Breton Gabriel correspondances d'octobre 1918 à décembre 1918

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Guerre 1914-1918 57.jpg

La bataille de Roulers.

Mercredi 2 [octobre 1918].

Ma chère Maman,
Ce mot te vient de Bergues où je suis arrêté pour tâcher de trouver mon unité qui se bat quelque part en avant ? Je vais repartir cet après-midi et aller en Belgique pour avoir des renseignements. Je pense maintenant que nous sommes au bon tournant, mais la lutte est réellement âpre et difficile et le Boche sur ses fins se défend tant qu'il peut ; mais enfin voici que tout chancelle et la Bulgarie qui lâche(1) va amener aussi une suite de redditions, tout sera pour le mieux.
Envoie-moi quelques petits colis parce que je pense que ça va devenir dur pour le ravitaillement, surtout quand je serai perdu dans la boue des Flandres ; heureusement que j'ai récupéré ma cantine.
J'aurai sans doute de tes nouvelles assez vite ; on dit que la poste marche assez bien.
Ma pauvre maman, voici donc de nouvelles batailles pour moi, mais je pense que je vais m'en tirer aussi bien que par le passé.
Nous ne resterons peut-être pas très longtemps dans ce pays, mais c'est bien partout à peu près la même chose. Nous pensons tous que nous aurons bientôt une superbe fourragère jaune, mais ça représente bien des morts.
Ma pauvre maman, tu dois être bien seule dans cette grande maison, ton fils américain vient-il te voir de temps en temps ? Dis-lui que nous retournerons tuer des perdrix ensemble s'il est toujours là en décembre.
Comment se présente l'affaire de mon bois ? Le bon Buisson a-t-il fait le nécessaire ? Nous avons le temps, mais il faut toujours bousculer Buisson qui est bien lent.
Je t'embrasse bien fort. Mes amitiés aux amis Loiseau, Monnot, etc. Tout mon bon souvenir à l'Amérique, encore de bons gros baisers pour toi.
Gabriel.

Carte en franchise adressée à Marguerite Breton à Paris.
Dimanche [6 octobre 1918].

Suis en pleine bataille, dans la boue, sous la pluie et les obus. Je commande la 3e Cie. Ça ne va pas si bien que sur le journal, mais le Boche ne l'a pas belle non plus en ce moment ; reçu ta lettre où tu me racontes le Châtelet. Bonne chance à ma grande.
Bons baisers. Il pleut, il pleut, j'ai des poux et je suis crasse crasse.
Gabriel.

Carte en franchise adressée à Mme Breton.
Mardi 8 [octobre 1918].

Toujours à la bataille, dans la boue et sous la pluie, mangé de vermine et assez éreinté. Des nouvelles sur la paix circulent, je n'y crois guère. Je vais bien et je supporte assez bien toutes ces misères. Je pense que tu ne t'ennuies pas trop avec tes enfants d'Amérique. Écris-moi.
Bons baisers. Bonjour et amitié à tous.
Gabriel.

Carte en franchise adressée à Marguerite Breton à Paris.
Mardi 8 [octobre 1918].

Toujours à la même place, à la bataille. Je vais bien, le moral est assez bon, mais je suis bien éreinté.
Bonne chance, bons baisers.
Gabriel.

Le mercredi 9, [lettre postée le 11 octobre 1918].

Ma chère Marguerite,
Reçu ce soir ta lettre du dimanche 6, ça va, mais de Decize ça met 8 ou 10 jours. Je vois que mes chers cousins s'occupent du mieux qu'ils peuvent pendant que les autres se font casser la g... Parfait, ce sont deux salauds et ils me dégoûtent. Je suis toujours en pleine bataille et nous avons eu une nuit très mouvementée ; il faut toujours se déplacer de droite et de gauche pour éviter les coups et je suis dans l'eau jour et nuit, de plus rongé de vermine. Quelle existence ! Il vaut mieux vendre du lin, c'est sûr. Les affaires vont sûrement reprendre par là, c'est mon impression, mais quand ?
Ma pauvre grande sœur, je t'embrasse bien fort, tâche de pas trop t'éreinter avec cet examen.
Bons baisers,
Gabriel.

Le dimanche 13 octobre.

Ma chère Maman,
Je reçois ta lettre du jeudi 10. Je vois que cette grippe infectieuse est tout aussi dangereuse que les balles et les obus(2). Ici nous sommes très sales, très fatigués, mais enfin nous n'avons pas de maladie et l'état sanitaire se maintient bon, sauf la fatigue. Demain grande journée, je ne peux rien vous dire de plus, tu auras assez tôt le communiqué pour te faire de la bile, mais je pense que tout ira bien ; nous avons une masse de gros canons et de gros moyens ; je pense que les Boches ne l'auront pas belle et que ça ira très très mal pour eux. Je ne suis pas directement engagé mais un peu en réserve ; et puis ne vous en faites pas, je pense que j'aurai cette fois-ci comme les autres un peu de chance, du reste j'en ai toujours.
Par exemple le temps n'est pas des plus brillants, il fait mauvais, mauvais et ça va nous gêner un peu. Enfin je suis content d'avoir eu une bonne permission et d'assister pour ainsi dire à la bataille décisive de la guerre, car si ça marche, cette fois le Boche est foutu et ne pourra courir assez vite pour franchir l'Escaut.
Le gros canon m'assourdit en ce moment les oreilles ; il y a des masses et des masses derrière nous. Je pense que peut-être demain nous allons voir des civils dehors et des villes d'où les Boches se sauveront, ce sera extraordinaire.
Ma pauvre sœur n'a vraiment pas de chance, enfin je pense que cette grippe ne sera rien, elle aura été très surmenée et dans ce cas-là, naturellement, la maladie affaiblit bien davantage.
J'ai bien reçu ta lettre qui me parle de mon bois, mais il ne faut rien faire avant que je voie l'estimation et il faut aussi que Buisson fasse estimer par le garde des forêts, comme je lui ai dit de faire, il ne faut pas se fier à une cloche et à un son. Je pense que j'aurai un mot de toi de Paris demain, je ne pense pas du reste que nous restions longtemps engagés ; nous serons sûrement relevés d'ici un jour ou deux. Des bonnes nouvelles de partout montrent que le Boche en a plein le dos. Je pense avoir une lettre me donnant de bonnes nouvelles de Guite. Je vous embrasse toutes deux bien bien fort ; aujourd'hui, demain et après tu n'auras que des bouts de cartes.
Bons gros gros baisers de la veille de la bataille.
G. Breton.

Carte en franchise, sans date.

Ma chère maman,
La division de granit s'est couverte de gloire. Nous avons pris Roulers et délivré quelques pauvres civils(3) ; nous avons pris canons et prisonniers. Le morceau a été assez dur, mais tout va bien. Je pense que nous serons bientôt relevés.
Bons baisers à tous deux et le bonjour à l'Amérique.
La cavalerie belge passe. Tout va bien. Devant Roulers, 3 h soir.
Gabriel.

Le 15 octobre 1918.

Ma chère Maman,
C'est aujourd'hui que Marguerite doit passer son examen si elle est en état de le passer. Je suis toujours dans les premières maisons de Rou... [Roulers], un peu en réserve en ce moment, mais les obus pleuvent drus à droite et à gauche. Il y a encore quelques malheureux civils dans les maisons de la ville ; la ville a très souffert mais il y a de bonnes caves, c'est déjà bien.
Il fait assez beau temps, je veux dire par là que la pluie ne tombe pas, mais il fait très très froid et les nuits dans la tranchée ne sont pas drôles. Je ne sais pas si nous aurons du repos ; le nouveau colonel qui commande l'infanterie n'a pas l'air d'être un type à avancement et c'est très dangereux pour nous parce qu'il veut arriver et nous fera donner jusqu'au bout.
Ma compagnie a très bien marché, je n'ai eu qu'un peloton d'engagés et ils sont entrés les premiers dans les faubourgs de la ville, malheureusement le s/lieutenant qui les commandait a reçu une balle dans la jambe, ce qui fait que je n'ai plus d'officiers, mais seulement deux adjudants, c'est peu.
J'ai reçu les colis mais je ne sais encore ce qu'il y a dedans. Ils sont aux cuisines et je vais envoyer un mot au cuisinier pour qu'il voie ce qu'il y a dedans.
La difficulté est pour le ravitaillement ; les malheureux civils recevaient quelques victuailles des comités hispano-américains, mais les Boches volaient tout. Nous en avons pris beaucoup hier, mais il y en a encore beaucoup ; ils ont tous des mitrailleuses mais se rendent assez bien à ma pauvre [ill.]. Je pense que je finirai à avoir un peu de repos. La vermine me mange, c'est le plus dur.
Marguerite peut-être va réussir et elle se reposera tranquillement cet hiver au coin du feu de la lingerie. Je vous embrasse bien fort toutes les deux. Gabriel.

Le 16 octobre 1918.

Ma chère Maman,
La journée a encore été rude. Nous avons bien avancé après de durs combats. Mais nous sommes bien payés de nos peines ; les pauvres gens viennent au-devant de nous et nous acclament en pleurant.
Je vis des journées extraordinaires en ce moment. Je suis quand même éreinté et fatigué et couvert de vermine. Ce soir j'ai pu manger une bonne soupe au lait chez de braves gens que je ne comprends pas mais qui me regardent comme si j'étais une bête curieuse. Je pense quand même que nous serons relevés demain ou après-demain.
Je vous embrasse de toutes mes forces bien fort.
G. Breton.

Le je ne sais plus quel jour du mois d'octobre.

Ma chère Maman,
Après quinze jours de durs combats, de bombardement, de boue, de saletés, de marche en avant, de civils venant avec des larmes au-devant de nous, nous voilà ce matin gris d'octobre, dans une petite ville de cette Flandre que nous venons de délivrer, au repos ! Relevés. Je suis dans la petite maison que vous avez vue sur les assiettes de paysages hollandais ; il y a le grand poêle, les rideaux blancs, les briques rouges et vertes, tout le Zuyder Zee et à tout moment il me semble que les petits garçons et les petites filles en sabots vont venir danser la ronde autour de moi. Maintenant toute la maison est à moi, la plus belle chambre, le poêle, la grande table de cuisine ; tout mon petit état-major est avec moi et les pauvres gens ne savent quoi me donner encore ; on a été chercher les derniers vieux cigares que les Boches n'ont pas trouvés et toutes les cinq minutes la porte de la chambre s'ouvre et la vieille dame amène une voisine voir l'officier en bleu horizon que va remplacer l'arrogant Von... quelconque qui deux jours avant terrorisait encore les pauvres gens.
De la bataille je ne me souviens pas bien encore ; je tâcherai de mettre tout cela au point, mes dix journées devant Roulers sous le feu effroyable de l'ennemi qui avec ses derniers gaz et ses derniers obus tâchait de reculer l'échéance ; puis le grand matin de l'attaque, toute la division avec ses réserves fonçant derrière le feu de barrage à travers les lignes boches ; Roulers, ses toits, ses clochers, les cheminées d'usine, tout cela nage dans les explosions, le brouillard et les obus fumigènes ; puis la ville en flammes, les mines aux carrefours, la ville sautant partout et la division de granit fonçant toujours à travers cet enfer, traversant la ville et s'installant de l'autre côté tandis que les grenadiers se battaient dans les rues. Puis aussi, depuis l'heure H, les Boches, les Fritz couraient éperdus, levant les bras, se rendant par groupes, les officiers d'artillerie pris dans leurs batteries, les canons capturés tout attelés ; et le lendemain la poursuite, la cavalerie, les auto-mitrailleuses, les tanks ; et nous derrière, éreintés, fatigués, sans repos, marchant quand même ; et puis les premiers villages intacts, toute cette campagne flamande pleine de maisons d'où les gens sortaient en bande pour voir les premières capotes bleues ; et nous apportant, les pauvres gens, le peu qu'ils avaient caché aux Boches. Enfin hier soir, il a fallu nous arrêter, non pas que nous ayons demandé la relève. Je ne sais quelle force pousse notre troupe maintenant, mais le commandement veut quand même être plus sage que nous ; d'autres sont montés cette nuit et ce matin nous étions dans ce petit pays, ahuris, étonnés, ne pouvant pas croire que cette relève était arrivée et je pense que nous sommes comme des chiens courants après une longue chasse ; nous voudrions partir quand même ; et même en dormant il semble que l'ordre d'attaque va arriver et que l'on va avancer encore, toujours, jusqu'à ce que nous ayons chassé toute cette sale vermine de poux gris.
Je déjeune avec toute la famille que j'ai invitée à manger parce qu'en fait de viande les pauvres gens n'ont rien vu depuis quatre ans ; aussi ce matin il y a beefsteack et frites.
Voilà, ma maman, mes premières impressions d'après la bataille, c'est rude et [ill.] mais j'ai la tête assourdie ; maintenant il vaudrait mieux pour moi que je gagne 100000 F dans le lin ou que j'empoisonne les femmes de chez Pathé, ça serait moins dangereux, mais je n'ai jamais été si heureux depuis cinq jours. Tous mes hommes les plus mauvais ont repris un cran énorme, tout le monde sourit. Jamais les embusqués et les cochons ne comprendront et ne vivront ces heures, c'est leur plus grande punition.
J'espère que vous êtes toutes deux à Decize, que Guite se remet, que Hahn vous tient compagnie. Je vous embrasse bien fort toutes les deux.
Gabriel.
Bien reçu 5 colis [détail des victuailles].

Samedi 19 [octobre 1918].

La lettre d'hier était du 18, écrite quand la Guite passait son examen.
Ma chère Maman,
Ce petit mot pour te dire que nous sommes au repos dans la ville reconquise de R... [Roulers]. Je suis bien fatigué, bien éreinté, plus qu'en première ligne. J'ai reçu aujourd'hui une lettre de toi de mardi et aussi une de Guite du mercredi 16, cela va vite. Guite dit qu'elle passe vendredi à 2 heures ; enfin peut-être qu'elle est reçue, moi je n'en peux plus, j'ai les nerfs à bout, c'est la détente et pourtant j'ai un travail énorme pour reconstituer mon unité, je suis toute la journée à mon bureau. J'ai reçu tous les paquets ; on m'en annonce un autre pour demain.
Je t'ai envoyé une grande lettre hier en descendant des lignes ; j'ai dû écrire un tas de bêtises, aujourd'hui je ne sais plus et ma tête me fait bien mal et pourtant il nous faudra repartir d'ici peu, la gloire se paye cher.
Je vous embrasse bien fort. Que Guite reste tranquille ; vanitas vanitatum et omnia vanitas(4) ; demain messe pour les tués... honorablement. Claude Farrère (la Bataille)(5).

Le lundi 21 [octobre 1918].

Ma chère Maman,
Me voici donc au repos ; je n'arrête pas de travailler en ce moment pour réorganiser ma Cie en vue de nouveaux combats et de la victoire finale. Je travaille toute la journée, aussi souvent une partie de la nuit et je ne suis guère habitué à cela ; enfin il faut bien le faire pour aller jusqu'au bout de la victoire finale. Je commande toujours ma 3e Cie et c'est sans doute avec elle que je défilerai dans les rues de Bruxelles ou de Gand et je suis bien heureux de cela, c'est la plus belle récompense que je puisse avoir maintenant et je n'en demande pas d'autres.
Voici venir le courrier et je vais vite voir mes lettres. Ma pauvre sœur a échoué ; enfin elle a eu du malheur et de la maladie. Heureux qui comme Ulysse, enfin elle va se reposer à Decize et être tranquille, ça vaudra bien mieux que toutes ces histoires de bachot.
Quand elle aura le temps, il faudra qu'elle m'écrive tout ce qu'elle a répondu et ce qu'on lui a demandé ; ça me rappellera le temps heureux où je commentais les textes latins et les vieux auteurs.
Maintenant quelques mots de ce que je fais. Je suis chez des pauvres gens très gentils, au milieu de ce qui reste de leur maison ; on m'a fabriqué une chambre avec lit et draps, avec poêle et charbon, enfin tout ce qu'il faut, aussi un fauteuil, une table et des chaises.
Je fais, au milieu de tout cela, mon petit pacha ; je travaille ou je lis, je reçois mes gradés, mais je ne bouge guère. Je vais juste le soir à la musique et c'est tout. Enfin je me repose pour les marches et les contre-marches à venir. Les nouvelles sont bonnes ; on parle d'une offensive dans l'Est ; mais ici ça marche on ne peut mieux et le Boche fout le camp ; les gens n'osent pas croire cela. Mes lettres vous semblent peut-être décousues, cela tient à ce que je suis assez nerveux et que l'on vit un peu dans la fièvre en ce moment, mais ça ne fait rien, j'irai jusqu'au bout avec mes poilus et nous aurons la peau du Boche.
Ma chère maman, ma grande sœur, je vous embrasse bien fort dans le vent de la victoire, que Guite se console et qu'elle espère.
Gabriel.

Le 22 octobre, [lettre postée le 24 octobre 1918, dans l'Oise].

Ma chère Maman,
Je te fais ce petit mot par un de mes poilus qui sera sans doute en permission à Paris demain ou après-demain ; ainsi ma lettre ira bien plus vite.
Ma pauvre maman, je suis en train de me reposer et de travailler ; ma Cie a été assez éprouvée, 23 pertes dont neuf tués et encore j'ai eu assez de chance car je n'ai pas eu à faire beaucoup de choses, j'ai été engagé que le dernier jour avec mon dernier peloton car j'étais en extrême réserve.
Me voici donc au repos à Roulers, sans doute pour jusque vers la fin du mois et après nous reprendrons les opérations ; enfin je garde le commandement de ma compagnie et ça marche à peu près ; mes hommes se tiennent bien tranquilles ; un nouvel officier est venu avec moi et cela va marcher, je pense. Les Boches sont battus, sans doute les derniers jours seront assez pénibles, mais voici enfin le commencement de la fin.
Le ravitaillement va bien pour le gros, mais les petites douceurs ! rien, aussi tu peux m'envoyer quelques petites boîtes, aussi, si tu peux, des œufs,car j'en ai bien envie et nous n'en avons pas, mais pas du tout. Les civils reviennent un à un et la ville commence à se remplir tout doucement, mais elle est encore bien démolie ; aujourd'hui nous avons vu le premier train ; c'est plein d'Anglais et d'Américains partout. Je pense que cette grande bataille a décidé le sort du Boche.
Donne-moi des nouvelles de Decize, Loiseau, Roblin, enfin tout le monde, y a-t-il encore des concerts ? La nuit est descendue, ici elle vient bien vite. Je reste douze heures au lit, heureusement que j'ai des draps et que je suis bien. J'ai du charbon et un bon feu, aussi je ne veux pas sortir de ma chambre.
Maintenant je vais bien et suis content de voir la fin comme j'ai vu le commencement.
Vous avez dû trouver toutes mes lettres en arrivant à Decize.
Je vous embrasse bien fort toutes deux.
G. Breton.
Et mon bois?

Le 24 [octobre 1918], jeudi.

Ma chère Maman,
Toujours au repos. Bien tranquille, et j'espère que ça durera encore quelques jours. Je vais bien. Ne vous en faites pas. Je manque par exemple de nouvelles. Envoyez-moi des journaux et des revues. Comme colis des boîtes bien soudées, le pâté de lièvre était bon mais une boîte avait pris l'air – des œufs – du thé aussi.
Bons gros baisers.
Gabriel.

Le 25 octobre 18.

Ma chère Maman,
J'ai fait cet après-midi une longue lettre pour ma sœur qui servira de devoir au sujet de la prise de R... [Roulers].
Je me prélasse dans mon repos ; de temps en temps je fais une petite promenade à cheval, tout va bien.
Je ne sais pas trop ce que nous allons faire, mais notre repos sera sûrement assez long. J'ai bien reçu tous les colis et j'ai envoyé une lettre faisant le dénombrement. Maintenant fais bien attention à bien souder tes boîtes, un des pâtés était bon, l'autre éventé ; je goûterai le 3e demain ; pour les colis, envoie œufs, thé, comprimés du Rhône en tube, et les boîtes que tu veux.
Je vois que M. Loiseau continue les bonnes traditions de la chasse au chevreuil, tant mieux. Je pense que je vais bien finir, moi aussi, par pouvoir chasser autre chose que le Boche.
Je vais bien, très bien même ; l'air de l'avant est bien préférable à celui de l'arrière. J'ai envoyé une lettre à mon oncle, lui relatant notre part glorieuse dans la bataille et dans laquelle je félicite Jacques de gagner l'argent qu'il veut dans le lin.
Envoie-moi aussi les journaux, un jeu de 32 cartes, nous n'avons rien, rien, rien ici.
Maintenant demande à Hahn de te procurer une boîte de cigares, des gros ; ils m'aident bien dans les moments énervants. Je n'ai pas besoin d'argent, ici on ne dépense presque rien, et puis je toucherai un gros mois avec mes indemnités de 20 jours de combat et le commandement dans la Cie.
Ci-inclus avant-dernière citation du 128e ; à garder, j'étais de l'affaire. Nous attendons l'autre et aussi la fourragère jaune.
Bons gris baisers.
Gabriel.
On les aura !!!

Le 27 octobre 18.

Ma chère Maman,
J'ai reçu ta lettre où tu me racontes le chevreuil, Loiseau et aussi que tu sais mon repos ; nous nous reformons tout doucement et je pense que nous serons un peu plus tranquilles. Voici cependant que la rage des vieilles bêtes reprend : exercice, défilé, coupe de cheveux, sabre, etc. Tout cela est une maladie du repos qu'il faut subir en s'armant de philosophie et toutes ces manifestations vont disparaître quand nous reverrons le Boche ; alors il n'y aura plus assez de compliments pour nous.
J'ai reçu aussi le chocolat et le lait et le lapin que nous allons manger aujourd'hui dimanche. Nous sommes relativement tranquilles ; aujourd'hui j'avais l'intention de faire un tour à cheval, mais j'ai les fesses talées un peu ; j'ai un cheval canadien qui ne vaut rien, qui trotte trop sec et fait des écarts ; alors il faut toujours faire trop attention et ce n'est plus un plaisir. Ici heureusement nous n'avons pas de grippe ; je pense que ton sirop et tes drogues auraient été avantageusement remplacés par une petite topette de rhum. Personne n'est malade ici ; je pense que c'est particulier à l'intérieur.
Nous ne savons rien des opérations, sauf la dernière réponse Wilson(6). Le Boche, à mon avis, va se défendre tant qu'il va pouvoir pour empêcher l'invasion, parce qu'il prévoit que ça ne serait pas drôle pour lui ; mais peut-être lâchera-t-il avant. Ici il fait beau, pas de plus belle fin de saison. Je pense qu'il ferait bon dans les bois derrière les faisans ou à écouter des chiens courants, ça vaudrait mieux que les mille circulaires qui m'assomment.
Le bonjour à tous, mes félicitations à M. Loiseau. Je vous embrasse bien fort. Guite aura avant cette lettre plus de 15 pages de moi.
Bons baisers.
Gabriel.

Lundi 29 octobre 18.

Marguerite Breton, Marie Defoulenay, le lieutenant Hahn
Ma chère sœur,
Je vois que comme Ulysse tu as fait le long voyage ; maintenant je pense aussi que comme l'enfant d'Ithaque tu es vraiment pleine d'usage (car tu en as) et raison (ça c'est autre chose, vivre entre le chien Scaff et le chat Boudou au coin du feu de la lingerie).
Je suis toujours au repos, on gâte la division de granit, nous sommes beaux ! gentils, il n'y a que nous ! Tout cela je sais ce que ça veut dire ; mais on est tellement bête et vaniteux que ça prend chaque fois ; enfin on nous réserve sans doute pour Gand ! ou Bruxelles ! Ou plus loin ; là nous défilerons et nous aurons de petits drapeaux à nos fusils et à nos sabres, et les gens vont courir au-devant de nous. Moi j'aime ça, voilà, ça me plaît, même que la saccharine ou le lin, je pense que le grand grand-père qui a fait une vague guerre sous l'Empire n'a jamais eu des fêtes aussi belles ; et dans la galerie des portraits je pense que mes petits-neveux, mes petites-nièces viendront me contempler et que ma chère sœur leur racontera mes exploits.
Les dernière nouvelles sont assez bonnes ; c'est la fin, sûrement, l'Autriche est foutue, finis Austriae !! A demain l'autre empereur ; peut-être ferons-nous enfin l'ouverture de la chasse l'an prochain ! Et en hiver pourrai-je me venger sur les canards sauvages des misères que le Boche m'a faites.
Maintenant j'ai assez de travail : toute ma famille est assez turbulente et puis il faut les vêtir, les coucher, donner la soupe, veiller au rata, faire les innombrables paperasses, s'intéresser à tout et à tous. Je n'ai pas le temps de m'ennuyer ; c'est une grande satisfaction pour moi d'avoir une si belle compagnie à l'heure décisive. Je crois même que j'en fais un peu trop. Maintenant je vais dîner et finirai cette lettre demain.
Bons baisers pour ce soir.
Gabriel.
Les nouvelles deviennent très bonnes ; on dit que l'Autriche demande à tout prix la paix. Le canon roule. Je pense qu'il y aura encore de grands choses aujourd'hui. Attendez-vous aux petites cartes, plus de grandes lettres.
Gabriel.

Aux armées le 30 octobre 1918.

Ma chère maman,
Deux mots qui arriveront je ne sais quand. Ça va recommencer, mais cette fois nous n'avons pas grand chose à faire. Vous verrez les communiqués du 31 et des jours suivants. Je vous écris sur mes genoux. Reçu heureusement œufs et boîtes hier en même temps que la lettre. Vais bien. Suis en pleine bonne santé. Je pense que tout va bien aussi à Decize. Bon, gros baisers bien forts des veilles de bataille. Nous les tenons cette fois. Gabriel.
Carte postale. Illustration : Artillerie.

Le 31 octobre 1918.

Je vais bien. Suis en pleine bonne santé pour terminer heureusement cette affaire.
Bons baisers.
Gabriel.
Nous avons fait une grosse bataille ce matin pour passer l'Es...t [Escaut]
Ne vous en faites pas. Nous les tenons. Ce sera fini dans quinze jours. Je suis en train de faire ma popote avec un commandant amér... [américain]. Tout va bien. Baisers.

Voici le texte intégral de toutes les lettres expédiées par G. Breton pendant ce mois crucial. L'importance des événements racontés, des derniers combats jusqu'à la marche sur l'Allemagne, justifie la longueur de ce témoignage.

Le 1er novembre. Toussaint :

Ma chère maman,
Les deux petits mots des soirs de bataille, tout va bien, on a flanqué une pile définitive aux boches qui battent en retraite, nous délivrons villes, villages, habitants et ça recommence comme pour la prise de Roulers. Nous pouvons heureusement nous coucher le soir car dans ce pays-ci il y a plein de maisons et ça va bien parce que le soir nous pouvons faire chauffer notre soupe et dormir un petit peu, le temps est très, très beau, et on marche bien ; plein de troupes partout, en tous costumes et toutes espèces d'uniformes, plein de canons, petits et gros, plein de kaki, de bleu horizon, enfin de tout et de tout. Ce n'est plus qu'une question de jours. Nous tenons le boche et le secouons tellement qu'il va demander grâce.
Par exemple, pas de nouvelles, pas de journaux. Heureusement que j'ai reçu les petits colis et j'ai mangé la dinde aux champignons avec un commandant américain qui n'avait qu'une rave crue pour dîner.
Bons gros baisers bien forts.
Gabriel.
Et mon bois ?

Le 2 novembre.

Ma chère maman,
Aujourd'hui, halte dans la bataille, les relèves ne se passent pas toutes seules et il faut nécessairement souffler un peu.
Comme nous sommes un peu en réserve, ça marche, nous habitons un gros bourg quitté avant-hier par les Boches et maintenant nous voici dans la chambre et la petite popote que les officiers boches occupaient. Les gens, il y en a partout, sont très, très heureux de nous voir et nous sommes on ne peut mieux reçus partout, enfin ça va très, très bien. Le pays a assez souffert, mais pas trop amoché quand même. Nous venons de recevoir le communiqué que vous verrez au sujet des Dardanelles... Etc, tout va bien, c'est la fin des fins, la bête agonise définitivement et c'est la curée, la fin finale de la chasse, le Boche se défend comme il peut, plutôt mal, assez pour nous causer quelques pertes, mais rien de très sérieux. Maintenant ils feront ce qu'ils voudront, c'est la fin, fin finale.
Dans quelques semaines l'armistice sera signé et nous aurons la paix, on dit que Foch va demander des conditions très dures, mais c'est justice. Nous ne sommes que seuls de Français par ici, il y a plein d'alliés de toutes espèces. Ce matin, j'ai heureusement reçu le chevreuil et la petite boîte de poulet, c'était heureux parce que je n'avais rien rien reçu de rien depuis 24 heures parce que les canons et munitions passent avant le reste, et les cochons avaient fait d'énormes trous dans les routes et surtout fait sauter toutes les voies et ça nous retarde.
Ma chère maman, donne le bonjour à tous, dis-leur que c'est la fin. Hahn ne verra jamais un champ de bataille maintenant.
Je vous embrasse bien bien fort, toutes deux,
Gabriel.

6 novembre 1918 :
Le lundi.

Ma chère maman,
Je re-suis à la bataille, mais cette fois une nouvelle et extraordinaire bataille, dans une grande ville, un peu plus que Decize. Nous occupons cela, mitrailleuses et fusils dans les maisons, canons dans les couloirs, abris sur nos têtes, et dans tout cela toute la population civile qui est restée et qui vit avec nous ; c'est la chose la plus extraordinaire que j'ai vue. Hier, en arrivant, il y avait 20 personnes, femmes et jeunes filles dans la cave et l'on voulait se serrer pour me faire une place sur un matelas. Je n'avais rien vu de pareil ; les pauvres gens sont ahuris ; on voit sur les bords du fleuve les gens en avant de mes postes qui ramassent les choux. Ça me rappelle le début mais, dans ce pays surpeuplé c'est encore plus extraordinaire que tout.
Je fais mon petit pacha. Je distribue la soupe aux affamés sous les obus que le boche ne nous ménage pas. Les enfants courent après les éclats ; de temps en temps un reste sur la terre ; c'est la guerre. Je n'ai jamais vu autant d'insouciance dans le mépris de la mort. Maintenant le fleuve, vous le devinez, l'Es... [Escaut]. La ville, son nom commence par la première et la dernière voyelle [Audenarde/ Oudenaarde]. Cherchez le rébus.
Je suis le maître de tout un côté d'agglomération et j'ai tous les droits, les gens sont dressés et ça marche, en face le boche, ses balles de mitrailleuses égratignent les murs, ses gros obus envient les toits au ciel, mais ça tient.
Voilà mes impressions hâtives de la fin d'une guerre extraordinaire, le canon gronde, les obus soufflent, cinq marmots grouillent dans la cuisine car mon ordonnance fait cuire un lapin, que je mangerai avec une omelette d’œufs de Decize, un morceau de fromage, du pinard et du thé. C'est la guerre !!!
Je vous embrasse bien bien fort.
Gabriel.

7 novembre 1918 :

Ma chère maman,
Je ne sais plus où j'en suis, si vous existez, je suis dans la bataille la plus étrange, la plus extraordinaire que je n'ai jamais faite. Défenseur ou assaillant sur la moitié d'une ville (Au... [Audemarde]), me battant soir et matin ; grand maître de tout un quartier, dirigeant toute une population étrange de civils, médecin, pharmacien, commandant de zone, d'attaque, de patrouille, etc, etc ; tout cela sous les obus, les bombes, les coups de fusils, les balles des mitrailleuses qui sifflent dans les rues. C'est la chose la plus étrange que je n'ai jamais faite, tellement éreintante, tellement accablante que bien souvent je me trouve tout endormi sur mon immense table où les photos, les cartes, les croquis, les rapports, les fils du téléphone font un mélange du meilleur goût.
J'habite une somptueuse maison... je veux dire la cave, tout mon monde de coureurs cyclistes, téléphonistes, etc, etc, bourdonne autour de moi, je commande le génie pour les passerelles et les bateaux qui ne vont pas sur l'eau ! Les petits canons pour tirer sur les Boches, les mitrailleuses, les fantassins, que sais-je ? Tant la guerre m'a [ill.] et je suis heureux quand même parce que j'ai cette fois assez pour faire le mal, bien du mal à l'ennemi, qui n'en peut mais, mais qui se défend avec rage, comme le sanglier qui est aux abois fait tête une dernière fois aux chiens courants qui hurlent derrière lui, c'est la fin, la grande fin, toutes les nouvelles que l'on sait, celles que l'on ne sait pas, celles que l'on devine, sont très très bonnes. Finir, finir le boche.
Ma pauvre maman, cette lettre est sans doute un peu incohérente, c'est comme ma vie et mon existence, je ne sais plus l'heure, le jour, le mois, seul ce qu'on va faire compte, tuer et tuer les hommes avant la fin, toutes mes forces sont crispées, tendues pour ce but.
Et quel champ de bataille, les tuiles qui volent, les pans de murs qui s'écrasent, les marmites qui éclatent, les civils qui sont là tous encombrants, hagards dans cette tourmente infernale.
Plein de femmes, d'enfants, de jeunes filles qui hurlent, crient, se sauvent, crevant de faim, les maisons qui flambent ou s'écroulent, les soldats sur la réserve qui entre deux batailles font cuire poules, lapins, moutons, chèvres, jouent du piano dans les maisons vides, tout cela forme le plus effroyable et sublime spectacle de cette fin de campagne.
Je vous embrasse bien fort, fais confiance, j'irai jusqu'au bout en ayant fait tout, tout mon devoir.
Gabriel.

8 novembre 1918 :

Ma chère maman,
Toujours dans la même situation, le canon gronde, les balles sifflent, la ville s'écroule. Vingt-cinq de mes pauvres administrés empoisonnés cette nuit par un gaz infect qu'ils nous envoient. Tous sont morts, pêle-mêle dans la cave, femmes, jeunes filles, petits-enfants. Et cependant c'est la fin ; voici pour nous la dernière minute du grand quart d'heure de Nogi(7). Reçu journaux, cigarettes et chocolat hier, ça vient même ici.
Je vous embrasse bien bien fort.
Gabriel.

11 novembre 1918, 11 heures du matin :

Ma chère maman,
Ma grande sœur,
La guerre est finie. Je me suis battu jusqu'à la fin, franchissant le 9 l'Escaut sous une pluie de balles, chassant l'ennemi le 10 bien, bien loin.
Je suis là vivant, intact, sans une égratignure, ayant fait mon devoir jusqu'au bout.
Je ne sais plus quoi vous dire, quoi vous écrire ; je suis là, là vivant.
Toutes autres nouvelles, je suis certain, ne peut [sic] vous intéresser.
Je vous écrirai toutes les péripéties de ces dernières heures quand j'aurai retrouvé un peu mon calme. J'ai reçu vos lettres et tous vos colis.
Je vous embrasse bien, bien, bien fort.
Gabriel.
Nettoyez le fusil !!!

Le 11 novembre 1918, au soir :

Ma chère maman,
Donc c'est fini, me revoici de nouveau dans la petite maison flamande, pauvre pays dévasté, plus de civils, hier ; avant-hier nous nous sommes encore battus ; j'ai entendu siffler la dernière balle hier, le dernier obus cette nuit ; le silence, le silence énorme, impressionnant est tombé sur le vaste champ de bataille de l'Escaut, tandis que loin, loin derrière nous, les derniers incendies allumés par le boche éclairaient l'horizon. Il ne faudrait pas croire que nous avons dansé, une joie trop grande, trop profonde, trop émouvante nous étreignait, nous autres les derniers combattants de la dernière heure ; las, fatigués, abîmés par douze jours de luttes et de batailles, les hommes regardaient et se demandaient si c'était vrai ; à l'heure présente, les dépêches officielles arrivées, nous sommes las, sans rien dire, trop fatigués pour être joyeux. Nous savons que les gens à l'arrière pavanent et s'amusent, dans ce désert nous n'y songeons pas, un bon dîner, une bonne bouteille, va nous réunir ce soir. Le poulet froid du Nivernais, les oeufs au jambon et la choucroute, ainsi qu'une crème au chocolat va [sic] faire le festin de mon petit état-major et nous irons dormir ensuite en pensant que peut-être bientôt nous serons chez nous, notre tâche faite.
Voici à peu près comment avant-hier les choses se sont passées. Le 9, nous ne savions rien ; et nous avons reçu l'ordre coûte que coûte de franchir l'Escaut ; exaspéré par toutes nos souffrances, la division de granit encore une fois s'est surpassée sous les balles, sous les obus ; sans aide d'artillerie, parce que nous ne voulions pas tuer des civils, nous avons lancé une passerelle et passé de l'autre côté. Puis, nous avons chargé le boche, sous cette avalanche tout a cédé, les mitrailleuses se sont tues, la formidable position est tombée et, le soir, nous étions sur l'autre bord, très solidement installés. Et on nous promet la nuit que les Yankis nous relèvent, mais nous attendons, rien ; alors, le lendemain, hier 10, nous partons en avant ; mais tout fuit, tout cède ; les populations accourent devant nous, marche triomphale ! Les derniers obus tombent à droite, à gauche, les dernières balles sifflent, les Américains électrisés par notre exemple nous dépassent en trois heures et poursuivent l'ennemi avec la cavalerie. La nuit tombe sur les incendies ; cela me fait souvenir de Sarrebourg, je sais, c'est la fin, nous le sentons, mais rien, pas un ordre ; onze heures, minuit, nous marchons vers des fermes perdues pour nous coucher ; tout à coup, loin, très loin, au fond de l'horizon, là où sont les états-majors, la T.S.F., des fusées, une clameur énorme qui s'enfle, passe, renaît, se propage. Tout autour de nous, nous ne comprenons pas, nous nous arrêtons dans un petit chemin creux et l'on devine : c'est fini ; un maréchal des logis d'artillerie sur son cheval fumant passe et nous crie quelque chose que l'on ne comprend pas ; et brusquement le silence, ce silence que nous ne connaissons plus, que nous n'avons jamais connu depuis quatre ans, tombe ; une pluie fine, c'est le linceul de nos derniers morts. Voilà notre fête à nous ! Ce matin, la dépêche officielle.
Je fais partir cette lettre aussi vite que je puis, un mot aussi est parti il y a un instant.
Gabriel.

Le 12 novembre 1918 :

Ma chère Marguerite,
Voici la fin, le canon s'est tu, les mitrailleuses, les fusils ne crépiteront plus ; les grenades n'exposeront plus, c'est fini, fini, fini.
Ma pauvre sœur, je me demande comment il se fait que je suis encore là ; comment je n'ai pas été touché plus souvent, comment je puis encore dire ce soir je puis être certain de boire, manger, dormir sans craindre une attaque ou un bombardement. C'est fini, fini ; je suis tout bouleversé et cependant si tu voyais ce calme, cette tranquillité chez mes soldats, ils sont bien heureux et pourtant peu de cris, peu de chants, pas un homme ivre. À l'arrière sûrement le champagne, la fête, la noce ; ici, c'est extraordinaire dans tout le cantonnement où je suis ; nous vaquons aux besognes coutumières, comme si nous étions au repos et que d'ici quelques jours le travail allait reprendre. Et nous avons passé encore dix terribles journées, jusqu'au dernier jour, jusqu'à la dernière heure nous nous sommes battus sans un regard en arrière, sans même nous dire que la paix était là, que l'on pouvait être tué. C'est la chose la plus extraordinaire de tout. Voici à peu près ma vie des dernières journées, les quelques lettres écrites dans la fièvre que vous recevrez ne vous donneront qu'une bien piètre idée de cet enfer.
Le 30, dimanche, je suis alerté, départ de nuit de Roulers, en route pour la Lys, nous sommes par exemple en réserve ; ça dure un, deux, trois et quatre jours, on marche derrière les autres et on sait que la bataille est terrible, nous devons arriver à l'Escaut et le franchir, les deux premiers régiments y parviennent le 3 et nous devons relever la même nuit à Audenarde le 42e et des Américains. Départ six heures, nuit noire terrible, au bout de deux heures nous voici dans la zone des marmites, ça tombe à droite, à gauche ; les Boches tirent, tirent, terrible chose que la nuit, la marche et la relève dans ces conditions ; enfin Audenarde, mais c'est long cette maudite ville et les obus, obus partout, des gaz, tout ce qu'il faut, enfin vers deux heures du matin je suis en place et au jour je tâche de me reconnaître, ma compagnie, du moins ce qu'il en reste, nous n'avons plus d'effectifs, ma compagnie est à gauche dans les faubourgs face à l'Escaut ; je suis dans la cave d'une superbe maison bourgeoise, mes petits postes gardés par des sentinelles dans mon tout secteur vaquent à leur besogne en échangeant surtout des coups de feu avec les Boches. On me fait dire de m'installer pour quelques jours alors commence la, ou la plus extraordinaire, partout il y a des habitants, hommes, femmes et quelles femmes ! Enfants, ça grouille, ça boit, ça mange, sous les obus et la mitraille, tous les jours la ville flambe, tous les jours on trouve des civils tués au coin des rues ; le Boche, des hauteurs voisines, bombarde, c'est la fin, il le sait mais nous pas ; mais il veut lancer ses derniers obus, je passe des journées et des nuits terribles, mais les nouvelles cependant se précisent, le boche cale mais il nous faut le battre jusqu'aux derniers jours, la paix en dépend. Alors on prépare le passage du fleuve et le 9, sans préparation d'artillerie, on s'élance ; je suis compagnie de tête à gauche, comme aux jours de Hommarting(8), je joue le tout pour le tout, j'arrive à jeter une unité de l'autre côté, les mitrailleuses crépitent, je fais ouvrir le feu de tout ce que j'ai ; un camarade réussit à passer aussi plus loin, un autre peu après aussi ; la ligne se soude et le boche cède et fuit, c'est la fin, la nuit tombe sur nos derniers morts.
Le lendemain 10, nous repartons, plus de boches, ils fuient, quelques volontaires, quelques canons et autres tentent de s'opposer à notre marche, mais en vain ; malgré nos douze jours de bataille, nous marchons, nous ..., les Yankis [sic] doivent nous relever, nous ne voulons pas, un ordre supérieur seul permettant aux Amer(icains) de nous dépasser.
Puis la nuit, l'ordre arrive de nous mettre en marche pour nous aller coucher assez loin, tout le monde rouspète, enfin on part, nuit claire, traversée de villes, villages endormis ; au loin coups de canon et les incendies boches ; la nuit se fait plus obscure, une bruine fine tombe lentement, minuit, une heure. Tout à coup, loin devant nous à l'avant une fusée rouge monte ; puis une verte, puis un bouquet de blanches ; tout le monde se regarde et de toutes parts les fusées s'allument, montent, s'éteignent, se rallument et une clameur immense monte, monte, vers nous du fond de l'horizon. Personne ne comprend plus, on a peur de comprendre ; un homme à cheval passe, ventre à terre ; place, place, guerre finie ; il disparaît du côté des batteries qui tiraient encore.
Voilà que le gros canons se tait, que les fusées redoublent, que les cris renaissent ; enfin nous comprenons, c'est fini ; nous n'entendrons plus le canon, ni le tac a tac des mitrailleuses.
Le silence s'est fait sur cette plaine de l'Escaut que nous avons délivrée ; la compagnie marche toujours glacée sous la pluie qui redouble, plus de cris, plus rien, le travail est fini, achevé ; sur le mauvais lit de paille les plus grands artisans de cette œuvre gigantesque vont essayer de trouver un peu de repos demain. On réfléchira.
Je vais bien, j'ai reçu toutes les cartes, je vous embrasse bien bien fort.
Gabriel.
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Le 14 novembre 1918 :

Ma chère maman,
Nous voici un peu plus tranquilles et un peu plus calmes, bien que le travail ne nous manque pas en ce moment, car il faut régler tout cet arriéré des derniers combats, des pertes, des hommes tués, de tout ce qu'il faut pour cette occupation que nous allons faire, tout ceci m'occupe et ça ne me déplaît pas ; je reçois vos lettres, vos colis, mais les journaux nous manquent et cela embête un peu parce que l'on voudrait bien savoir ou connaître tout ce qui se passe.
Enfin tout ceci n'est rien, le plus gros est fait, comme je vous ai écrit, je me suis battu jusqu'au dernier jour ; le 10 au matin, un de mes agents de liaison a été tué d'une balle à mes côtés – ce fut le dernier touché de ma compagnie, ç'aurait pu être moi, je suis là bien vivant, bien portant, nous viendrons bien à bout du reste. J'ai bien reçu tous tous les paquets et je n'ai maintenant plus besoin de rien pour l'instant, un peu de thé de temps en temps, si j'ai besoin je vous écrirai. On trouve assez de lapins et de poules par ici, le pays était assez riche. Des journaux de temps en temps parce qu'on [en] manque vraiment ici. Hahn n'aura jamais connu la bataille, qu'il se console, ce n'est pas si sale que cela ; maintenant il convient de préparer l'après-guerre et je pense que ce ne sera pas commode du tout, déjà il y a un bien grand malaise parmi tous les camarades dont beaucoup sont ruinés et qui se demandent ce qu'ils vont devenir tant ceci est loin d'être rigolo. Je voudrais bien que mon bois se vende entre 1000 et 10000 F et que l'on puisse prendre de l'emprunt avec cet argent, ça me servirait bien l'année prochaine pour m'établir.
Je pense que pour nous il y en a encore pour quelques mois, cinq ou six ; il y a une foule de types de l'arrière que voudraient faire partie de l'armée d'occupation maintenant que nous avons fait le travail, il y a encore bien des embêtements en vue.
… [Hahn va-t-] il rester longtemps à Decize ? Sans doute j'irai chasser le grizzly bear avec lui quand je serai un peu reposé. Je vais bien, j'ai eu trois jours la grippe, c'est fini aujourd'hui complètement, je suis resté au chaud, quinine, drogues, grogs, je suis sur pied.
Maintenant j'aurai sans doute ma permission vers le mois de janvier. Tout le monde doit être heureux sauf les parents des pauvres morts, y a-t-il eu de la casse encore sur Decize ces derniers temps ? Je me demande comment je suis là encore mais j'ai tellement toujours eu confiance que j'avais que ça m'a servi et pour nul n'échappe à sa destinée...
[Lettre incomplète : il manque un feuillet]

Tout le monde est calme ici ; les soldats n'ont pas manifesté, on a peur d'eux et c'est bien inutile tant qu'on leur laissera les officiers qui les ont menés au feu, autrement ça n'irait pas ; je pense que l'on sera assez sage pour le voir.
Decize doit être changé un peu, que dit le bon Loiseau et le bon Roblin ? Donnez-leur le bonjour et tout mon bon souvenir, allons j'irai encore tirer des canards et des perdreaux, la vie est belle. C'est pourquoi je ne voudrai que Guite s'occupe par l'intermédiaire de Guillaume de me trouver deux petits chiens courants pour que je puisse m'amuser l'année prochaine, autrement si dès maintenant on ne pouvait pas, ça n'ira pas ; il faut communiquer aussi au chien Scaff la bonne nouvelle, peut-être le sent-il déjà. Allons, dormez tranquille, all is finished, mais la chasse est faite. J'ai fait tuer mes derniers Boches le 9, ma mitrailleuse les a surpris quand ils se sauvaient et je n'ai pas fait grâce, je suis bien trop récompensé maintenant.
Donc arrêtez les colis, envoyez quelques journaux, nous allons rester sans doute quelques jours ici, après nous irons en Allemagne.
Je vous embrasse toutes les deux bien fort. Le bonjour à tous.
Gabriel.

14 novembre 1918 :
2 cartes :

Ma chère maman,
Le dimanche,
Je viens d'arriver à bon port dans le pays que je connaissais déjà si bien et où les moulins tournent à tous les vents. Jour de gloire et de victoire, les bonnes nouvelles que vous aurez demain commencent à circuler ; j'ai vu tout près le train de notre grand chef, tout sent la victoire.
Je t'embrasse bien bien fort.
Gabriel.
Tu auras une grande lettre de mon année au C.I.D., ce qui ne va pas tarder.
Un de mes poilus qui s'en va en permission va faire partir cette carte, la bataille est finie, la guerre aussi ; et nous voici heureux et tranquilles. Que cette carte arrive vite pour vous permettre de dormir. Bons baisers. Gabriel.

Le 14 novembre 1918 :

Ma chère maman,
Naturellement, après des jours de terribles réactions, je suis à plat, au lit ; mais dès maintenant je peux te dire que c'est fini, car ça commence juste à la relève et cette fameuse nuit. Comme on veut me garder et comme je ne demande pas mieux, tous les médecins sont venus me voir ; et grâce aux drogues, sirops, pastilles, quinine, je peux rester, j'ai eu deux jours de fièvre, 39, 40, mais j'ai pu vous écrire quand même. Maintenant je vais bien, je peux me promener, j'ai bon appétit, lard, œufs, lapins, poulets que l'on va me chercher loin font le reste. Il paraît que j'ai fait encore quelque chose de bien, peut-être aurai-je une étoile en or ou une palme, mais enfin rien n'est certain et le plus beau pour moi est d'avoir fini, heureusement fini, cette histoire et de pouvoir rentrer la tête haute dans mon patelin.
Maintenant il faut penser aussi aux affaires de mobilisation et le reste.
Donc 1° le bois. Il faudrait tâcher de le vendre entre 9 et 10, 9800 F par exemple, mais pas moins, on peut mettre aux enchères si Buisson le veut sur ce prix de 9800 F.
Maintenant, l'année prochaine je pense que j'aurai gagné le repos et le droit à la chasse, il faudrait dès maintenant que Guillaume me trouve deux petits chiens courants, ça c'est indispensable, il faut qu'il se débrouille , je ne veux pas rester en panne l'année prochaine. Guite pourra aller le voir pour cela et qu'elle lui explique deux petits chiens ou chiennes comme la Bravaude. Là-dessus j'en ai assez écrit, je vais bien, guéri, la guerre est finie, 6, 8 mois d'occupation et puis le repos dans sa maison. Je n'ai besoin de rien, je vous embrasse bien bien fort.
Gabriel.

18 novembre 1918 :

Ma chère maman,
Toujours à la même place dans notre mauvais endroit, je me demande si l'on va se décider à nous envoyer ailleurs.
En tous cas j'ai un très bon ravitaillement grâce aux boîtes, j'ai reçu aujourd'hui le colis de Potel et Chabot(9) ça a fait beaucoup d'effet et il y a plein de petites bonnes chères dedans ; maintenant j'ai assez de lait concentré et de toutes espèces de choses ; dès que j'aurai besoin je vous le ferai savoir, mais j'ai plein de boîtes et je peux dîner. Le canard était très bien, mais le meilleur de tout a été le chevreuil ainsi que la boîte de foie gras qui était parfaite. Reçu aussi hier les journaux, maintenant vous devez être en possession de toutes mes lettres et de toutes mes cartes et je suis content de penser que vous dormez tranquilles. J'ai aussi envoyé un mot au sénateur ; ils doivent quand même faire un nez, enfin il verra cela aux élections. Mes poilus sont très sages et très tranquilles, il est vrai que je les mène comme des moutons, je n'ai pas encore eu la seule histoire avec eux et j'en suis bien content.
Enfin je pense que nous ne tarderons pas à rentrer en Allemagne et nous y resterons jusqu'au jour de la démobilisation qui se fera sûrement assez lentement, en tous cas je compte bien sur une permission dans la première quinzaine de janvier.
Allons, tout cela va se tasser, que Hahn se console je lui redonnerai un peu de gloire, je n'y tiens pas tant que cela, quand on songe aux millions de camarades qui ne sont plus là.
Avez-vous des nouvelles de la pauvre Marie ? Comment Robert s'est-il tiré des dernières affaires ?
Decize doit avoir repris son calme, que Guite pense à mes chiens et qu'elle prépare l'après-guerre. À ce sujet, prévenez Buisson pour le bois, c'est certain que ça va baisser maintenant. Les bons fermiers ont-ils payé, que sont devenus les Dumond ? Le zouave a-t-il bien fini l'affaire ?
Donnez-moi des nouvelles des fermiers, il faut s'occuper fort maintenant pour ne pas être en retard.
Maintenant, je vous embrasse bien fort, le bonjour et amitié à tout le monde.
Gabriel.

19 novembre 1918 :

Ma chère maman,
Rien de neuf, nous partons dans deux jours, en route pour l'Allemagne.
Reçu une lettre du Baron d'Astier pour le charbon, je vais un peu réfléchir et je demande à voir, je ne veux pas que l'on trouve du charbon chez moi et que l'on me flanque à la porte en m'expropriant. Je veux voir ce monsieur à ma permission et discuterai tout cela.
Le régiment a sa quatrième citation et nous allons porter une superbe fourragère jaune, enfin nous défilerons dans les grandes villes couverts de gloire – de fourragères, de décorations, notre vieux drapeau noirci, déchiré, fera encore de l'effet, nous passerons à Cöln am Rhein, ou Mayence.
Je pense avoir ma permission vers les premiers jours de janvier, enfin ça a moins d'importance maintenant. Je vous embrasse bien fort. Toutes mes amitiés à ce pauvre Hahn.
Gabriel.
Des lettres, des journaux.

Citation :

Xe Armée État-Major.
Ordre de l'Armée n° 342.
Le Général commandant la Xe Armée cite à l'Ordre de l'Armée
Le 128e Régiment d'Infanterie.
Régiment d'une solidité à toute épreuve, a toujours rempli jusqu'au bout, et souvent au-delà, les missions qui lui étaient confiées. Et, sous l'énergique commandement de son chef, le Lieutenant-Colonel Berthoin, prit une part brillante à l'offensive de Juillet 1918. S'est emparé notamment de la forêt de Pringy, de la butte Chalmont, et, par sa ténacité et son esprit de sacrifices, devant la Raperie, contraint l'ennemi à abandonner Saponay et à ouvrir le passage de la Vesle. A combattu pendant quinze jours sans répit, progressant de plus de vingt-cinq kilomètres, s'emparant de nombreux prisonniers et d'un matériel considérable.
Au Q.G. le 12 octobre 1918.
Le Général commandant la Xe Armée.
Signé : Mangin.

20 novembre 1918 :

Ma chère maman,
Donc l'armée va se remettre en marche en direction des villes du Rhin, très probablement pour nous Aix-la-Chapelle, la ville des empereurs et des autres burgraves, nous passerons peut-être par Bruxelles, mais il y a encore des troubles. Malgré la marée montante des embusqués que le colonel me laisse ma compagnie et je défilerai sur mon cheval Balo, sabre au clair, dans les villes conquises, c'est une bien grande satisfaction pour moi et ça me paye de Sarrebourg, Gosselming, Ailly, et toutes les misères. Je vous assure que mes pauvres cousins sont bien plus à plaindre qu'à blâmer. Aujourd'hui, nous avons mis nos fourragères jaunes et vertes, nous n'avons plus rien à envier aux meilleurs régiments.
J'ai reçu ta lettre du 16 où tu me dis que tu as enfin reçu la première carte du 11, tout est pour le mieux.
J'ai bien reçu tout le ravitaillement et tu pourras même envoyer un colis de 3 à 5 kilos, j'ai bien reçu celui de Potel et Chabot.
Nous ne trouvons rien, beurre à 10 à 12 F la livre, lapin 18 à 20 F et le reste à l'avenant. Les premiers jours, ce n'était pas trop cher, mais maintenant ça raugmente, comme vous dites.
Quant au bon vin, nous n'avons pu avoir une seule bouteille pour la victoire, c'est navrant. Tu peux m'envoyer aussi quelques petits paquets de crème instantanée, pas d’œufs, ils arrivent généralement mauvais. Je pense avoir une citation pour terminer la guerre, probablement parce que j'ai fait l'idiot le 9 novembre sur une passerelle en franchissant l'Escaut, enfin c'est fini et je ne recommencerai plus.
Je n'ai pas reçu de nouvelles de mon oncle, je lui ai envoyé un petit mot, lui disant que nous avons fini. Je pense avoir ma permission en janvier, si l'on tire des camarades j'en serai, ça me ferait plaisir d'être avec vous, j'ai le cafard quand je ne fais rien et au fond j'aimerais bien me battre.
Peut-être reverrai-je Hahn, maintenant tu me dis que l'on va mettre les Américains pour tenir nos soldats, mais je suis certain du contraire parce que les Yankis vont pourtant un peu fort.
Demain, en route pour Bruxelles sans doute ou direction Bruxelles.
Bons gros baisers.
Gabriel Breton.

Carte en franchise, sans date.

Nous marchons cette fois vers l'Allemagne. Nous sommes un peu en arrière, mais nous passerons devant le moment venu. Nous arrivons dans des pays à couvents et à dentelles ; j'envoie deux petits ronds. Tu me diras si c'est bien et si ça vaut celle de Taverny.
Je vais bien et vous embrasse bien fort.
Gabriel.

Carte en franchise, sans date.

Ma chère Maman,
Nous avons fait une petite étape vers l'Allemagne, pas très longue par exemple. Nous voici réinstallés dans un petit patelin belge. Beaucoup de troupes, de convois, cela fait que ça ne va pas tout seul et puis maintenant tout le monde veut aller en avant ! Enfin je vais bien et ne t'en fais pas ; reçu une lettre de l'oncle que je vous envoie. Bons baisers. Gabriel.

27 novembre 1918 :

Ma chère maman,
Aujourd'hui dimanche 27, me voici installé en plein pays de chasse, dans le Brabant cher au Juif errant ; j'habite pour la journée un superbe rendez-vous de chasse, ce soir je vais avec le garde qui a encore un fusil et deux cartouches essayer de tuer un faisan. Depuis quatre jours, nous marchons sans arrêt, Audenarde, Ninove, Bruxelles, demain Louvain, puis Liège et ensuite le pays boche.
Maintenant il est très difficile de décrire notre marche, c'est du délire, j'ai défilé dans Bruxelles, à la tête de mes hommes, sur mon cheval, sabre au clair ; je pense que vous seriez tombés en admiration devant le Saint Georges ; j'ai même pleuré comme un enfant quand ça criait trop. Ce sont des journées inoubliables qui valent toutes les saccharines et les ventes de lin.
Hier donc, grand défilé dans Bruxelles pour la division de Granit, j'étais tout de suite derrière la musique et notre pauvre drapeau qui n'a plus de hampe et quelques morceaux de tulle, qui furent bleues, blanches ou rouges. Vous décrire les cris de Vive la France, Vivent les poilus, les bravos, toutes les écoles rangées et chantant la Marseillaise, c'est impossible; il me semblait que je vivais une immense scène de cinéma. Je ne savais plus si je dormais, si je rêvais, les généraux rangés pour nous voir, les notabilités, toutes les femmes jetant des baisers ; personne ne peut rendre cela.
Maintenant c'est partout pareil ; je me suis arrêté un moment dans un couvent pour faire la grande halte, il y a plein de couvents par ici : une nuée de petites filles entre 4 et 10 ans se sont jetées sur moi. Je n'ai plus eu un bouton, ni une étoile, ni un ruban, tout m'a été volé, toutes chantaient la Marseillaise, les poilus les plus sceptiques et les moins brillants étaient tous ahuris. Ma pauvre maman, je suis largement, bien largement, payés de toutes nos souffrances et de tous les dangers courus, surtout que tout cela m'émotionne tellement que j'ai la fièvre le soir et qu'il faut que je prenne de l'aspirine. Nous avons donc une fièvre d'enthousiasme perpétuelle. Le gens ici sont assez primitifs, il y a eu au départ des boches des scènes de sauvageries moyenâgeuses, les femmes ont été fauchées, ont eu les cheveux coupés, déshabillées et ont dû s'enfuir à travers la campagne et la nuit, il y a eu des maisons qui ont flambé, et ceci est l’œuvre de civils qui se sont vengés ; nous avons du mal à calmer l'indignation des gens et les vengeances, menaces. Les soldats belges sont terribles, j'ai passé dans une bourgade, j'ai vu dix chevelures à l'arbre communal, on dirait un conte d'épouvante.
Je suis fatigué un peu aujourd'hui ; ma lettre ne se tient guère, enfin ça ne fait rien, je vais aussi bien que possible ; Je vous embrasse bien fort toutes deux. Le bonjour à tout le monde.
Gabriel.

Carte jointe :

Nous avons traversé Bruxelles et défilé au milieu d'une foule énorme, criant et hurlant. Nous marchons sans arrêt depuis cinq jours. Une traversée de Louvain demain. On va en Allemagne cette fois c'est sûr maintenant. La vie est inabordable, envoyez-moi trois cents francs. Je fais partir cette carte et je vous prépare une lettre. Je suis cinq jours sans lettres. Bons baisers.
Gabriel.
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6 décembre 1918 :

Ma chère maman,
Cette lettre est la première que je puis faire depuis quelques jours, nous n'arrêtons pas, c'est du véritable délire, enfin aujourd'hui nous sommes chez les Boches, en Allemagne et à Eupen(10).
Demain nous entrons à Aix-la-Chapelle, grand défilé devant toute la Bochie vaincue et terrorisée. Nous avons donc fait un grand défilé dans Liège, je vous ai envoyé les journaux mais ce n'est rien à côté de ce que l'on a vu ; nous étions les premiers Français, il y avait des milliers et des milliers de personnes massées partout, nous avons défilé dans une mer humaine hurlante, trépignante, ensuite Vive la France, Vivent les Poilus, Vivent les héros, Vivent nos défenseurs, nos libérateurs. Toutes les écoles rangées, toutes les sociétés, les bannières et les drapeaux, et nous avons vécu des heures inoubliables ; les femmes se précipitaient sur nous avec des fleurs ou se cramponnaient après moi pour me toucher, m'embrasser. Je ne savais plus où j'étais, surtout que toutes ces choses me rendent presque malade, des femmes sont venues embrasser mes mains, ma capote, mes souliers ; c'était inouï. Jamais on ne peut se faire une idée de cela. Ce soir nous avons été reçus dans la ville où nous ne pouvons plus circuler ; partout des gens nous offrent à boire, à manger ; tout pour rien, tram, théâtre, consommateurs dans des chics restaurants et les grands bars et là-dessus sur le tout depuis le matin jusqu'à l'autre matin une Marseillaise chantée, hurlée par tous ; l'on peut dire que jamais nous n'avons eu et nous n'aurons une pareille scène. Cela a duré deux jours, je ne sais comment nous n'avons pu repartir.
Hier soir, même chose à Dison(11) près Verviers, même fête énorme, les tables chargées de bouteilles cachées depuis quatre ans. On ne peut tout raconter.
Ce matin enfin, nous avons passé la frontière. Ce soir, je loge chez le boche. Toute la maison à moi, cuisine, salon, bureau, chambre. Les gens relégués sur des matelas dans une lingerie. C'est la guerre. Je reçois deux Américains, officiers, ce soir, ce sera une belle fête, je voudrais bien que Hahn soit ici, remerciez-le pour les si bons cigares. Je voudrais lui écrire, j'ai à peine le temps de faire cette lettre pour vous.
Demain, grande et magnifique journée à Aix-la-Chapelle. Je suis fou de joie, de fatigue et d'énervement.
Bons gros baisers.
G. Breton.

Dimanche 7 décembre 1918 :

Ma chère maman,
Première lettre d'Allemagne. Nous voici casqués, bottés, revolver au côté et badine à la main, dans la grande cité d'Aix-la-Chapelle, humiliant cette race, tenant le pavé haut cette fois, c'est une autre sorte de vengeance. La population est atterrée et crève de faim, cette fois nous les tenons ; il y a plein de civils, tous les mobilisés sont partis de l'armée et rentrés chez eux. Nos soldats se tiennent à peu près ; mais les boches font assez bien de rentrer dans leurs maisons quand la nuit arrive, car les Belges, Anglais, Américains et poilus s'entendent très bien pour chasser cette sale espèce.
Demain, nous repartons, après-demain nous serons encore dans une grande ville et après nous nous établirons sur le Rhin et nous pourrons, je pense, les dresser davantage. Nous aurons pas mal de jours de permissions, probablement vingt jours, je pense les avoir dans les premiers jours de janvier. Ici la vie est hors de prix, tout coûte assez cher, et puis nous avons un peu bricolé des marks avec des francs en Belgique et nous avons pas eu un peu d'argent car le mark de 1,25 F ne vaut que 0,70 F. Maintenant, si vous commencez à avoir un peu d'or, gardez-moi deux ou trois cents francs que je changerai après ma permission à Liège ou Bruxelles, ainsi je gagnerai plus du double, autrement nous perdons tout.
M'avez-vous envoyé l'argent que j'ai demandé il y a huit jours ? Je vais bien, je suis par exemple un peu étourdi par cette succession de mouvements géographiques.
Je vous embrasse bien fort.
Gabriel.
D'Aix, dimanche.

10 décembre 1918 :

Ma chère maman,
Nous sommes toujours à Aix-la-Chapelle dont nous allons sans doute repartir sous peu pour passer le Rhin allemand.
Il y a eu un peu de casse dans les rues, ça n'a pas marché tout seul, tout a cassé et les Belges ont rendu un peu aux Boches la monnaie de leur pièce. Il y a même eu quelques coups de fusil et des blessés, mais aujourd'hui tout est beaucoup plus calme et je pense que ça va sûrement se tasser.
La vie ici est affreuse pour les boches, la vie est intenable pour eux ; dans la maison où je suis ils n'ont rien de rien à manger, tout est à des prix fabuleux, un hareng se vend trois, quatre ou cinq marks. J'ai changé hier de l'argent français pour du boche ; sur 500 F on m'a donné 700 marks, ce qui fait 875 F d'avant la guerre ; si j'avais eu la même somme en or, j'aurais pu faire encore une affaire bien plus épatante, j'aurais pu avoir 2000 marks pour la même somme.
J'aurai ma permission dans les premiers jours de janvier, entre le 5 et le 15. J'ai vu la liste des permissionnaires aujourd'hui. Le colis de Noël et quelques petits colis de temps en temps vont m'être utiles ; envoyez-moi aussi un flacon d'eau de Cologne, ici tout ce genre de parfum a servi pour les explosifs.
Nous n'avons pas beaucoup de détails sur ce qui se passe en France ; j'ai vu tous les journaux, ça m'a bien fait plaisir car autrement on s'embête trop; Ici les gens sont terrorisés, personne ne bouge, tout le monde salue et se range quand on passe. Toute la journée, la ville est pleine de troupes et de gros canons, et le boche pleure de rage.
Je vous embrasse bien fort toutes les deux. Avant un mois, je chasserai le canard.
Bons baisers.
Gabriel.

Dimanche 15 décembre :

Ma chère maman,
Me voici installé chez le Herr Doktor à lunettes, il est gentil, républicain, socialiste, il n'a pas voulu la guerre fraîche et joyeuse, il n'a pas dit Gott mit uns ; pour le moment, il a un lieutenant français qui le dresse, et je te prie de croire que tout tremble devant moi. 1° j'arrive : vous devez me loger, il me faut quatre pièces. Là, ma chambre à coucher, là mon salon, là la cuisine, là la salle à manger. Bon. Bien. Merci. Défense de paraître devant moi sans se faire annoncer, défense de se trouver dans mes jambes, tout doit être clair, toutes les portes doivent être ouvertes. Compris ? Bon. Bien. Merci.
Le premier repas, l'ordonnance fait comprendre que je serais sensible à quelques bouteilles de vin du Rhin, je remercie du bout de mes cheveux. Gut. Bitte.
Aujourd'hui dimanche, le hautement bien né lieutenant aime la chasse, il serait sensible au cadeau d'un bon fusil, de cartouches et se verrait avec plaisir dans une bonne chasse. Le fusil est venu, les cartouches aussi ; la voiture m'a emmené tirer dans une chasse superbe quelques heures et faisans et lapins et chevreuils, ce soir tableau que je n'ai jamais fait en un an à Decize, deux douzaines de lièvres roux, des faisans, un beau chevreuil et nous étions deux. Le lieutenant de l'armée française a cru devoir se montrer assez satisfait et ne [ill.] en rien des portraits des officiers de la garde qui le regardent manger dans la vaisselle de Bohème et vider le pinard dans des coupes de cristal.
Krieg ist Krieg [la guerre, c'est la guerre]. Voilà mes premiers jours d'occupation à Wickrath(12), la saleté entre le Rhin et la Hollande, du côté de Düsseldorf.
Tu sais que le Boche est plat, mais plat ; ce ne sont que courbettes et veuleries ; on me jette les enfants dans les jambes pour que je ne casse rien. Du reste, je ne veux pas me conduire comme eux. Je leur ai bien fait comprendre qu'ils sont battus, archibattus, que nous sommes les maîtres, pas de pillage, pas de sottises, beaucoup de dignité, beaucoup de morgue, ça les dresse.
Voilà mes premières impressions, je vous embrasse bien fort, je vous raconterai le reste dans deux ou trois jours.
Gabriel.

19 décembre 1918 :

Ma chère maman,
Comme les gens et les peuples heureux, les troupes d'occupation n'ont pas d'histoire ; nous voici en plein pays rhénan, pays riche de gens riches ; beaucoup de ceux qui ont [tiré] ou firent tirer sur nous sont là et nous regardent dans notre jour de triomphe. Je suis installé dans une autre maison, deux pièces, une chambre à coucher, un grand bureau ; là-bas au milieu de ma popote, j'étais trop dérangé. Je chasse tous les jours, j'ai un superbe fusil et plein de cartouches, il y a plein et plein de gibier, je fais des chasses miraculeuses en peu de temps, ce matin trois heures, trois perdrix en deux heures, la popote se fait aux lièvres et aux perdrix et aux innombrables choux qui poussent dans ce pays.
Les boches sont plats, plats, archiplats et archifaux, mais nous les tenons tellement loin et avec tant de morgue insolente qu'ils ne pipent pas. Ils me dégoûtent tout simplement, de plus ils crèvent de faim mais là absolument c'est sûrement le plus terrible pour eux et c'est cela qui a fait faire la guerre, il ne faut pas s'y tromper. Tout est hors de prix mais avec le change nous faisons une bonne affaire, 740 marks pour 500 francs, ce qui fait que l'on peut ne pas trop regarder ce que l'on dépense. Je suis heureux tout à fait heureux, et suis bien payé de toutes mes misères et mes fatigues, tout ceci ne compte plus.
J'ai bien reçu vos lettres et les journaux ; nous ne savons rien de rien sur ce qui se passe en France, c'est le plus ennuyeux. Je compte avoir ma permission autour du 10 ou 20 du mois prochain. Je pense que Hahn sera toujours là et que nous pourrons aller tuer des canards; Il y a longtemps que je n'ai pas eu des nouvelles des Petitjean, je ne sais pas ce qu'ils deviennent et je m'en f..;
Tout mon meilleur souvenir aux Loiseau. Mes bonnes amitiés à Hahn.
Je vous embrasse bien fort toutes les deux.
Gabriel.

Carte postale (sans date) : en Alsace reconquise, enfants d'Alsace et de Lorraine.

Il y a plein de [soldats] français dans le village où je suis, c'est très pauvre, mais les généraux font tout ce qu'ils ont pu pour nous. Avant-hier, j'ai été à la chasse dans un champ d'un comte de Grammont malgré les Boches qui ont bien chassé, j'ai tué trois lièvres et cinq faisans avec des cartouches qui restaient.

23 décembre 1918 :

Ma chère maman,
Je reçois ta lettre où tu me racontes la chasse et le désespoir de ce pauvre Hahn ; je pense qu'il préférerait être soldat dans ma compagnie que lieut[enant] de ravitaillement à Decize. Ici, l'occupation va son petit train-train ; les boches sont d'une platitude énorme, mais en même temps très sournois et nous détestent dans le fond. J'occupe la maison d'un riche industriel et je n'ai aucun rapport avec eux que des réclamations et c'est fait tout de suite ; ils me craignent et me redoutent comme la peste.
Je ne saurais être méchant ni cruel avec eux mais les vexe de mille manières, surtout la chasse. Cette chasse, cela les rend malades. Hier je suis sorti une heure ou deux ; deux lièvres, un lapin, trois perdrix, deux ramiers, je suis dégoûté de gibiers ; les Boches me regardent passer dans la plaine et s'écartent à droite et à gauche, car je crie quand ils dérangent ma chasse !! Avant-hier, je rate un lièvre, assez loin un paysan ricanait, deux minutes après s'envole une compagnie de perdrix, pan et pan, trois par terre ; cette fois, il m'a salué, voilà tout le boche.
Hier nous cherchions à acheter quelques poules, canards ou oies pour Noël, pas moyen, elles étaient toutes malades ou mortes ; ce matin, j'ai été dans la plus grosse ferme et j'ai trouvé toute la volaille cachée ; j'ai fait simplement ouvrir les portes et elles ont vite été dans la cour, puis j'ai fait revenir le paysan et j'ai demandé par le sergent interprète à acheter : Nein ! Nein ! C'est pour la reproduction ! J'ai écouté cinq minutes avec le plus grand calme en disant oui ; à la sixième minutes, j'ai sorti mon revolver sans dire un mot, je me suis dirigé vers la mère des oies, grosse et grasse, à dix mètres je lui ai flanqué une balle, puis je me suis retourné vers le père jars, à dix mètres nouvelle balle, le jars criait par terre ; alors ce fut fini ; j'ai pu acheter, tout le monde avait compris, voilà la manière. Toutes les bonnes paroles et les explications sont faiblesse, il faut l'action immédiate et absolue et tout va bien. Un seul argument, la force. Nous sommes dans une petite cité industrielle, il y a un fort parti socialiste, mais il se cache ; tous les autres sont boches et prussiens et on a beau leur dire la vérité, ils ne nous croient jamais, impossible de leur faire entendre autre chose. Un seul argument, la force. Tout ce qu'ils ont fait était bien et ce sont les méchants Anglais, Belges et Français qui en ont toujours voulu à l'Allemagne. Quant à l'Amérique, elle est venue pour dépecer l'aigle expirant, mutilé ; rien, rien à faire avec cette race militarisée au fond de son être. Ils bluffent et paradent, ils ne veulent pas convenir qu'ils crèvent de faim. Tous les anciens soldats et officiers se promènent le ventre creux, mais bien habillés ; ils nous regardent et ne comprennent pas comment nous avons pu les battre. Chacun jette la faute sur son voisin, ça c'est le plus curieux. Le vieil Hindenburg reste l'idole. Il est juste de dire que dans cette débâcle, lui seul grande figure de soldat, ils conviennent qu'ils n'ont toujours eu qu'un seul soldat devant eux, le poilu français.
La Marne 14, Champagne 15 et Verdun 16 reste[nt] pour eux un sujet d'étonnement, de perplexité et d'épouvante. Cela, ils ne le comprennent pas.
L'officier de ma maison a un gros respect pour moi parce que j'ai été blessé à Tahure, à la tranchée de la Vistule ; il était presque en face de moi. Voilà mes premières impressions, c'est mêlé et confus, je suis en train de mener une vie tellement intense, tellement occupée que tout est confus.
Voici Noël, nous buvons le champagne dans la vieille demeure de Von Leher, lieutenant, sur laquelle notre drapeau tricolore remplace l'aigle boche.
Das ist Krieg. Bons baisers.
Gabriel.

25 décembre 1918 :

Ma chère maman,
Aujourd'hui, Noël assez triste, Noël en pays boche, et puis je n'y étais pas, il y a des jours comme cela, et puis aussi on ne peut pas faire une fête dans ce pays, c'est trop boche, on se sent mal à l'aise, alors on se renferme dans un mutisme et une dignité froide qui fait impression sur le boche qui nous trouve très durs ; donc hier fête de Noël, ça [a] été assez curieux suivant les endroits : à ma popote, le père de famille a poussé les deux petites en avant pour la surprise ; on avait fait dans la salle à manger un très grand arbre de Noël plein de toutes ces saletés que les boches adorent, une grande table pleine d'assiettes où les gâteaux, bonbons pommes, amandes, noisettes s'entassaient ; il y avait le nom de chacun de nous sur une des assiettes, puis le père boche nous a fait un très grand discours assez habile et assez digne, disant que, quoique vaincus, ils tenaient à célébrer cette fête, bien triste pour eux, que nous nous étions montrés bons pour eux, et qu'ils nous demandaient de participer à l'arbre de Noël avec les ordonnances, qu'il souhaitait pour tout le monde un meilleur Noël l'an prochain. Il avait ruminé son discours point par point, cela nous a fait une drôle d'impression et je ne pense pas que pareille chose eût pu se passer en France vaincue(13) ; j'ai dû remercier poliment ; j'ai dit que ces jours de réjouissance n'étaient pas non plus très gais pour moi, que je pensais sans cesse aux camarades dont les os pourrissaient sur tous les champs de bataille et aux petits enfants du Nord de la France et de la Belgique qui si longtemps avaient été privés de ces joies, que néanmoins je [le] remerciais de sa bonne intention et que je permettrais aux ordonnances d'accepter et que pour marquer ma bonne volonté je prendrais une cigarette et un gâteau ; ça a marché à peu près ensuite. Nous n'avons pu réunir tous les officiers du Bataillon par manque de ravitaillement mais on a pu quand même faire un bon déjeuner ce matin, je tue beaucoup de gibier et j'en suis malade. Les gens ne s'en montrent pas vexés parce que les chasses étaient toutes à des barons ou nobles et toute la racaille rigole en voyant passer lièvres, faisans, perdrix et chevreuils sur le dos des haquenées tandis que les officiers revenaient en fumant les cigares et suivis des ordonnances portant les fusils, ça vaut vingt. Il y a une popote qui demeure chez un marchand enrichi qui a une chasse superbe ; on massacre tout, nous avons eu la délicatesse de lui offrir un lièvre, on a cru qu'il deviendrait fou de rage. Puis il est otage, alors on a eu la bonne pensée de lui indiquer la place et l'endroit exact où il serait fusillé le cas échéant, il n'en dort plus. Ce sont les petites vengeances. Et puis nous faisons tout en grande cérémonie, celui des gardes ... et surtout le salut au drapeau, ça c'est un poème, nous avons un immense pavillon ... qui flotte sur le château du commandant ; tous les matins, on hisse le pavillon sur la tour où flottait l'aigle boche, on présente les armes, le clairon sonne et les boches pensent que pour des antimilitaristes nous sommes rudement patriotes ; ils n'ont pas encore compris cela.
J'ai bien reçu 1° tous les journaux, 2° les 300 francs, 3° les lettres où Guite me dit que le bois est vendu, mais rien au sujet de Sulpice.
Je compte aller en permission dans les tout premiers jours de janvier, premier au 10, ce qui me mettrait à Decize vers le 15 ou 20 au plus tard. Il faut 4 à 5 jours pour aller à Decize, d'où je suis.
Je pense que vous avez bien fêté Noël. Bons gros baisers pour ce jour et bonjour à tous.
Gabriel.
Bien reçu les colis.

28 décembre 1918 :

Ma chère maman,
J'ai donc reçu hier les très gros colis ; s'ils ne sont pas arrivés pour Noël, les voici au moins là pour le premier jour de la prochaine année que nous allons aussi fêter en pays conquis. Il fait donc ici un temps affreux, pluie et tempête, ça c'est le moins curieux de tout ; on ne peut songer à sortir d'un temps pareil, aussi les lièvres et les petits chevreuils se reposent-ils en ce moment, nous en avons bien tué et je pense que j'ai fait des chasses que je ne referai de ma vie, ici tout était très gardé et les punitions très fortes contre les braconniers, aussi le gibier s'est-il fait bien élever ; j'ai vu quelques fois vingt et trente lièvres faisant la course dans le même champ ; j'en ai tué quatre avant-hier sans bouger de place, j'avais à peine le temps de remettre des cartouches ; j'ai aussi un très beau fusil que je remporterai [ill.], il tue à des distances inimaginables.
Maintenant je pense avoir ma permission le 10 janvier et je serai bien heureux de vous revoir cette fois sans appréhender les départs. Avez-vous bien fêté Noël ? Je pense que Hahn a dû se mettre de [la] dinde plein le ventre ; je n'ai débouché que la boîte de foie gras, elle était un peu gâtée sur le dessus mais ce n'est rien, j'ai aussi mangé un morceau du confit de foie, c'était très très bien.
Je passe mon temps à la chasse, au coin du feu ou à faire un bridge, et quelques heures de temps en temps à ma compagnie qui s'administre assez bien toute seule. Je pense que je n'ai jamais eu un temps aussi heureux et ça me paye de bien des mauvaises heures. Les gens sont très calmes, je n'ai pas besoin de prendre un revolver pour [ill.], ça marche très bien tout seul, pas besoin de leur faire peur, ils ont une frousse terrible.
Je vous embrasse bien fort toutes deux.
A bientôt.
Gabriel.
Ce soir 28, à l'heure du dîner, je reçois un coup de téléphone.
« Le général commandant le 7e Corps d'Armée cite à l'ordre du C.A.
Le lieutenant Breton G., du 128e R.I.
Durant les attaques des 9 et 10 novembre, s'est distingué en faisant franchir un fleuve à toute sa compagnie sous un feu violent de mitrailleuses. A assuré la liaison avec la division de gauche et obtenu une progression de près de six kilomètres sur l'autre rive.
 »
C'est l'étoile d'or pour moi ; c'est peut-être aussi une petite fille de celle qui a guidé les rois mages. Je vous l'envoie pour cette fête. Le roi boit ! Le roi boit ! Mes petits neveux verront au moins qu'il n'y aura pas eu dans la famille que des fabricants de saccharine.
Je vous embrasse ce soir toutes deux bien bien fort.
Gabriel.

(1) Le 26 septembre 1918, à la suite de défaites militaires, la Bulgarie demande l'armistice aux armées coalisées (Serbie, Roumanie, Russie, France et Royaume Uni) et le 3 octobre le roi Ferdinand abdique en faveur de son fils Boris III.
(2) L'épidémie de grippe (appelée ensuite grippe espagnole) est signalée à Decize en juillet 1918. C'est en septembre et octobre qu'elle se développe, tant dans la population civile que chez les militaires. Marguerite Breton, alors à Paris, est aussi atteinte par cette grippe.
(3) La bataille de Roulers se déroule les 14 et 15 octobre 1918.

cf. milguerres.unblog.fr/les-berles-a-la-reconquete-de-la-belgique

(4) L'Ecclésiaste, 12, 8.
(5) Référence au roman de Claude Farrère, La Bataille, 1909. Ce roman évoque la guerre russo-japonaise.
(6) Fin septembre, l'état-major allemand fait pression pour que le gouvernement dirigé par Max de Bade demande un armistice et l'ouverture de pourparlers de paix. Le 4 octobre une telle demande est adressée aux États-Unis. Le 23 octobre, le président américain Wilson répond que les pourparlers ne commenceront qu'après la capitulation de l'Allemagne.
(7) Le Quart d'heure de Nogi est un roman écrit par Charles Daniélou (journaliste et romancier, 1878-1953).
(8) Hommarting est un village près de Sarrebourg. Le régiment de Gabriel Breton y a livré l'une des premières batailles en août 1914.
(9) Potel et Chabot, traiteur haut de gamme, installé depuis 1820 rue de Chaillot à Paris.
(10) Eupen (ville dont l'ancien nom français est Néau) est une commune germanophone de Belgique. En 1815, elle a été rattachée à la Prusse. Elle n'a été réintégrée dans la Belgique qu'en 1920. Des facilités linguistiques sont accordées à la minorité francophone.
(11) Dison : commune de Belgique près de Verviers.
(12) Wickrath est une petite ville de Rhénanie, actuellement englobée dans l'agglomération de Mönchengladbach.
(13) Gabriel Breton a certainement vu de pires attitudes chez certains Français vaincus en 1940...


Texte de Pierre Volut http://histoiresdedecize.pagesperso-orange.fr/index.htm et http://lesbleuetsdecizois.blogspot.fr/ mis en page par Martine NOËL (discussion) 23 octobre 2018 à 10:06 (CEST)