avec le sergent.
    Si le moment n'avait pas été si tragique, il aurait été comique de voir notre gros lieutenant courir derrière le sergent en criant : « Laurent, Laurent, vous passerez en conseil de guerre ! »
    Quelques artilleurs passent, grimpés sur des chevaux dételés. Quelques zouaves du 3e et des territoriaux se mêlent, mal en point.
    Le 75 se tait, atteint par la nappe de gaz, mais le vent change de direction et le nuage retourne à l'envoyeur. Nous étions épargnés et c'est aux Allemands de prendre la prise. Les Allemands continuent de nous canarder avec toute la gamme de l'artillerie. Les peupliers sont hachés, les arbres touchés de plein fouet sont tranchés comme par une gigantesque cognée. Autour de nous et sur nous, c'est une pluie de branches : il y a quelques blessés.
    Un agent de liaison nous apprend que le commandant a été tué à Ypres, ainsi qu'une partie de son état-major, par un gros noir, dans la soirée ; de là ce léger flottement dans le commandement.
    La nuit vient et les ordres aussi. La passerelle, disloquée, est rétablie tant bien que mal. Une planche est jetée au travers pour relier les deux tronçons. Nous passons un par un, l'arme à la main, sur cet édifice branlant, pour nous porter de l'autre côté du canal.
    Le silence est absolu, les canons se sont tus et quelques coups de fusils sporadiques indiquent qu'on veille là-bas, loin dans le secteur anglais. Les Allemands sont là, dans la nuit. Mais où ?
    Les ordres sont donnés à voix basse, de bouche à oreille, et nous avançons en tirailleurs, à un mètre les uns des autres. De place en place, une sentinelle nous devance de quelque vingt mètres. Nous ne la voyons pas, il fait si noir ! Nous dépassons une maisonnette : ses pierres blanches apparaissent sur la droite. Puis, tout à coup, tombent dans la nuit les sommations, en même temps : « Halte là ! - Halt ! Wer da? » et deux coups de feu ; j'en vois encore les éclairs. Je pense qu'ils se sont fusillés à bout portant.
    Un « couchez-vous ! » retentit. Une fusillade nourrie éclate de part et d'autre. Les Allemands sont très près, à en juger par l'éclair de leurs fusils. Puis, en rampant, nous redressons notre ligne de tirailleurs. Précaution bien inutile puisque, après quelque flottement, l'ordre est donné de [se] replier. Cet ordre, d'où vient-il ? Personne ne le sait ! Et cependant on l'exécute, en reculant sur le ventre.
    Après quelques mètres de marche en crabe, je m'aperçois que mon camarade de gauche, Bonnaud, n'a pas bougé. Je refais le chemin sur les coudes et, arrivé à sa hauteur, je le trouve le fusil pointé, mais à la lueur d'un éclatement, j'aperçois un filet de sang qui lui coule sur le nez : une balle l'a touché en plein front et il est là pour l'éternité, la tête appuyée sur la crosse, le fusil en joue. Je recule et, à la lueur des éclairs de la bataille, je vois notre ligne jalonnée de zouaves qui ne se relèveront plus. J'arrive près de la maison que nous avions aperçue sur la droite en avançant et, là, le carnage est plus grand. Beaucoup y ont pénétré pour s'abriter. Hélas ! les balles ont traversé les murs en terre et j'aperçois le sergent Payol, venu là pour faire sortir ceux qui le pouvaient encore, touché à son tour, s'écrouler sur le tas.
    Je trouve Bérard qui porte Bottin sur son dos et cela à quatre pattes. Il n'en peut plus et me demande de l'aider. Bottin me supplie de ne pas l'abandonner. Il a trois enfants, dit-il, et il est blessé gravement dans le dos. J'accepte. Laissant sac et fusil, couché sur le ventre, je reçois le blessé sur mon dos et, me traînant à quatre pattes dans le fossé, je me dirige vers le canal. Les Allemands pilonnent les alentours de la passerelle. C'est un feu d'artifice inoubliable ; les branches et les arbres entiers fauchés tombent enchevêtrés. C'est apocalyptique.
    Je profite d'une brève accalmie et m'avance vers la passerelle ; le blessé me supplie de ne pas le laisser. Il est lourd. Je m'engage sur la passerelle mais, au milieu, la planche qui relie les deux tronçons, étroite et mobile, se dérobe et tombe dans l'eau, quand mon pied droit la quitte. C'est par un effort surhumain que j'ai repris mon équilibre. Notre vie à tous deux a tenu dans ce millième de seconde. Si je n'avais pas repris l'équilibre, c'étaient deux cadavres de plus dans le canal.
    À l'extrémité du pont, le commandant Trapet m'arrête, revolver sous le nez. Il me traite de lâche et veut me faire faire demi-tour. Interdit, je bafouille que j'ai un blessé sur le dos. « Alors, me dit-il, c'est bien. Porte-le au poste de secours ! » Et [il] m'indique la maison où étaient logés nos officiers avant l'attaque.
    Je dépose Bottin entre les mains des infirmiers et, saisissant un fusil qui traîne par là, je pars pour rejoindre. Hélas ! Où aller ? ça cogne toujours et je suis tellement las ! Je me réfugie dans le bâtiment où nous avons cantonné une huitaine de jours. Il fait noir ; je me laisse tomber dans un coin, pensant me réveiller au jour pour rejoindre. J'ai dormi le reste de la nuit et le jour suivant, et il fait encore nuit à mon réveil. La bataille est moins intense : quelques coups de feu. Il m'a fallu attendre le jour pour rejoindre. J'étais seul, avec une faim de loup. Pas question de manger des biscuits ; mon sac était resté sur la ligne.
    Enfin, voici le jour. Je rejoins avec une corvée. Je retrouve les camarades dans une petite tranchée de cinquante centimètres. Il est impossible de creuser davantage à cause de l'eau. Devant nous, ce ne sont que cadavres : j'en compte 28 dans moins de cent mètres carrés. Pendant mon absence, l'ordre d'attaquer à la baïonnette a été donné sept fois dans la journée. Un seul trou dans la haie était praticable ; c'est là qu'ils se sont tous entassés et ce passage était battu par une mitrailleuse ennemie. Folie du commandement !
    Dans cette tranchée, il y avait des hommes de ma compagnie, mais aussi quelques-uns du 3e Zouaves et des « Joyeux » (bataillons d'Afrique), rescapés du premier jour de l'attaque, dont les unités étaient détruites.
    C'est le sergent Mathieu qui commande la compagnie, le lieutenant Giraud, seul officier qui reste, commande le bataillon. Le commandant Bâton, du premier bataillon, debout derrière nous, veut encore nous faire sortir, en criant « En avant ! » ; mais personne ne bouge. Il tire alors sur notre adjudant et le blesse à l'épaule. Un « joyeux » met le commandant en joue, et il lui dit de partir ou il le descend. J'ai vu ce pauvre homme s'éloigner, les larmes aux yeux, victime de la bêtise de l'arrière. Il n'alla pas loin et tomba à son tour, touché à mort. Longtemps après, Bottin écrivit à la section. Il était en voie de guérison, soigné au Havre, d'où il était originaire. Il avait revu femme et enfants. Je lui avais sauvé la vie, et peut-être aussi la mienne.

    (1) J'ai adopté l'orthographe des cartes françaises établies pendant la guerre (cf La France Héroïque et ses alliés, carte du front nord, planche 15). L'orthographe flamande est Langemark, Sint-Juliaan. De même Elverdinge, Boesinge, Steenstraat...


Groupe de zouaves
  • Nous sommes relevés par le 4e Bataillon de Chasseurs à Pied, qui tenait garnison à Saint-Nicolas-du-Port, mon chef-lieu de canton. Il y a certainement des Lorrains parmi eux, mais le temps manque pour m'en assurer. Il fait grand jour et les boyaux (quand il y en a) sont si peu profonds que l'on y chemine ployés en deux.
    Les Allemands sont sages ; peut-être font-ils la relève aussi. Pas un coup de canon ou de fusil, jusqu'à l'abri, derrière les digues du canal. La compagnie, réduite à 37 hommes, ne représente même pas l'effectif d'une section en temps normal.
    Réunis sur deux rangs, tout contre talus, le colonel Etienne, faisant fonction de général de brigade, vint pour nous saluer. Alors, le commandant Trapet, seul officier supérieur du 7e Zouaves, le reçoit en gesticulant et je l'entendis dire : « Voilà ce qu'il en reste : ils sont tous crevés, mes zouaves ! » Le colonel fit demi-tour. J'en ai déduit que le commandant lui reprochait ses ordres d'attaquer sans pitié.
    Le gaz employé par les Allemands était du chlore et nous avons su 24 heures après le moyen efficace de nous protéger. Il suffisait de respirer à travers un linge mouillé. Aussi, chacun de nous, dans la tranchée, avait creusé un puisard (l'eau était si près) en cas d'une nouvelle alerte au gaz.
  • Retirés du front pendant quelques jours, des renforts substantiels sont venus augmenter nos effectifs et puis revient notre tour de reprendre le combat. La brèche que les Allemands avaient tentée se situait entre les armées française et anglaise et, de part et d'autre, les attaques de petites unités continuaient pour rectifier et reprendre le terrain perdu.
  • Un jour, dans l'après-midi, un bruit de moteur se fait entendre ; c'est un avion allemand qui nous survole, puis un autre surgit je ne sais d'où. C'est un des nôtres, le combat s'engage, non pas entre les avions, mais entre les pilotes qui se canardent à la carabine. Nous les apercevons distinctement. L'Allemand a le dessous et son appareil s'écrase à quelque cent mètres de notre cantonnement. C'est la ruée pour voir et j'ai pris un morceau de toile de l'aile comme souvenir.
    L'heure est venue de monter en ligne et, pour rendre la liaison plus compacte entre les Anglais et nous, lors de l'attaque, il fallut nous intercaler : un zouave, un Ecossais, etc... Celui qui était près de moi me faisait comprendre par gestes que son fusil muni de sa baïonnette était moins long que le mien. C'est dire le peu d'enthousiasme qu'ils avaient à partir en avant. Notre compagnie ne partait qu'en soutien de deuxième ligne et l'attaque rata, clouée par les mitrailleuses boches.
    Mon opinion est que les fantassins anglais n'étaient pas formidables, mais leurs artilleurs étaient du tonnerre. Les Allemands bombardaient les batteries avec de très gros calibres. J'ai vu un de ces engins tomber sur une batterie anglaise, détruire trois pièces et la quatrième continuer le tir.
    Puis, nous prenons les tranchées devant un petit bois, à la lisière duquel on aperçoit les débris d'une batterie de 75. C'est une puanteur insoutenable tellement il y a de cadavres. Les combats y ont été acharnés : les Boches voulant prendre cette batterie pour la propagande et les Français voulant la conserver. Depuis que les morts des deux camps sont là, il est matériellement impossible de les évacuer. Le soir, une corvée sort avec des seaux de toile remplis de poudre blanche (chlore) et sème à pleines mains sur ceux qu'on fait massacrer pour rien. Je prends une épaulette d'un officier allemand comme souvenir. C'était, je crois, un lieutenant du 68e de la Garde. Il est là, couché sur quatre de ses hommes, la face tournée vers le ciel, gonflé, le visage noir. Ses fines moustaches et ses cheveux très blonds tranchent sur la noirceur de sa peau.
    Notre tranchée s'enfonce comme un coin dans le front allemand et mon escouade, dont je suis le chef à 19 ans, est à l'extrême pointe. Un avion nous survole et, au loin, la « saucisse allemande » surveille. Après un bref bombardement, d'une violence inouïe, les Allemands sortent de leur tranchée au son d'un clairon et se ruent vers nous en criant : « Hoch ! Hoch ! » Nous tirons sans répit, le 75 et les mitrailleuses donnent à plein et les Allemands retournent d'où ils sont sortis. Mais leurs canons continuent à nous canarder. Les renforts qui nous sont parvenus sont peu aguerris et, au moment où j'invite trois zouaves à se rapprocher de moi pour former carapace de nos sacs, un obus éclate sur le parapet, si près que j'ai perdu conscience pendant une demi-heure, m'a-t-on dit à mon retour à la vie ; je saignais de l'oreille ; ma courroie de sac, ma bretelle de suspension, ma veste et ma chemise étaient coupées sur l'épaule. Je n'ai rien compris ; ma gamelle placée sur mon sac était percée derrière ma tête. Je l'avais encore échappé belle. Les trois zouaves que j'avais invités à changer de place étaient morts. Un infirmier les bénissait. C'était un Père Blanc volontaire pour la première ligne, car sa place était au poste de secours.
    Le capitaine Devaux, venu en renfort, était vieux et c'était pour lui aussi son premier combat. Je me suis permis de lui dire de se baisser, que ce n'était pas son porte-cartes qu'il tenait devant sa figure qui pouvait le mettre à l'abri.
    Après cette frottée, les Allemands nous laissent en paix quelques jours et nous sommes relevés, en laissant pas mal de ceux qui étaient venus en renfort. C'est un petit repos aux environs d'Elverdinghe et de nouveau les tranchées. Cette fois plus à gauche ; nous relevons les Belges. Ces tranchées sont à même le talus du canal. Devant nous Steenstraete, derrière nous Rexpoch(1). Dans ce terrain plat, les villages sont construits sur de légers renflements de terrains. Ils sont détruits à 100%. Seuls subsistent quelques pans de murs de l'église.
    Là, comme dans le secteur précédent, les combats furent terribles. Les Boches avaient traversé le canal, mais ils durent le repasser. Les débris qui nous entourent sont nombreux : fusils, sacs, équipements jonchent le terrain derrière nous, jusqu'au village.
    Le soir de notre arrivée, la nuit est sombre et les soldats belges plus sombres encore dans leur tenue noire.
    Toujours curieux, je demande « quel régiment ? » Je n'ai pas obtenu de réponse : ils semblaient pressés de quitter l'endroit, le dos courbé, pataugeant dans la boue liquide, au fond d'un boyau de cinquante centimètres de profondeur. Nous, stoïques, nous marchions en rase campagne.
  • La tranchée, accrochée au talus, est large, à cause des explosions ultérieures, et les postes de guet qui dominent le canal sont faits en grande partie de sacs à terre. Comme toujours nous veillons un sur deux ; pendant que l'un monte la garde, l'autre est accroupi et dort, le fusil armé entre les jambes. Mon camarade prend le premier la faction et je m'assois derrière lui sur une banquette. Après chaque faction, je reprends ma position et je m'y trouve bien.
    Mais, le matin, au jour, j'aperçois une main rigide et froide qui sort de terre près de ma jambe. J'avais dormi une partie de la nuit assis sur un cadavre recouvert seulement de quelques centimètres de terre. La place était bonne, légèrement élastique, le ventre gonflé faisait ressort : drôle de fauteuil.
    Au poste de guet, en sortant la tête, on pouvait voir ce fameux canal. Il y restait encore beaucoup d'eau, une eau brune, de laquelle sortait une tête, un bras, ou la moitié d'un corps. Les cadavres tapissaient les deux rives et comme puanteur on ne fait pas mieux ; et pourtant, nous y avions vécu, mangé et dormi. De grosses mouches noires dansaient des farandoles en bourdonnant sur les sacs à terre.
    Le secteur est calme, le canal est un obstacle à toute surprise. Nous sommes heureux et pourtant, d'autres à l'arrière jugent autrement. La guerre, c'est la guerre ; il faut la faire.
  • Aussi, un jour, laissant quelques guetteurs, la compagnie est rassemblée sur deux rangs, derrière le talus, pour demander ceux qui savaient nager. Il s'en est trouvé vingt et parmi ces vingt les volontaires pour attaquer une mitrailleuse sur l'autre bord. On devait attaquer nus, armés seulement d'un revolver 92, en sautoir. Il y eut quatorze volontaires et j'en étais. Folie ! Ce n'est pas nous qui avons fait le coup de main, mais les « joyeux » qui nous ont relevés entre temps. Ce fut un échec. Un seul revint de l'aventure ; le canal était rempli de réseaux Brun qui paralysaient les nageurs et les Allemands les massacrèrent.
    Mon uniforme est en guenilles et les poux me dévorent. Apercevant un pantalon de tirailleur en très bon état, je m'en empare pour le troquer contre le mien qui n'en peut plus. Il est en superbe velours uni mais, quand je l'entrouvre pour l'enfiler, j'aperçois qu'il est plein de « totos » aussi gros que des grains d'orge. Le courage m'a manqué et j'ai préféré garder ceux que je nourrissais, [plutôt] que d'en nourrir d'autres venant d'un autre individu.

    (2) Confusion de Léon Hogard ? Aucun village de ce nom n’existe près d’Ypres. En revanche, Rexpoëde est un village français proche de Killem, où Léon Hogard passera un mois de repos.


Le sauvetage d'un camarade.

  • Nous quittons le front pour un long repos : un mois passé à Killem (Nord). Le 7e Zouaves a vécu. Des trois bataillons, il en reste un et ce bataillon, réuni à deux bataillons de tirailleurs, devient le 4e Mixte Zouaves et Tirailleurs le 22 juin 1915. Il forme brigade avec le 418e R.I. (153e Division). Il deviendra célèbre.
  • Un jour, je prends un bain dans l'Yser avec deux camarades. La rivière est peu large, coule à peine, les rives escarpées et nues. L'eau calme est traîtresse, bordée de roseaux et couverte de larges feuilles de nénuphars. Après quelques brasses, un de mes camarades coule à pic. C'est seulement à sa deuxième remontée en surface que j'ai pu le saisir par la main et le tirer de ce mauvais pas. S'il avait été seul, il y restait. Il se nommait Capillon et disait qu'il avait accompagné Amundsen, lors de son expédition du pôle, en qualité de cuisinier. Etait-ce vrai ?

Texte de Pierre Volut http://histoiresdedecize.pagesperso-orange.fr et http://lesbleuetsdecizois.blogspot.fr mis en page par --Mnoel 10 décembre 2014 à 11:34 (CET)